L'Affaire Dreyfus : L'Ombre du Reporter
Lire le chapitre 12: The Train to Marseille
Le train roulait vers le sud, et Lefebvre regardait défiler les platanes de la vallée du Rhône comme on compte les grains d'un chapelet d'angoisse. Denise avait eu raison de le détourner du parcours habituel ; il était arrivé à Marseille avec trois heures d'avance sur le train du soir que les hommes de l'ombre attendraient probablement. Trois heures, c'était à la fois une éternité et pas assez.
La gare Saint-Charles sentait le charbon, le poisson et le pastis. Lefebvre se fondit dans la foule des dockers et des commerçants, veste de toile, casquette baissée. Il avait laissé ses papiers d'officier dans un casier de consigne, ne gardant que son portefeuille et le carnet de Duval, froissé dans sa poche intérieure. Il savait ce qu'il cherchait : Antonin Reclus, l'archiviste aux gants jaunes, celui qui avait signé les initiales A.R. dans le carnet.
Un portier lui indiqua le quai de la Joliette où les paquebots pour l'Algérie et le Levant chargeaient leurs marchandises. Lefebvre y arriva alors que le soleil déclinait. Il traîna près des entrepôts, observant les allées et venues. Un homme en veston gris, coiffé d'un canotier, marchait nerveusement le long du bassin, une mallette de cuir serrée contre sa poitrine. De la main droite, il lissait des gants jaunes.
Lefebvre s'approcha, aussi naturellement qu'un promeneur.
— Monsieur Reclus ?
L'homme sursauta. Ses yeux, d'un bleu délavé, passèrent du visage de Lefebvre à ses mains, comme pour deviner s'il était armé.
— Qui êtes-vous ?
— Capitaine Lefebvre, du service de renseignements. Nous devons parler avant que vous ne montiez à bord.
Reclus recula d'un pas, cherchant une issue. Il y avait quelque chose de traqué dans sa posture, la brièveté d'un homme qui a déjà décidé de fuir ou de mentir.
— Je ne sais rien de vos histoires de renseignements. Je suis archiviste, je pars en congé.
— Vous êtes celui qui a rédigé la notation dans le carnet de Duval. Ceux qui ont tué Duval vous cherchent. Si vous montez à bord de ce bateau, vous êtes mort avant de passer Gibraltar.
Reclus blêmit. Lefebvre vit les mots faire leur chemin sous la peau de l'homme, la peur qui l'emportait sur la méfiance. Il lui mit la main sur l'épaule.
— Il y a un café discret, rue de la Reynarde. Vous me racontez ce que vous savez, je vous mets sous protection.
Reclus acquiesça lentement. Ils longèrent le bassin, Lefebvre d'un pas sûr, Reclus en trottinant. À mi-chemin des entrepôts de la Compagnie des Messageries maritimes, Lefebvre sentit quelque chose. Un sixième sens de soldat, ce frisson dans la nuque qui n'avait jamais menti lorsqu'une arme ou un regard se trouvait dans son dos en Tonkin.
Il tourna la tête un instant. Une silhouette — le battement d'une seconde — se découpa dans l'ouverture d'un hangar. Puis disparut.
— Accélérez, dit Lefebvre en poussant l'archiviste.
Ils atteignirent la limite des docks, longèrent une rangée de tonneaux de vin. Le bruit des grues couvrait celui de leurs pas. Lefebvre guida Reclus vers une passerelle étroite qui enjambait un canal, dernier obstacle avant la rue marchande.
Ce fut là.
Un coup sourd au crâne. Lefebvre bascula, le ciel gris de Marseille tournoya, puis le néant.
Il revint à lui dans l'odeur du goudron et de l'iode. Le pavé froid sous sa joue, les mouettes qui criaient comme des plaisanteries cruelles. Il cligna des yeux, essaya de bouger. Sa tête résonnait comme le glas d'une église. Quelqu'un lui avait lié les poignets derrière le dos avec une corde mince, et il avait le goût du sang dans la bouche.
Le portefeuille avait disparu. La poche intérieure, où le carnet de Duval sonnait son silence, était vide.
Lefebvre jura, d'une voix pâteuse, dans le crépuscule qui tombait. Reclus aussi avait disparu. La passerelle était déserte, comme si rien de ce qui s'était passé n'avait laissé de traces.
Il se mit à genoux, travailla la corde contre un angle de pierre, pendant de longues minutes. Elle céda. Il se releva, vacillant, fouilla ses poches : trois francs, un mouchoir, une vieille montre de son père. Censé être l'officier qui avait déjoué des pièges en Indochine, il s'était fait voler comme un conscrit ivre dans une ruelle de Saigon.
— Hé, vous ! Ça va ?
Une voix grave. Un homme en long manteau sombre, moustache fournie et chapeau melon, apparut au bout de la passerelle. Il tenait une lanterne.
— Inspecteur Germain, police maritime. On m'a signalé un attroupement suspect. Vous avez une sale gueule, mon ami.
Lefebvre hésita. Un policier. De la part d'un officier compromis, c'était généralement une porte vers les geôles militaires. Mais il avait perdu le carnet, son portefeuille et sa piste. Il ne lui restait plus que sa parole.
— Capitaine Lefebvre, dit-il. J'enquête sur la disparition d'un fonctionnaire du ministère de la Guerre. L'archiviste Reclus. Quelqu'un m'a frappé et s'en est pris à lui.
Le visage de l'inspecteur se durcit, mais pas de suspicion — de reconnaissance.
— Reclus. Nous aussi nous le cherchons. Venez par là, il y a un poste de garde à cent mètres. Nous avons des documents qui pourraient vous intéresser.
L'inspecteur le guida le long du bassin, la lanterne éclairant le pavé mouillé. Ils passèrent devant les grues immobiles, les caisses de savon de Marseille empilées comme des murailles.
— Vous me dites que vous êtes capitaine, reprit Germain. Mais un capitaine, ça ne se balade pas sur les docks en tenue de docker, sans papiers, au coucher du soleil.
— C'est précisément pour cela que je suis ici, répondit Lefebvre.
— Hmm. Vous connaissez le nom de l'homme qui vous a attaqué ?
— Pas son visage. Mais il a une cicatrice sur le cou. L'inspecteur s'arrêta net.
— Une cicatrice... Vous plaisantez.
— Jamais moins que maintenant.
Germain le regarda, puis détourna les yeux. Il baissa la voix.
— Je crois que vous et moi nous cherchons la même chose. Et que nous sommes tous les deux en train de mourir de peur, même si nous ne le montrons pas.
Ils atteignirent le poste de garde, une petite bâtisse de pierre au toit de tuiles rouges. Germain poussa la porte. À l'intérieur, une lampe à pétrole éclairait une table de bois brut, couverte de dossiers.
— C'est Reclus qui nous a contactés, dit Germain en refermant la porte derrière eux. Il disait avoir des documents qu'il devait remettre à un journaliste, en échange d'une protection. Mais il a disparu avant de nous donner sa cachette.
Il s'assit, sortit une pipe.
— Asseyez-vous, capitaine. Racontez-moi tout depuis le début.
Lefebvre s'assit, les jambes lourdes. L'épuisement le rendait imprudent. Il parlerait, mais seulement par fragments, réservant les noms et les détails utiles. Il commença par Duval, les lettres, le carnet volé.
— Nous avons affaire à une organisation militaire, dit Germain en allumant sa pipe. Je le sais depuis deux semaines que les services de police marseillais sont infiltrés. Reclus avait compilé une liste de mouvements de fonds — des sommes considérables, qui transitaient par le port, à destination d'un compte privé à Genève.
— De qui ?
Germain souleva un dossier.
— Regardez vous-même, capitaine. Les copies des bordereaux.
Lefebvre se pencha. Les pages étaient là, effectivement, marquées du sceau du ministère de la Guerre. Des écritures, des signatures.
Puis un coup sonore. Une détonation unique et nette, venue de la nuit. La vitre explosa. L'inspecteur Germain bascula en arrière, sa pipe encore entre les doigts, une tache rouge naissant sur la tempe.
Lefebvre se jeta à terre, roula derrière la table. Un second sifflement — une balle — claqua dans le mur de pierre au-dessus de sa tête.
Puis plus rien. Le silence. L'inspecteur Germain gisait, les yeux grands ouverts, la lanterne vacillante jetant une lumière dansante sur son visage figé.
Lefebvre resta immobile un long moment, comptant les battements de son cœur, rassemblant ce qu'il lui restait. Le portefeuille volé, le carnet emporté, Reclus disparu, l'inspecteur mort.
La cicatrice.
Le tireur était hors de portée maintenant, mais il avait laissé son message, aussi clair qu'une signature : Lefebvre, désormais, était dans sa ligne de mire.
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