L'Affaire Dreyfus : L'Ombre du Reporter
Lire le chapitre 19: The Locket's Return
La nuit pesait encore sur les toits de Paris lorsque L’Oiseau tendit le locket à Lefebvre. Ses doigts effleurèrent le métal froid, gravé d’un « M » entrelacé—la lettre de sa mère, morte dix ans plus tôt. Il l’ouvrit d’une pression du pouce. Le portrait miniature de sa mère le regardait, souriante, insouciante d’un futur qu’elle ne verrait pas. Mais cette fois, entre le portrait et le verre, glissée dans une fente invisible, une note jaunie.
Il la déplia lentement. Une écriture militaire, sèche, précise. Un nom : Colonel Marcel Aubry. Une date : 12 septembre. Et le mot « suicide » souligné trois fois.
— Il s’est pendu dans sa cellule de la caserne de Vincennes, dit L’Oiseau. Officiellement, remords d’un traître pris la main dans le sac. Officieusement…
Elle s’accroupit contre le mur de l’impasse où ils s’étaient réfugiés, derrière un tas de caisses de vin vides. La ruelle sentait la pisse et le chou bouilli. Lefebvre respira à peine.
— Officieusement ? répéta-t-il, la voix rauque.
— Officieusement, c’était un agent double qui travaillait pour L’ombre depuis trois ans. Il fournissait les bordereaux à Duval, les indications de tir à Reclus, les horaires de patrouille à qui les payait. Le 12 septembre, il a été découvert par le colonel Picquart.
Lefebvre releva la tête, les yeux plissés.
— Picquart l’a démasqué ?
— Picquart l’a démasqué et l’a signalé à ses supérieurs, Henry, Rochefort… et Boieldieu. Le lendemain matin, Aubry était pendu. Et le surlendemain, Picquart était accusé d’avoir fabricé des preuves contre Aubry pour couvrir sa propre trahison.
Lefebvre serra le locket dans sa paume jusqu’à ce que le métal s’imprime dans sa chair. Une vague de froid lui parcourut l’échine. Tout se mettait en place, une horlogerie macabre : Aubry était le maillon sacrifié, Picquart le bouc émissaire, et Henry et Rochefort avaient chacun manœuvré pour que la vérité ne remonte jamais à la surface.
— Comment savez-vous tout cela ? demanda-t-il.
L’Oiseau sourit, un sourire sans joie qui ne touchait pas ses yeux sombres sous la casquette d’homme qu’elle portait encore. Elle avait troqué sa robe de soirée contre un pantalon de velours et une veste de mécanicien. La silhouette qui l’avait sauvé des trois hommes de main une heure plus tôt n’avait rien de la femme fragile qui avait « péri » noyée dans la Seine au chapitre sept.
— Parce que j’étais dans la chambre d’Aubry lorsqu’il est mort.
Le silence tomba comme un couperet.
Lefebvre se releva d’un mouvement brusque, le locket toujours serré au poing. Les mots lui manquèrent, puis revinrent en rafales :
— Vous étiez là ? Vous l’avez vu mourir ?
— Je l’ai vu être assassiné, corrigea-t-elle en se redressant aussi, essuyant la poussière de sa veste. On ne se pend pas les mains liées dans le dos, capitaine. Et on ne laisse pas de traces de corde sur les poignets de quelqu’un qu’on a étranglé puis suspendu.
Lefebvre détourna le regard. Une nausée montait, pas tant de l’horreur que de la mécanique précise, chirurgicale, de l’affaire. Il avait cru servir une institution. Il découvrait une hydre.
— Qui l’a tué ? demanda-t-il.
— Deux hommes de Rochefort sont entrés. Je les ai vus de la fenêtre de l’aile opposée où je surveillais Aubry depuis trois nuits. Ils étaient trois hommes du ministère. L’un d’eux avait une cicatrice sur la joue.
— La même cicatrice que Rochefort.
— La même.
Lefebvre ferma les yeux. Le visage de Rochefort, ses allures d’aristocrate désabusé offrant à Lefebvre une place dans « son » investigation—quel mensonge élaboré. Rochefort jouait un double jeu encore plus profond : il savait que Lefebvre avait volé le registre, il le laissait courir pour voir jusqu’où il irait, ou pour le discréditer au moment venu.
— Pourquoi m’avoir rendu ceci ? demanda-t-il en tenant le locket. Vous auriez pu garder la note et la vendre au plus offrant.
L’Oiseau leva un sourcil ironique.
— Me prenez-vous pour une marchande de secrets ? La Couronne paie mal, mais elle paie juste. Et je n’ai pas traversé la Manche pour enrichir des généraux corrompus. Il y a une limite, même pour moi.
— Vous voulez donc que je fasse tomber L’ombre ?
— Je veux que vous fassiez tomber ceux qui ont assassiné un homme et en ont accusé un autre. Vengeance, justice, vérité—appelez cela comme vous voulez. Mais je veux surtout que le colonel Aubry ait un nom propre sur sa tombe, même si sa tombe est vide.
Lefebvre tiqua.
— Vide ? Que voulez-vous dire ?
L’Oiseau jeta un regard nerveux vers l’entrée de l’impasse. Des pas résonnaient au loin, accompagnés de rires éméchés. Elle se rapprocha, baissant la voix :
— Aubry a été enterré au cimetière du Père-Lachaise, section 12, concession militaire. Je m’y suis rendue trois jours après. Sa tombe portait une pierre neuve, mais la terre était fraîchement remuée. J’ai parlé au gardien, en confidence, avec un billet glissé dans sa paume. Le corps a été exhumé deux nuits après l’enterrement. Officiellement, une erreur administrative, réinhumé ailleurs. Officieusement ?
Elle marqua une pause. Un chat traversa la ruelle en courant, un rat mort dans la gueule.
— Officieusement, aucun registre ne mentionne cette nouvelle inhumation. Personne ne sait où est le corps.
Lefebvre sentit son cœur ralentir, chaque battement lourd comme un glas. Son esprit de caporal, entraîné à lire entre les lignes des rapports, assembla les pièces :
— Si le corps a disparu, c’est que quelqu’un ne veut pas que l’on puisse vérifier la cause de la mort.
— Ou que quelqu’un est vivant, dit doucement L’Oiseau. Les deux hypothèses se tiennent.
Il allait répondre, mais un claquement de bottes remonta la rue. L’Oiseau se plaqua contre le mur, Lefebvre imita son geste. Une patrouille de gendarmes passa au bout de la ruelle, leurs lanternes oscillant sur les pavés mouillés. Ils ne virent rien. Après un long silence, ils repartirent.
L’Oiseau souffla.
— Écoutez-moi, capitaine. Vous avez le registre Bleu dans votre sac ? La preuve des paiements ?
Lefebvre ne confirma ni n’infirma. Elle sourit.
— C’est bien, vous êtes prudent. J’aurais fait pareil. Mais écoutez ceci, je ne vous le dirai qu’une fois : Boieldieu, Rochefort, Henry—ils ne sont pas unis. Chacun tire sa couverture. Henry protège L’ombre parce que L’ombre protège Henry. Rochefort veut s’en servir pour monter en grade. Et Boieldieu…
Elle hésita, comme si le nom lui brûlait la langue.
— Boieldieu est différent. Il ne cherche pas le pouvoir. Il cherche à enterrer quelque chose. Quelque chose qui le concerne personnellement, et qui concerne Aubry.
— Quoi donc ?
— Je l’ignore. Mais j’ai assez servi pour savoir que lorsqu’un général utilise les fonds secrets de l’armée pour payer des journalistes et des espions, ce n’est pas pour l’avancement d’un régiment. C’est pour protéger une réputation. Et les réputations se protègent avec des cadavres.
Elle jeta un regard au ciel qui pâlissait à l’est. Trois heures du matin approchait. La nuit s’étirait encore, mais l’aube était proche.
— Je dois partir, dit-elle en boutonnant sa veste. Vous avez votre route. J’ai la mienne.
— Où allez-vous ?
— Quelque part où l’on ne me connaît pas. Si vous survivez à la journée de demain, vous me retrouverez au Café Procope, dans trois jours, à midi. Je porterai un ruban bleu au chapeau.
Elle s’éloigna de quelques pas puis se retourna une dernière fois.
— Capitaine ?
— Oui ?
— Votre ami Maurice. Prévenez-le avant demain matin. S’ils savaient qu’il détient l’ordre de mobilisation signé de Boieldieu, il serait déjà mort dans un « accident » à la caserne.
Elle tourna les talons avant qu’il ne pût répondre. Ses pas s’éteignirent bientôt dans l’obscurité, ne laissant que l’odeur du tabac froid et la présence du locket dans la main de Lefebvre.
Il demeura là un long moment appuyé contre le mur de briques humides, le regard fixé sur le portrait de sa mère. Le visage de celle-ci semblait le contempler avec une gravité nouvelle. Ce n’était plus un souvenir d’enfance—c’était une carte. Une carte vers un cadavre disparu, vers un colonel fantôme, vers un général dont les mains étaient tachées d’argent et de sang.
Il ouvrit le locket d’un geste précis, plia la note en petits carrés, et la glissa dans la doublure de sa botte gauche. Il garderait le locket entier, bien visible—il pouvait encore lui servir de leurre. Puis il resserra sa vareuse, vérifia que le registre Bleu était toujours au fond de sa sacoche de cuir, et marcha d’un pas rapide vers la Seine.
La nuit était encore noire lorsqu’il atteignit l’appartement de Maurice. Trois étages, une fenêtre allumée au second. Le veilleur dormait dans sa loge. Lefebvre monta l’escalier quatre à quatre.
Il frappa à la porte de Maurice. Silence. Il frappa de nouveau, plus fort. Un raclement de chaise, puis la porte s’entrouvrit sur un Maurice en chemise de nuit, la barbe hirsute, une bougie vacillante à la main.
— André ? Vous savez l’heure qu’il est…
Lefebvre le poussa doucement à l’intérieur et referma la porte derrière lui.
— Maurice, écoutez-moi. Vous êtes en danger. Demain, il ne faudra rien signer, rien transmettre. Vous m’entendez ?
Maurice cligna des yeux, encore à moitié endormi.
— Quoi ? De quoi parlez-vous ?
Lefebvre posa une main sur son épaule, et dans la pénombre chaude de la chambre, il lui raconta tout—le registre, la note, le colonel Aubry, la tombe vide. Pas tout, mais assez pour que Maurice comprenne que la partie était plus dangereuse encore qu’il ne l’avait cru.
Lorsqu’il eut fini, Maurice se laissa tomber sur le bord du lit. Son visage pâli faisait des taches dans la faible lumière de la bougie.
— Une tombe vide, murmura-t-il. Vous croyez qu’il est vivant ?
Lefebvre hésita. La question planait au-dessus d’eux comme un oiseau de nuit. Les mots de L’Oiseau résonnaient encore : « Ou que quelqu’un est vivant. Les deux hypothèses se tiennent. »
— Je ne sais pas ce que je crois, répondit-il enfin. Mais je vais le découvrir. Dès demain matin, je vais au Père-Lachaise.
Maurice secoua la tête.
— Et si vous trouvez un cadavre ?
— Alors je trouverai la vérité. Et la vérité, qu’elle soit vivante ou morte, elle finit toujours par être déterrée.
Il se leva, ouvrit la fenêtre de la chambre, et respira l’air glacé qui remontait de la rue. La nuit s’écoulait encore, silencieuse. Derrière lui, Maurice souffla la bougie.
Dans l’obscurité totale, seul le tic-tac d’une pendule rythmait leurs pensées. Lefebvre referma la fenêtre. Il garda le locket dans sa poche, contre son cœur, là où sa mère avait autrefois reposé. Ce soir, il portait autre chose encore—la promesse d’un nom rendu à sa pierre tombale, et celle d’un mort qui, peut-être, marchait encore parmi les vivants.
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