L'Affaire Dreyfus : L'Ombre du Reporter
Lire le chapitre 16: The Double Game
Le 10 heures sonnait aux clochers de Paris quand Lefebvre franchit la grille de l’Arsenal. Il avait passé la nuit à réfléchir, pesant chaque mot que Rochefort avait prononcé devant le Cercle militaire. Une offre, une mission, une chance de pénétrer le cœur de L’ombre.
Il fallait jouer.
Rochefort l’attendait sous la galerie des canons, les mains croisées dans le dos, l’air d’un homme qui n’avait jamais douté de sa venue. La cicatrice barrait sa joue comme une promesse de violence contenue.
— Capitaine Lefebvre. Vous êtes ponctuel. C’est une qualité rare chez les hommes qui ont perdu leur fortune.
Lefebvre s’arrêta à trois pas de lui. Assez proche pour parler, assez loin pour respirer.
— J’ai perdu une maison, monsieur. Pas mon sens de l’heure.
Rochefort sourit. Un sourire mince, sans chaleur.
— Vous l’avez perdue pour une breloque. Une larme de femme sur un ruban de soie. Qu’est-ce que cela dit d’un officier ?
— Cela dit qu’il a une mémoire, répliqua Lefebvre. Et que ses affections ne se vendent pas.
— Vos affections viennent de vous coûter cinq mille francs et votre héritage. Alors permettez-moi de douter de leur bon rendement.
Lefebvre serra les poings, mais il les garda le long du corps. C’était le rôle qu’il avait choisi : l’orgueil blessé, l’ambition tentée.
— De quoi s’agit-il, Rochefort ?
Le capitaine fit un pas vers lui, baissant la voix comme s’ils partageaient un secret d’État.
— Le Bureau des statistiques, cette officine cachée dans les combles du ministère, protège ses trahisons depuis dix ans. On y fabrique des preuves contre des innocents pour couvrir les fautes de quelques-uns. Vous connaissez le général Picquart ? Il n’est pas le premier sacrifié. Henry a déjà monté des dossiers contre deux autres officiers du renseignement. Des hommes propres. Le lieutenant-colonel Berthier, celui du chiffre. Et le commandant Sauvage, qui gère les correspondances étrangères.
Lefebvre ne laissa rien paraître.
— Et vous voulez les sauver ?
Rochefort éclata d’un rire court, presque mécanique.
— Mon cher capitaine, je veux les utiliser. Chaque officier que Henry accuse de trahison devient une carte que je peux retourner contre lui. Si vous entrez dans mon jeu, vous aurez rang, argent, et la satisfaction de voir les vrais traîtres tomber.
— Quel rang ?
— Commandant de section au renseignement. Avec un dossier de chef de bureau d’ici six mois.
Lefebvre fit semblant de réfléchir, les yeux perdus sur les canons de bronze.
— Et le lieutenant-colonel Picquart ?
— Picquart est mort politiquement. Il ne reviendra pas. Mais vous pouvez être celui qui révèle la vérité sur les autres.
— À condition que je vous aide à manœuvrer.
— À condition que vous compreniez où est votre intérêt.
Lefebvre tendit la main. Rochefort la serra. La paume était froide, sèche, comme celle d’un homme qui n’avait plus de sang à distribuer.
— Bien, dit Rochefort. Vous commencez demain matin. Le bureau de Berthier, au deuxième étage du ministère. Vous y trouverez un registre des comptes confidentiels. Henry en tient un double — mais le second est dans les archives de la rue Saint-Dominique. Vous en aurez besoin pour comprendre qui paie qui.
— Pourquoi me donnez-vous cela ? demanda Lefebvre. Vous pourriez voler ce registre vous-même.
Rochefort haussa les épaules.
— Je suis trop connu dans ces couloirs. Un visage neuf, portant la nouvelle mission de L’ombre, passe partout sans qu’on y prenne garde. C’est précisément ce que nous voulons : un homme que personne ne regarde assez longtemps.
Lefebvre sentit le piège se refermer en douceur. On ne lui donnait pas un accès : on testait sa loyauté. S’il revenait avec le registre, on saurait qu’il pouvait voler les secrets des autres. S’il revenait sans lui, on saurait qu’il n’avait pas l’étoffe d’un traître.
Rochefort le conduisit jusqu’à la sortie sous la voûte de pierre.
— Encore une chose, Lefebvre. Vous connaissez une certaine Denise Duval ? La sœur de l’ancien agent ?
Lefebvre resta impassible.
— Je connais son existence. Pas plus.
— Elle cherche son frère disparu. Elle pose des questions gênantes à l’état-major. Si vous la croisez… dites-lui que son frère est mort en héros, et que les héros n’ont pas de corps à rendre. Elle cessera de remuer la boue.
Le sang de Lefebvre se figea, mais il n’eut pas un frémissement de paupière.
— Je ne fréquente pas les sœurs des traîtres.
— Parfait, dit Rochefort. Parfait.
Il s’éloigna dans la cour, sa cape noire ondulant comme une aile. Lefebvre resta un instant immobile, calculant, la respiration régulière.
Elle est vivante, se dit-il. Puis, plus sombre : ils ne savent pas que Maurice la cache.
Il était 10 heures 25. Il avait gagné trois choses : un accès au ministère, un nom de registre, et la certitude que L’ombre craignait une femme qui pouvait relier les morts de Marseille à Paris.
En rejoignant la rue, il pensa au registre caché dans les archives du ministère. Les paiements à Duval, à Reclus. Peut-être même les ordres de Marseille.
Mais pour le prendre, il devrait aller dans la gueule du loup. Rue Saint-Dominique. Le bâtiment où Henry travaillait chaque jour, où l’air sentait l’encre et la peur.
Il se rendit d’abord chez Maurice, pour demander une copie de la clé qu’ils avaient étudiée ensemble. Le mathématicien était dans sa cuisine, une tasse de café froid devant lui.
— Vous avez les nerfs solides, dit Maurice en approchant la clé en bronze qu’on avait identifiée comme celle des archives.
— Ou un manque de jugement, répondit Lefebvre.
Maurice le regarda, un calcul derrière les lunettes rondes.
— Vous avez décidé de jouer leur jeu.
— Je joue le mien. Ils ne le savent pas encore.
— Rochefort vous croit corrompu ?
— Il croit que j’ai besoin d’argent et que j’ai perdu toute espérance. C’est presque exactement la vérité, sauf que je garde une espérance que je ne lui montrerai jamais.
Il sortit de l’appartement, la clé dans sa poche, sa rage de vivre enfin orientée.
Il ignorait encore une chose, qu’il apprendrait au seuil du ministère : dans les mains de Rochefort, la mise en accusation de Berthier et de Sauvage ne servait pas à démolir Henry. Elle préparait une épuration plus large — et le nom du général Picquart n’était qu’une pièce d’un mur d’innocents qu’on voulait abattre pour asseoir un pouvoir qui dépassait de cent coudées les querelles d’un bureau d’espionnage.
Mais pour le découvrir, il devait d’abord voler le registre. Ce soir.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.