L'Affaire Dreyfus : L'Ombre du Reporter
Lire le chapitre 18: The Ambush
La nuit était tombée sur le septième arrondissement, épaisse et grasse comme la Seine en crue. Lefebvre serrait le registre bleu contre sa poitrine, remontant la rue de l'Université par les passages les plus sombres. Il avait encore l'odeur de l'encre et du vieux cuir des archives dans les narines, et le souffle court de sa fuite.
Il tourna dans la ruelle des Saints-Pères, un boyau étroit qui sentait l'égout et le charbon. À mi-chemin, il s'arrêta. Trop silencieux. Paris n'est jamais silencieux à cette heure. Quelque part derrière lui, un pas avait cessé quand le sien s'était tu.
Il accéléra. Derrière lui, deux ombres détachèrent des portes cochères. Trois autres surgirent devant, sorties d'une impasse comme des rats d'une gouttière.
— Le registre, monsieur l'officier. Posez-le, et vous repartez entier.
La voix était plate, inexpressive. Un professionnel.
Lefebvre glissa la main sous sa veste, mais ils étaient trop proches, trop nombreux. Le couteau du premier arriva en sifflant ; Lefebvre esquiva d'un déhanchement et sentit la lame déchirer le col de son pardessus. Son poing partit, atteignit une mâchoire. Un corps s'écroula.
Mais les autres se refermèrent comme une main. Il reçut un coup de crosse dans les reins, une décharge blanche dans la colonne. Ses genoux touchèrent le pavé. Le registre lui échappa, tomba dans la boue.
Une main le saisit par les cheveux, lui tira la tête en arrière. Une autre cherchait sa gorge.
— Vous auriez dû rester chez vous, capitaine.
Le canon d'un revolver lui pressa la tempe. Lefebvre ferma les yeux. Il pensa à Maurice, à Denise, au locket de sa mère. Puis un coup de feu claqua, et ce n'était pas sa tempe qui éclatait.
Le poids sur lui disparut soudain. Lefebvre ouvrit les yeux : le tireur gisait à deux mètres, une tache rouge épanouie en plein front. Les autres bandits se retournèrent vers l'ombre d'où venait le tir.
Une silhouette se détacha du toit d'un appentis, sauta légèrement sur les pavés. Un foulard sombre masquait le bas du visage. Une main gantée tenait un Webley encore fumant.
— On ne peut plus se promener tranquille à Paris ? dit une voix de femme, calme et presque amusée.
Les trois hommes restants hésitèrent. L'un d'eux plongea vers le registre. La femme tira de nouveau, sans viser deux fois — la balle fracassa une pierre à ses pieds, le faisant reculer. Elle traversa le groupe en courant, attrapa Lefebvre sous l'aisselle.
— Levez-vous, capitaine.
Il se releva, la douleur au dos lancinante. Elle l'entraîna dans une enfilade de courettes, refermant une grille derrière eux. Les hommes les poursuivirent, mais cette femme connaissait les lieux comme un chat connaît les gouttières. Trois virages, une échelle de fer, un toit bas. Elle poussa une porte dérobée qui donnait sur un escalier d'immeuble, puis un grenier vide plein de poussière et de vieux meubles.
Lefebvre s'appuya contre un mur, respirant fort. Elle referma la porte, tira un verrou.
— Ça ira, dit-elle. Ils ne connaissent pas ce passage.
Elle retira son foulard. Lefebvre la reconnut immédiatement. La femme de la rue de la Pompe, celle qui l'avait prévenu du piège dans l'entrepôt de Bercy. Celle qui était morte, trois mois plus tôt, sous les roues d'un fiacre.
— Vous, souffla-t-il.
— Vous me croyiez morte ? Tant mieux. C'était le but.
Elle s'accroupit près d'une fenêtre sale, surveillant la ruelle. Lefebvre restait immobile, le registre serré contre sa poitrine.
— Vous étiez anglaise, dit-il.
— Je suis anglaise.
— Alors pourquoi ?
Elle se tourna vers lui. Ses yeux, dans la pénombre, étaient d'un bleu très froid.
— Parce que votre affaire Duval déborde de vos frontières. Les secrets qui passent par votre ministère de la Guerre ne s'arrêtent pas à Paris. Nous avons des intérêts — et des noms — dans ce dossier.
Lefebvre resserra sa prise sur le registre.
— Vous voulez ceci.
— Je veux ce qu'il contient, oui. Mais je ne suis pas venue vous le voler, capitaine. Si je voulais, je vous aurais laissé crever dans cette ruelle avec vos cinq bandits.
Un silence. Il l'observa. Elle ne blanchissait pas. Une espionne — un agent de l'Intelligence Service, si ce qu'elle disait était vrai.
— Qui vous envoie ?
— Personne. Je travaille seule, sous un nom de code que je vous dirai peut-être un jour. Je vous surveillais depuis que vous avez rencontré ce Jaurès chez l'horloger.
Lefebvre se raidit.
— L'affaire de l'horloger était arrangée ?
— L'affaire était réelle. Mais j'étais là. J'étais là quand vous avez volé le registre. J'étais là quand le colonel Henry vous a failli surprendre dans les archives. Et j'étais là, ce soir, parce que vous êtes quelqu'un qui se fait des ennemis plus vite que des camarades.
Elle se releva, s'approcha de lui. Son visage, à quelques centimètres du sien, était dur mais sans menace.
— Le général de Boieldieu. Le registre le nomme. Vous ne survivrez pas vingt-quatre heures si vous le dénoncez sans preuve plus solide. Mais vous savez cela.
— Et vous ?
— J'ai mes propres sources. Et une information que vous n'avez pas.
Elle sortit de sa poche un objet enveloppé d'un chiffon. Elle le déposa dans sa main. Lefebvre sentit le poids, la forme ovale sous le tissu. Ses doigts reconnurent le fermoir en argent.
Il déplia le tissu. Le locket de sa mère, intact. Il leva les yeux vers elle.
— Vous l'aviez ? Depuis ?
— Depuis la scène du café, oui. Je le savais important pour vous. Et je savais que l'homme qui l'avait était un leurre — une troisième main, à la solde de Rochefort pour vous manipuler.
Lefebvre resta une seconde sans voix. Le locket tiédissait dans sa paume.
— Pourquoi ?
— Parce que je lis les dossiers, capitaine. Parce que dans celui-ci, votre nom apparaît comme celui d'un homme propre. Et dans cette ville, en cette fin de siècle, un homme propre est une denrée rare.
Elle remit son foulard, ajusta son arme.
— Vous avez le registre. Vous avez le locket. Vous avez un nom : le colonel Henry semble poursuivre son propre chemin, séparé de L'ombre. Et vous savez maintenant que la conspiration va plus haut que le ministère.
Elle ouvrit la porte du grenier.
— Cette information que je mentionnais, elle vous sera utile. Le véritable traître que L'ombre couvre n'est pas Picquart. C'est un colonel qui s'est tiré une balle dans sa chambre il y a trois semaines. Sa mort a été maquillée en accident. Quand vous saurez son nom, l'affaire Duval se défera comme un tricot tiré d'un fil.
Elle sourit, une brèche brève dans son masque.
— Mais d'abord, il faut décider qui vous êtes : l'officier ou l'enquêteur. Vous ne pourrez plus les deux.
Elle disparut par la porte, la laissant ouverte. Lefebvre restait seul dans le grenier, le registre dans une main, le locket dans l'autre. Dehors, la ville grondait — et quelque part dans ce bruit, dans cette nuit, des hommes cherchaient encore à le tuer.
Il ouvrit le locket. À l'intérieur, la photographie de sa mère, intacte, jeune, souriante. Sous elle, une petite carte de soie blanche qu'il n'avait jamais vue, pliée en quatre. Il la déplia.
Quelques lignes d'une écriture fine et serrée.
Le nom d'un colonel. Une date. Et un mot, souligné deux fois : suicide.
Il referma le locket, doucement, comme on referme un cercueil.
Et il sourit. Pour la première fois depuis longtemps, il savait quoi faire.
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