L'Affaire Dreyfus : L'Ombre du Reporter
Lire le chapitre 14: The Price of Truth
La pluie tambourinait contre les volets du notaire comme un glas obstiné. Lefebvre signa le dernier document sans relire, le stylo glissant sur le papier jauni. La maison de son père, les terres de Normandie, les meubles que sa mère avait choisis avec tant de soin — tout partait pour une poignée de francs qui serviraient à acheter un traître.
Maître Roussel, le notaire familial, ajusta ses lunettes cerclées d'or. « Capitaine, je me permets d'insister une dernière fois. Votre père a passé quarante ans à bâtir ce patrimoine. Le vendre dans ces conditions, sans explication...
— Les explications, je les réserve aux tribunaux. L'argent est prêt ?
— Le chèque sera disponible chez mon banquier dès demain matin, onze heures. Mais ce délai vous laisse encore le temps de réfléchir.
Lefebvre se leva, la chaise raclant le parquet. « Je n'ai pas trois jours, Maître. J'ai trois jours moins une nuit. »
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La devanture du café de la Paix luisait sous la lanterne à gaz. Lefebvre s'installa à la table du fond, dos au mur, la serviette contenant les billets serrée contre sa poitrine. Cinq mille francs. Le prix d'une âme, ou de la vérité. Le serveur déposa un café qu'il ne toucherait pas.
L'horloge au mur indiquait dix heures du soir. Le scarred man avait choisi la même méthode que pour le ministère : un billet glissé sous sa porte quelques heures après son retour à Paris, avec l'heure, le lieu, et la phrase sibylline : « La vérité a un prix. Le mensonge aussi. Choisis de payer la première. »
À dix heures et quart, la porte du café s'ouvrit dans un tintement de clochettes. Lefebvre leva les yeux.
L'homme qui entra n'était pas le messager habituel, ce coureur maigre aux yeux fuyants qui avait servi d'intermédiaire à Marseille. Celui-ci était plus âgé, la cinquantaine, vêtu d'un manteau de laine épaisse et d'un chapeau melon qui cachait mal une balafre qui courait de la tempe droite à la mâchoire, blanche et luisante comme une cicatrice de vieille bataille.
Le scarred man s'approcha sans hâte, s'assit en face de Lefebvre sans lui demander la permission. Ses yeux étaient d'un gris froid, dénué de toute expression.
« Vous avez l'argent ?
— Vous avez la locket et le carnet ?
— Posons les choses, capitaine. Je n'ai pas le carnet. Je ne l'ai jamais eu. Vos amis de Marseille ont fait leur propre marché.
Lefebvre serra la serviette contre lui. « Alors pourquoi suis-je ici ?
— Pour la montre. Et pour vous prévenir.
Le scarred man sortit de sa poche intérieure un médaillon d'or — celui de la mère de Lefebvre, celui que son père lui avait donné avant de mourir, celui qu'il avait perdu dans l'échauffourée sur le quai de Marseille. Lefebvre tendit la main, mais l'homme le retint d'un geste.
« Les cinq mille d'abord.
— Et le carnet ?
— Je vous l'ai dit, capitaine. Je ne l'ai pas. Quelqu'un d'autre l'a. Quelqu'un qui se trouve plus haut que moi dans cette affaire, et qui n'apprécie pas que vous farfouchiez dans des archives qui ne vous regardent pas.
Lefebvre déposa la serviette sur la table, entre leurs deux cafés. Le scarred man l'ouvrit, compta les billets avec une dextérité professionnelle, puis poussa le médaillon de l'autre côté.
Lefebvre le saisit. Le métal était froid sous ses doigts. Il l'ouvrit. Le portrait miniature de sa mère le fixait, souriante, indifférente aux années qui s'étaient écoulées depuis sa mort.
« Qui est plus haut que vous ? demanda-t-il.
Le scarred man termina de ranger les billets, se leva, rajusta son chapeau. « Je vous ai donné ce que vous avez payé pour, capitaine. Ne soyez pas gourmand. »
Il se dirigea vers la sortie. Lefebvre se leva à son tour, la main dans la poche de son manteau, là où dormait le pistolet que Maurice lui avait prêté.
— Une dernière chose. Qui a tué l'inspecteur Germain ?
Le scarred man s'arrêta, la main sur la poignée de la porte. Il se retourna lentement. Sa balafre semblait plus blanche sous la lumière du gaz.
« Personne n'a tué l'inspecteur Germain, capitaine. Les morts sur le quai de Marseille étaient des marins ivres qui se sont battus pour une fille. La police a classé l'affaire. Vous êtes le seul à y voir un assassinat.
— Vous mentez. Nous étions seuls sur ce quai, et la balle venait de la corniche, un tir de précision qui n'a rien d'un marin ivre.
Le scarred man esquissa ce qui aurait pu être un sourire. « Peut-être. Mais les témoins ont leurs raisons. Et les morts n'ont pas de voix. »
Il ouvrit la porte. Le vent froid s'engouffra, chargé de pluie. Lefebvre comprit trop tard que le café s'était vidé pendant leur conversation — le serveur avait disparu, les autres clients étaient partis.
« Vous êtes seul, capitaine. Vous avez vendu la maison de votre père pour une montre. Vous n'avez plus de preuves, plus de témoins, plus de protecteurs. Rentrez chez vous. Oubliez cette affaire. Tant que vous n'avez pas vu le visage de l'homme qui tire les ficelles, vous ne savez rien de la guerre que vous avez déclarée. »
La porte se referma. Lefebvre resta seul une minute, le médaillon serré dans la main, le cœur cognant contre ses côtes.
Puis la vitre éclata.
Lefebvre plongea derrière la table sans réfléchir, le verre pleuvant autour de lui. La détonation roula dans la rue comme un coup de tonnerre. Il rampa vers la porte, releva la tête juste à temps pour voir le scarred man s'effondrer sur le trottoir, la tempe ouverte, les billets éparpillés autour de lui comme des feuilles mortes.
Le sang se mêlait à la pluie, formant une mare écarlate qui s'étendait vers le caniveau.
Lefebvre se releva, le pistolet à la main, scrutant les toits. Rien. Pas de mouvement, pas de silhouette. Le tireur avait disparu, comme s'il n'avait jamais existé.
Des pas résonnèrent derrière lui. Il se retourna, le canon levé.
Un homme se tenait à l'entrée de l'allée, à vingt mètres. Il était jeune, en uniforme de capitaine, et il tenait le carnet de Duval dans sa main droite.
— Vous avez le médaillon, Lefebvre ? demanda-t-il. Je vais vous éviter de le garder précieusement.
Lefebvre ne bougea pas. L'homme fit un pas en avant, la lumière du réverbère éclairant son visage.
La balafre. La même, identique, qui courait de la tempe droite à la mâchoire. Mais la bouche souriait d'un sourire qu'il n'avait jamais vu sur le visage du mort qu'il venait de laisser sur le trottoir.
Cette balafre était mienne, pensa Lefebvre avec une clarté horrifiée.
« L'ombre », dit-il.
Le capitaine hocha la tête. « Maintenant vous comprenez. Le scarred man n'était qu'un messager. J'ai son carnet, et vous, vous n'avez qu'un médaillon sans valeur. Vous vouliez découvrir la vérité, Lefebvre ? La voici : vous êtes en guerre contre nous, mais nous sommes partout. Dans le ministère, dans la police, dans les journaux. Votre amitié avec d'Anglars n'est qu'une pièce de plus sur l'échiquier.
Il tourna les talons et disparut dans l'obscurité de l'allée.
Lefebvre resta seul sous la pluie, au-dessus du corps du scarred man, les billets qui trempaient dans le sang à ses pieds. Il n'avait plus rien — pas d'argent, pas de carnet, pas de témoins. Un seul nom dans sa tête, gravé au fer rouge : L'ombre.
Le médaillon de sa mère pesait dans sa main. Un poids mort. Une promesse vide.
Mais il avait vu le visage derrière l'ombre.
Et il savait que cette bataille ne faisait que commencer.
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