L'Affaire Dreyfus : L'Ombre du Reporter
Lire le chapitre 17: The Hidden Ledger
La nuit était tombée sur le faubourg Saint-Germain quand Lefebvre longea les grilles du ministère de la Guerre. L'air sentait la pluie imminente et le soufre des fiacres. Il portait l'uniforme qu'il n'avait pas remis depuis des semaines — celui que Rochefort lui avait fait délivrer le matin même, sous prétexte d'une mission officielle de liaison. Une carte de légitimation toute fraîche, signée d'Étienne de Rochefort, filait dans sa poche intérieure.
Il salua le planton de faction, qui lui rendit son salut avec indifférence. Le nom Lefebvre ne disait rien à personne, désormais. C'était peut-être ce qui le rendait invisible.
L'intérieur du bâtiment était silencieux. Les couloirs de marbre blanc et noir étouffaient ses bottes. Il croisa un capitaine de l'artillerie portant une pile de dossiers, qui lui fit un signe de tête distrait. Pas un regard en plus. Les ombres du ministère n'avaient pas encore fermé leurs griffes sur les hommes de la rue.
Le bureau d'Henry se trouvait au deuxième étage, aile droite, près des archives chaudes. Lefebvre avait repéré les lieux la veille, pendant sa "visite de courtoisie" à Rochefort, qui lui avait laissé dix minutes de liberté. Il était remonté, avait compté les portes, noté les habitudes des gardes. Le colonel Henry, lui, faisait sa ronde de nuit à minuit précis. Il n'était que vingt-trois heures vingt.
Il poussa la porte des archives. Personne.
L'ironie de la situation ne lui échappait pas : dans la même pièce où il avait autrefois classé les bordereaux de l'affaire Dreyfus, il cherchait maintenant la preuve que des hommes — les siens, des officiers français — payaient de paisibles fonctionnaires pour trahir leurs collègues.
Le conseil de d'Anglars lui revint en mémoire. *« Un registre, laid de cuir bleu, avec le sceau austère du Dépôt. Ne cherche pas les grandes reliures dorées. Les vrais secrets sont cousus grossièrement. »*
Lefebvre balaya la pièce du regard. Les rayonnages s'élevaient sur trois mètres, chargés de boîtes en carton et de registres reliés. Son temps était compté. Il commença par la mezzanine, là où les dossiers les plus anciens finissaient leur vie. Il passa ses doigts sur les dos des volumes, cherchant une anomalie.
Rien.
Il redescendit, ouvrit les placards situés sous les fenêtres. Des rames de papier buvard, de l'encre de Chine, des lampes de rechange. Rien.
Puis, derrière une table de consultation contre le mur nord, presque invisible dans la pénombre, un tiroir entrouvert. Il le tira lentement. À l'intérieur reposait un registre à la couverture souple, bleue, usée, d'un format inhabituellement étroit. Sceau argenté, dépareillé, du Dépôt de l'artillerie — un service mort depuis l'Empire, théoriquement.
Le tremblement de ses mains l'irrita. Il ouvrit le registre sous la lampe à pétrole basse du bureau. Les pages étaient écrites d'une écriture dense, quasi comptable. Une liste de versements, datés, avec des codes numérotés et des initiales.
Et puis, au milieu, il le trouva.
*« Duval, R. — 12 mars 1895, cinq cents francs. — Crédit Lyonnais, agence de la Madeleine. »*
Son pouce suivit la ligne. Une deuxième entrée quelques mois plus tard : trois cents francs. Puis encore une, plus récente, signée d'un paraphe qu'il ne connaissait pas.
En face de la page, une note marginale : *« Reclus, L. — paiement différé. Réfugié. »*
Lefebvre retint son souffle. Raoul Duval, le frère de Denise. L'archiviste Paul Reclus. Les deux hommes dont on avait trouvé les corps — ou les fuites — mêlés à cette affaire. Le registre les reliait à une caisse commune, probablement alimentée au ministère même.
Il chercha une signature, un nom, un sceau de validation. En haut de chaque semaine de comptes, un paraphe compliqué — une lettre entrelacée d'une autre. Il tourna la page vers la fin. Il y trouverait peut-être le récapitulatif, la source.
Un bruit. Un pied qui traîne dans le couloir.
Lefebvre ferma le registre d'un geste sec et le glissa sous sa tunique, contre sa poitrine. Il ferma le tiroir. Pas le temps de faire mieux. Il éteignit la lampe.
La silhouette qui entra dans les archives portait une lanterne basse. Elle avançait lentement, pesamment. Un homme de grande taille, la barbe épaisse, le col relevé. Henry.
Lefebvre se plaqua contre le mur nord, derrière la porte entrouverte d'un placard, ne laissant qu'un fil d'espace pour observer. Henry s'arrêta au centre de la pièce. Il souleva sa lanterne et balaya les rayonnages — lente, méthodique. Le cercle de lumière passa sur la table de consultation, presque sur lui.
*Il cherche le registre, comprit Lefebvre. Il sait qu'il est là. Ou il vient vérifier qu'il y est encore.*
Henry marcha vers la table. Lefebvre déglutit. Ses doigts trouvèrent la petite dague qu'il gardait dans sa botte, mais sans illusion : une confrontation ici — un officier français poignardé dans les archives du ministère — équivaudrait à un suicide. Non seulement pour lui personnellement, mais pour toute preuve qu'il pourrait tenter de faire émerger : à quoi servirait un registre volé accompagné du cadavre d'un colonel ?
Henry s'arrêta à un mètre de lui, près du placard. Il ouvrit la porte du placard, celle-là même dont le battant protégeait Lefebvre. Lefebvre retint sa respiration. L'uniforme d'Henry ne portait aucune trace du combat du soir. Il sortit un dossier mince, le consulta rapidement par transparence sous sa lanterne.
*Ce n'est donc pas le registre qu'il cherche. Mais lui.*
Henry laissa retomber le dossier en place. Il hésita, regarda le tiroir fermé sous la table, haussa imperceptiblement les épaules, puis tourna les talons. Ses bottes claquèrent sur le marbre, s'éloignant. La porte se referma au bout du couloir.
Lefebvre attendit encore trente secondes. Puis il sortit du placard, les genoux en coton. Le registre pesait contre sa poitrine comme une brique chaude. Il épongea son front d'un revers de manche.
Mais quelque chose le retint. Pourquoi Henry n'avait-il pas vérifié le tiroir ? S'il savait le registre important, son geste — ce haussement d'épaules — suggérait qu'il n'était pas ici pour le protéger. Le colonel Henry venait chercher un dossier personnel, peut-être un autre secret qu'il gardait sous clé.
*Deux cercles, se dit Lefebvre. L'ombre de Rochefort et quelque chose d'autre — Henry joue peut-être son propre jeu.*
Lefebvre traversa les couloirs sombres jusqu'à l'escalier de service. Ses semelles semblaient sur des charbons ardents à chaque volée de marches. Il atteignit le rez-de-chaussée. Encore un poste de planton. Encore une carte. Encore un salut bref.
La nuit l'avala.
Il courut jusqu'à la rive gauche, s'engouffra dans une impasse noire près de la rue de Varenne pour se mettre à l'abri d'un porche. Il sortit le registre avec précaution, l'ouvrit à la lumière vacillante d'un lampadaire. Son index suivit les lignes de la fin du document : un récapitulatif mensuel, des codes bancaires, un visa de trésorerie militaire.
Et là, au bas d'une page, dans un paraphe propre et sec, il lut un nom qu'il ne s'attendait pas à trouver. Pas Rochefort. Pas Henry. Pas même Gonse.
*Général H. de Boieldieu, Inspection générale des finances du ministère.*
Un général, pensa-t-il. Un pont entre la politique, la finance et l'armée. Rochefort avait dit que l'ombre couvrait une figure au-dessus de lui. Boieldieu était trop âgé pour être sur le terrain, mais il était de tous les comités de surveillance et du Conseil supérieur de la Guerre. Et il gardait la main sur la caisse.
C'est à ce moment précis qu'un bruit sourd résonna derrière lui — le craquement d'une semelle sur une pierre mal posée. Quelqu'un s'était arrêté à l'entrée de l'impasse, à quelques mètres.
Lefebvre referma le registre. Il ne regarda pas en arrière. Il commença à marcher d'un pas naturel, sans courir, pour sortir de l'impasse par l'autre extrémité.
La silhouette ne bougeait pas. Une forme masculine, épaule large, chapeau mou. Trois secondes passèrent. Lefebvre passa à côté d'elle. Une voix grave murmura dans son dos :
— Capitaine Lefebvre. Vous avez pris quelque chose que votre protecteur vous aurait déconseillé de toucher.
Lefebvre s'arrêta. La voix était familière. Il se retourna.
L'homme était celui que Denise avait décrit. La cicatrice sur la joue — mais pas la même que Rochefort. Celle-ci était plus ancienne, plus profonde, remontant au cuir chevelu.
— Le registre des paiements aux « recruteurs », n'est-ce pas ? dit l'homme.
Lefebvre nia du chef.
— Qui êtes-vous ?
L'homme sourit. Sous la lumière basse, ses yeux brillaient d'un éclat froid.
— Le général Boieldieu m'a envoyé vous rappeler que vous n'êtes pas encore en état d'accéder à la vérité. Et que votre ami Maurice — le jeune dactylographe — porte désormais un fardeau trop lourd pour ses épaules, si vous continuez à le laisser mentir à votre place.
Puis il tourna les talons et disparut dans la nuit, avant qu'une seule lame de ses réflexions n'ait le temps de se former.
Lefebvre serra le registre contre lui. Maurice. Il faut que je le voie avant qu'il ne devienne une autre pièce du jeu.
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