L'Affaire Dreyfus : L'Ombre du Reporter
Lire le chapitre 13: In the Crosshairs
La pluie battait les vitres du compartiment de troisième classe quand Lefebvre sentit enfin le sol de Paris sous ses semelles usées. La gare de Lyon Saint-Charles l'avala dans son vacarme de fer et de vapeur, mais il ne vit rien de la cité qu'il connaissait si bien—seulement le reflet mouvant des réverbères sur les flaques, et, au fond de sa poche, la copie d'une lettre forgée qui pesait plus lourd que tous les rapports militaires qu'il avait jamais portés.
Il avait voyagé deux jours sans dormir, sans argent, sans papiers. Le garde du poste du port—un vieux marsouin taciturne—avait accepté un bouton de sa tunique en échange d'un billet de retour. Lefebvre avait menti, inventé une histoire de pickpocket, et l'homme avait haussé les épaules comme on congédie un fantôme.
La ville l'accueillit sans chaleur. Il se coula dans les rues étroites du Marais, longea des murs délavés par des décennies de pluie, jusqu'à atteindre une impasse discrète derrière la rue des Rosiers. Trois coups, une pause, deux coups. La porte s'entrouvrit sur un visage las et barbu.
— Vous êtes en vie, dit Jean Jaurès en le tirant à l'intérieur.
La pièce était petite, encombrée de journaux, de brochures et de boîtes de plomb. Une lampe à pétrole vacillait sur un bureau couvert d'épreuves. L'odeur d'encre d'imprimerie et de café refroidi saturait l'air. Lefebvre s'affala sur une chaise cannée, la tête entre les mains.
— À peine. Germain est mort. Devant moi. Une balle de tireur d'élite.
Jaurès cessa de verser le café. Il posa la cafetière avec une lenteur calculée, comme si le geste pouvait amortir le choc.
— L'inspecteur Germain ?
— Il tenait la piste d'un compte à Genève. Il m'a montré des tracés, des noms. Puis il est tombé. Une seconde avant, il me parlait du port, des bateaux vers la Suisse. Je n'ai rien eu d'autre.
Jaurès s'assit en face de lui, les coudes sur les genoux, ses yeux noirs et perçants cherchant les siens à travers la fumée de la lampe.
— Et Reclus?
— Disparu. L'archiviste a été pris ou s'est enfui à nouveau. Je sais seulement qu'il avait des documents sur lui—des preuves de la chaîne d'argent. Et le carnet de Duval est entre leurs mains, ainsi que mon portefeuille, mes papiers. Je suis nu, Jaurès. Totalement nu.
Le silence s'installa, épais comme la suie des cheminées parisiennes. Jaurès se leva, arpenta la pièce. Ses doigts tachés d'encre froissèrent une épreuve, la lâchèrent.
— Nous avons encore la lettre, dit-il enfin. Celle de d'Anglars. Et le carnet de Duval—enfin, la transcription que votre mathématicien vous a donnée, celle que vous avez mémorisée ?
— Dans ma tête, oui. Maurice a gardé l'original. Mais c'est une transcription de chiffres sans le contexte des archives. Trois pièces isolées ne font pas un dossier.
Lefebvre se leva à son tour, fit les cent pas. Le mouvement aidait sa pensée, en ceci qu'il s'efforçait de ne pas penser au visage de Germain s'affaissant sur le quai.
— Le médaillon, dit-il soudain.
— Pardon ?
— Le locket que le colonel avait. Celui qu'il portait toujours, avec le portrait de sa mère. Il contenait une mèche de cheveux et une petite carte—un nom. Pas le sien. Celui d'un intermédiaire qui a servi à plusieurs reprises entre le ministère et certains agents secrets.
Jaurès s'arrêta, les mains jointes derrière le dos.
— Et ce médaillon, où est-il ?
— Entre les mains de l'homme balafré. Il me l'a pris à Marseille quand il m'a assommé. Mais je sais où le trouver. Je sais comment lui parler.
Le député haussa un sourcil épais.
— Vous voulez traiter avec un espion ? Capitaine, je respecte votre ingéniosité, mais négocier avec ces hommes, c'est signer sa propre perte.
— L'alternative, c'est laisser la conspiration se sceller sans que nous ayons la moindre preuve. Ce médaillon contient un nom. Ce nom mène à un autre. Et ce fil, tiré jusqu'au bout, peut déboucher sur la lumière.
Lefebvre se rassit. Sa voix perdit son mordant, devint presque un murmure.
— Il me faut de l'argent. Beaucoup.
La lampe grésilla. Dehors, un fiacre passa, puis le silence revint. Jaurès ouvrit un tiroir du bureau, en sortit une liasse de billets qu'il compta lentement.
— Trois cents francs. C'est tout ce que j'ai pu soustraire à la caisse du journal sans éveiller les soupçons.
— L'espion en demandera le double. Peut-être le triple.
Lefebvre regarda ses mains. Ses doigts, encore calleux de la poignée du sabre à Tonkin, tremblaient d'une fatigue qu'il ne parvenait plus à contenir.
— Ma maison. Celle de mon père à la campagne. Elle est libre d'hypothèque. Je peux la vendre en une semaine, si le notaire accepte d'accélérer la procédure.
Jaurès se figea.
— La maison de votre enfance ? Capitaine, c'est tout ce qui vous reste de votre famille.
— C'est justement pour cela que je la vends. Pour qu'il reste quelque chose de la mémoire de mon père—et de la mienne. Pas des murs, mais de l'honneur.
Il se leva, prit son manteau encore humide sur le dossier de la chaise.
— Je dois le faire avant que la rumeur de ma disgrâce ne se répande. Une fois que l'armée saura que je suis un fugitif, plus personne ne m'achètera un mouchoir.
— Et comment comptez-vous joindre cet homme balafré ?
Lefebvre s'arrêta à la porte. Un sourire sans joie apparut sur ses lèvres.
— Il ne me suit plus. Il me précède. Si je retourne là où tout a commencé—au quartier général de la rue Saint-Dominique—il y sera. Pas pour me tuer. Pas encore. Il attend que je vienne à lui.
Jaurès hocha lentement la tête. Il sortit un papier de sa poche, griffonna une adresse.
— Ceci est une planque sûre, rue de Fleurus. Cachez-vous y en attendant. Je m'occuperai de prévenir quelques députés de confiance—pas de la commission, mais des hommes capables de saisir un dossier au bon moment.
— Vous leur direz quoi ?
— Que la pièce est écrite. Que les acteurs attendent dans les coulisses. Mais que le rideau ne se lève que lorsque nous aurons la dernière preuve.
Lefebvre prit le papier, le plia soigneusement dans sa poche intérieure, contre sa poitrine.
— Et si je ne reviens pas ?
Jaurès posa la main sur son épaule. Le geste était simple, presque paternel.
— Alors je publierai quand même. Avec moins de preuves, mais avec plus de fureur. Un homme mort ne peut pas être diffamé ; une armée vivante, si.
Il y eut un silence. Ce n'était pas une fin de scène, plutôt le calme qui précède l'accord d'orchestre. Lefebvre serra la main du député avec une vigueur qu'il ne se connaissait plus, puis sortit dans la nuit.
La pluie avait cessé. Les pavés luisaient sous la lune émergente. Lefebvre remonta le col de son manteau, sauta une flaque, et se dirigea vers la rue de Fleurus. Quelques passants le croisèrent—un vieil homme avec ses journaux, une marchande de marrons qui pliait boutique, deux agents de police qui ne lui jetèrent qu'un regard distrait.
Il était invisible. C'était sa seule arme, désormais.
Dans la chambre exiguë de la rue de Fleurus, il retira sa tunique, la suspendit au crochet de la porte. La copie de la lettre de d'Anglars, pliée dans sa ceinture, gardait encore un léger relief de doigté. Il s'assit sur le lit étroit, le papier ouvert devant lui.
Le texte était simple—une trahison en quelques lignes méticuleusement calligraphiées, puis contrefaite pour imiter l'écriture d'un autre. La signature de d'Anglars au bas, comme une condamnation.
Demain, il irait à la rue Saint-Dominique. Il y retrouverait l'homme balafré. Il lui offrirait de l'argent—beaucoup d'argent—en échange du médaillon, de son portefeuille, du carnet de Duval. Le prix serait élevé. Il paierait.
Il ferma les yeux. L'image de Denise Duval, sous la pluie du cimetière, le visage fermé, les mains serrées sur le carnet de son frère, lui traversa l'esprit. Elle était vivante, quelque part, avec ses propres secrets. Il n'avait pas de ses nouvelles depuis Marseille. Il n'avait pas osé lui écrire. Chaque lettre était un fil que les autres pouvaient tirer.
Dehors, un chat traversa la cour en miaulant, et le silence revint.
Lefebvre souffla la lampe. Dans le noir, il pensa à son père—un homme droit, un officier sans éclat mais sans tache. La maison de Normandie, avec ses pommiers tordus par le vent et la cheminée qui tirait mal. Il la vendrait sans regrets, mais avec un pincement au cœur.
Demain, il serait un autre homme.
Demain, il serait un homme qui a tout misé sur une vérité qu'il ne possédait pas encore.
L'aube le trouva assis sur le rebord de la fenêtre, le regard vide sur les toits d'ardoise. Une motte de beurre, une ficelle de pain, un café noir. Il mangea sans goût, vérifia que la lettre était toujours dans sa ceinture, puis il sortit.
La rue Saint-Dominique semblait paisible, presque endormie sous la lumière grise du matin. Lefebvre s'arrêta à l'angle, comme il l'avait fait cent fois lors de ses gardes, mais cette fois sans uniforme. Une silhouette quitta le renfoncement d'une porte cochère, traversa la chaussée.
L'homme balafré marcha vers lui d'un pas lent et assuré.
— Je savais que vous reviendriez, capitaine. Vos pas ont une manière de vous trahir depuis Tonkin.
Lefebvre ne recula pas.
— J'ai besoin de racheter ce que vous m'avez pris.
La cicatrice s'étira, presque souriante.
— Tout a un prix. Même votre médaillon, même votre carnet.
— Combien ?
L'homme sortit une pipe éteinte, en mâchonna le tuyau.
— Cinq mille francs, capitaine. Payables en une seule fois.
Lefebvre ne cilla pas.
— Marché conclu. Rendez-vous dans trois jours, même endroit, même heure. Je vous apporterai l'argent.
L'homme inclina la tête, puis disparut dans la brume matinale, avalé par la rue comme s'il n'avait jamais existé.
Lefebvre resta un long moment immobile. Le regard des sentinelles du ministère passait sur lui sans s'arrêter. Il n'était plus personne. Mais dans trois jours, il serait peut-être de nouveau quelqu'un—un homme avec une piste, une preuve, une vérité.
Il sourit sans joie, et se retourna vers la ville.
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