L'Affaire Dreyfus : L'Ombre du Reporter
Lire le chapitre 20: The Colonel's Ghost
Le cimetière du Père-Lachaise sentait la terre humide et le givre. Lefebvre avait gravi l’allée des Acacias dans la lumière grise de sept heures, la liste des concessions en main — dérobée la veille au registre du gardien — mais il n’avait pas eu besoin de la consulter. Le caveau Aubry était marqué d’une ancre de marine et de la devise *Foi et Honneur*, sculptée au burin dans la pierre. Les initiales C.A. au-dessus de la porte.
Il sortit son carnet et s’accroupit devant la dalle. La terre autour de la sépulture était fraîchement retournée — pas la moisissure noire des trois semaines, mais la teinte brune mouvante d’un remuage récent. Et la plaque de marbre qui scellait l’ouverture n’était pas posée au même niveau que le reste du mausolée. Elle dépassait de trois centimètres à peine, un désalignement invisible pour quiconque ne le cherchait pas.
Lefebvre sortit son couteau et fit levier sur un coin de la plaque. Elle céda sans effort — pas de mortier, pas d’enduit. Quelqu’un l’avait déplacée depuis, puis reposée en hâte. Il la fit glisser de côté et se pencha sur la cavité.
L’intérieur était vide.
Le linceul de plomb avait été arraché — pas découpé, mais *ouvert*, comme une boîte de conserve — et les fragments reposaient dans le fond, tordus et ternis. Pas de cercueil en bois, pas de restes humains, rien que la boue et l’écho froid de la pierre.
Il resta là, à genoux, la tête qui tournait. Le corps avait été retiré. Volé. Exhumé. Et le mot du billet dans le médaillon — ce mot souligné, *suicide* — prenait un autre sens. On avait voulu faire disparaître Aubry et son acte, puis faire disparaître la trace de sa mort. Mais qui creuse une tombe trois semaines après l’inhumation, sinon quelqu’un qui veut la dépouille pour elle-même ?
Ou quelqu’un qui veut prouver qu’Aubry n’était jamais mort.
Lefebvre referma la plaque, effaça les traces de terre autour du joint, et se releva. Un gardien passait à longue distance, le râteau sur l’épaule, indifférent. Lefebvre ne se retourna pas.
— Le rapport de mortalité, souffla-t-il pour lui-même.
Il connaissait le protocole par cœur. Toute mort d’officier faisait l’objet d’une vérification médicale signée par le chef d’état-major. Celui d’Aubry avait été contresigné par trois mains secondaires — aucune n’étant celle d’un praticien des armées. Il aurait suffi d’un faux certificat et d’un cercueil lesté pour que la famille ne demande pas d’ouverture. Qui avait signé ? Le colonel Henry.
Lefebvre sortit des allées du cimetière, traversa la rue de la Roquette et tourna dans une rue étroite où un fiacre attendait. Il avait prévenu le cocher de l’attendre — une heure au plus. Il monta.
— Au café Procope, dit-il.
Le cocher hocha la tête et fit claquer les rênes. Lefebvre tira le rideau de la vitre, pas tout à fait clos. Son esprit tournait à toute allure.
Si Aubry était vivant, il n’était plus un fantôme à venger. Il devenait une pièce sur l’échiquier — une pièce qui avait pu choisir de disparaître, ou qu’on avait faite disparaître pour la déplacer. Et si Aubry vivait et orchestré cette affaire de pur espionnage contre Picquart, alors le réseau entier n’était pas dirigé depuis l’état-major à Paris, mais depuis une ombre plus profonde, plus personnelle. Le suicide simulé, le médaillon retrouvé dans la main de la fiancée, la couverture des journaux, la menace sur la famille — tout dans ce réseau ressemblait à une vengeance, pas à une manœuvre politique.
Boieldieu protégeait sa réputation. Henry exécutait ses ordres. Mais Aubry fournissait le moteur.
Le fiacre s’arrêta devant la rue de l’Ancienne-Comédie. Lefebvre paya le cocher, vérifia que personne ne l’avait suivi, et entra par la grande porte. Il était encore tôt : la salle était presque vide, l’odeur du café et du Vermouth encore fraîche. Jaurès était assis dans la ruelle du fond, sa serviette sous le bras, un journal replié à côté de son assiette vide. Sa redingote déformée, sa barbe un peu fournie, le regard rapide et curieux.
Lefebvre s’assit en face sans préambule. Il posa le paquet, un liage de papier buvard épais, recouvert de calicot bleu. L’écriture des comptes était encore nette.
— Le registre de la caisse occulte, dit-il. Cent vingt mille francs distribués entre 1891 et 1895. En face de chaque ligne, les initiales d’un agent. En bas de chaque trimestre, la signature de Duval et Reclus.
Jaurès prit le paquet et l’effleura du pouce. Il ne l’ouvrit pas. Il regardait Lefebvre, un peu par-dessus son verre de citronnade.
— Vous venez du cimetière, dit-il, vous avez de la terre sur les genoux.
— Vous avez l’œil du journaliste.
— J’ai l’œil qui voit ce que vos supérieurs ne veulent pas voir. Qu’avez-vous trouvé ?
Lefebvre se pencha, la voix basse.
— Le caveau de mon supérieur, Aubry, le colonel qui s’est prétendument tiré une balle dans la tête il y a trois semaines, est vide. La plaque est descellée depuis peu. Quelqu’un est venu. Le corps est parti.
— Parti ? Dans le sens où…
— Dans le sens où il n’y a jamais de corps. J’ai fouillé sous le revêtement de plomb. Pas une trace d’os, pas de taches, même pas l’odeur de la décomposition. On a mis une bière vide dans la fosse, refermé, et il y a trois semaines, on est venu la récupérer.
Jaurès garda le silence. Dans la salle, un serveur nettoyait des tables vides.
— Ou alors, dit-il lentement — une infinité de possibilités passait derrière ses yeux — ce n’est pas un aide de camp qui s’est suicidé après une affaire de dette de jeu. C’est un homme qui simule sa mort pour organiser une fraude depuis l’intérieur.
Ses doigts tambourinèrent sur la table.
— Vous avez la bonne nouvelle que votre cimetière est vide. Mais pour le public, pour le gouvernement, pour votre tribunal militaire, vous n’apportez qu’un coffre vide et une allégation. Il faut que je publie ce qui est certain.
— Vous avez ce qu’il faut : la caisse elle-même, les signatures, la transmission des fonds aux agents qui ont monté les pièces du dossier contre Picquart.
— Oui, mais je vais commencer par un article préliminaire. Pas la preuve complète — un coup de sonde. Je titre sur la trahison, je cite la ligne des cent vingt mille francs et le nom de Duval. Sans mentionner Reclus, sans citer vos sources, sans donner le registre.
Lefebvre comprit. Un premier coup de plume pour créer un scandale public. Ensuite, on distribuerait les cartes.
— Et si le colonel vous dénonce comme un faux témoin ? Ou vous accuse de diffamer les armées ?
— Alors la vérité que tu m’apportes devient mon bouclier. Quand ils répliquent, je publie la suite. C’est l’art de la presse, mon capitaine. Il faut nourrir le monstre, pas lui donner un repas complet.
Lefebvre voulut protester. Trop prudent, trop retenu, trop… patient.
— Ils vont vous convoquer, dit-il. Une fois l’article sorti, le ministère demandera un examen. Le Conseil de guerre vous citera pour témoigner contre vos chefs.
Jaurès sourit dans sa barbe. Un sourire sec, un peu triste.
— Ils vont surtout vous citer, vous. Le capitaine qui a dérobé les archives de la section et qui accouche d’un fantôme de tombeau. Le tribunal n’interrogera pas le réseau. Il vous interrogera, vous, avec des menottes, en face d’un colonel à qui vous ne pouvez pas donner vos sources sans tout perdre.
Lefebvre ouvrit la bouche, s’arrêta. Oui.
— Voilà, dit Jaurès. Vous êtes le héros qui porte le dossier. Vous êtes aussi celui qu’on peut briser. La presse vous soutiendra, mais le gouvernement a besoin d’une punition pour vous donner l’air sérieux.
Lefebvre regarda longtemps la table. Il pensa à l’heure près de la tombe, à la terre noire sous ses ongles, au vent froid à travers les arbres. Il pensa à Maurice, chez qui il avait vu la peur dans les yeux la veille. Il pensa à ce que L’Oiseau lui avait dit, la voix un peu moqueuse : « Vous n’êtes plus un officier. »
— Faites le premier article, dit-il. Je serai prêt pour la suite.
— Vous serez prêt pour le coup de tonnerre ? demanda Jaurès.
— Le coup de tonnerre, corrigea Lefebvre, viendra avec mon témoignage. S’ils m’entendent, ils seront obligés de répondre du réseau entier.
Il se leva, boutonna sa redingote, et jeta un dernier regard à Jaurès.
— Tenez, ajouta-t-il en tirant le médaillon de sa poche. Il contient le nom et l’indication de la mort. Si je suis arrêté demain, vous saurez qui réclamer.
Jaurès prit le bijou, le pesa, et le rangea dans une poche intérieure sans dire un mot.
Lefebvre se dirigea vers la porte. Il pensa à la terre sous ses ongles, à la tombe vide, au colonel qui l’attendait peut-être au-dessus de lui, quelque part entre les feuilles de journaux et les rapports, vivant, invisible.
Dehors, il pleuvait une bruine froide. Une voiture élégante, tirée par un cheval bai, était arrêtée à l’angle de la rue. Les rideaux étaient tirés. Mais Lefebvre crut apercevoir, entre deux glissements du rideau, une silhouette au col haut, aux gants pâles, et la cicatrice le long de la joue.
La voiture s’éloigna, roues glissées sur le pavé mouillé. Rochefort avait-il vu sa rencontre avec Jaurès ? Il n’aurait rien pu entendre. Mais il avait pu voir le paquet bleu.
Lefebvre rentra dans le brouillard, une nouvelle ombre derrière son dos.
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