L'Affaire Dreyfus : L'Ombre du Reporter
Lire le chapitre 22: The Tribunal's Turn
La salle d'honneur du Conseil de Guerre semblait plus vaste encore sous la lumière grise qui filtrait des hautes fenêtres. Le plancher de chêne ciré reflétait les bottes des cinq juges en uniforme d'apparat, immobiles comme des statues de cire derrière leur longue table de bois sombre. Lefebvre se tenait seul sur l'estrade des accusés, la nuque raide, les mains croisées dans le dos.
Le général Gonse présidait. À sa droite, le général Mercier caressait distraitement sa moustache blanche. À sa gauche, Lefebvre reconnut le colonel Henry, dont le regard ne l'avait pas quitté depuis l'ouverture de l'audience.
« Capitaine Lefebvre, prononça Gonse d'une voix neutre, vous avez demandé à présenter des éléments nouveaux. Nous vous écoutons. »
Lefebvre respira profondément. Son col l'avait étranglé depuis le matin. Il défit le deuxième bouton de sa tunique, puis sortit de la poche intérieure un paquet enveloppé de papier brun qu'il posa sur le bureau du greffier.
« Messieurs les juges, dit-il, je dépose ici un registre comptable manuscrit, dérobé aux archives du ministère de la Guerre. Il établit des versements mensuels réguliers a un certain "D" — que je ne nommerai pas aujourd'hui, car je ne veux pas anticiper sur l'enquête — ainsi qu'à un autre bénéficiaire désigné par les initiales "J.R.", dont l'identité ne vous échappera pas si vous consultez la page sept. »
Un frisson parcourut l'assemblée. Les cinq juges se penchèrent vers le registre ouvert. Le colonel Henry ne bougea pas, mais sa mâchoire se contracta.
« Ce registre, poursuivit Lefebvre, prouve également que l'officier que l'on m'accuse d'avoir trahi — le lieutenant Aubry, dont la mort a été jugée comme un suicide — était en réalité en possession d'informations sensibles qui gênaient des personnalités haut placées. »
Il sortit une seconde pièce de sa poche : un médaillon d'or terni, au fermoir griffé. Il le posa à côté du registre.
« Et je dépose ici un objet que je tiens de sources sûres, contenant un message caché. Ce message nomme le colonel Aubry comme victime d'un complot, et révèle l'existence d'un paiement versé par un agent étranger pour le faire taire. »
Stupeur. L'avocat de l'armée, le major Henry — non, celui-ci était assis dans le public, le visage fermé — se leva et protesta. Gonse leva la main.
« Greffier, consignez ces pièces au dossier. »
Le greffier s'avança, saisit le médaillon, tourna le fermoir avec précaution. Un petit carré de papier jauni s'en échappa, couvert d'une écriture microscopique. Il le tendit à Gonse, qui chaussa ses lunettes et lut longuement.
La salle retenait son souffle.
Gonse leva enfin la tête. Ses yeux firent un aller-retour entre le papier et Lefebvre.
« On lit ici... "Aubry sera liquidé. Ordre du général..." L'encre a bavé. La signature est illisible. »
« Général, dit Lefebvre, permettez-moi de vous indiquer que le nom est volontairement dégradé, mais que la personne concernée reconnaîtra — »
Le colonel Henry se leva brusquement de son siège dans la travée réservée aux officiers supérieurs.
« Mon général ! interrompit-il, la voix presque mielleuse. Avant que cette farce ne se poursuive, le Conseil doit examiner une pièce que nous avons découverte hier soir, lors d'une perquisition chez un individu fréquentant le capitaine Lefebvre. »
La salle s'agita. Lefebvre sentit le froid lui descendre le long des vertèbres.
« Faites, colonel », dit Gonse.
Henry déposa sur le bureau des juges une enveloppe blanche, qu'il ouvrit d'un geste théâtral. Il en tira une lettre qu'il tendit au président.
Gonse la lut. Ses sourcils se froncèrent. Il la passa à Mercier, qui la lut, puis la passa à ses voisins.
Le silence dura une éternité.
« Capitaine Lefebvre, dit enfin Gonse d'une voix altérée, reconnaissez-vous cette lettre ? »
Lefebvre s'approcha. Il lut par-dessus l'épaule du président :
« "Mon cher ami, votre demande est acceptée. Les conditions sont les suivantes : dix mille francs le mois pour les documents navals, en plus de la somme convenue pour les informations sur le bureau des renseignements. Votre contact à Londres est..." »
La lettre finissait brutalement, en haut de page.
« Ce n'est pas ma main, dit Lefebvre. Ce n'est pas mon écriture, général. »
« L'écriture, dit Henry depuis sa travée, a été examinée par deux experts graphologues qui ont conclu à une authenticité de 97,2 %. »
Lefebvre se tourna vers lui. Ses poings se serrèrent.
« Colonel, vous avez fabriqué cette lettre. Vous l'avez écrite vous-même, ou fait écrire par un des faussaires de l'État-major, comme vous l'avez déjà fait pour d'autres pièces. »
Un murmure parcourut le public. Des journalistes griffonnaient frénétiquement. Jaurès n'était pas là — il n'était pas admis, mais ses articles du matin avaient déjà semé la tempête.
Gonse brandit la lettre.
« Capitaine, cette lettre fait référence explicite à des documents navals qui n'ont été volés que trois semaines après l'exercice au cours duquel vous avez été affecté au bureau des renseignements. Les dates correspondent à votre présence. Les experts maintiennent leur conclusion. »
« Je vous dis que cette lettre — »
« Quant au médaillon que vous avez produit », poursuivit Gonse, et sa voix avait pris une inflexion nouvelle, presque désolée, « le greffier vient de me faire remarquer que le fermoir est de facture anglaise. La provenance n'est pas claire. Le document qu'il contenait porte une encre indélébile dont la composition est commercialisée exclusivement par une maison de Londres. »
Lefebvre comprit. La pièce venait de se retourner contre lui.
Gonse ôta ses lunettes. Il les posa avec soin.
« Capitaine Lefebvre — capitaine, puisque vous êtes encore en service — la cour a reçu dix-huit pièces à charge contre vous au cours de la session. Dix-huit. Chacune plaide votre implication dans un système de vente de renseignements à une puissance étrangère. Vos propres documents — ce registre volé, ce médaillon douteux — ne constituent pas des preuves de votre innocence, mais des manœuvres désespérées. »
Il marqua une pause. Lefebvre regarda les autres juges. Mercier avait l'air satisfait. Les deux colonels à ses côtés semblaient impatients de le voir condamner. Seul le lieutenant-colonel Drouot, légèrement en arrière, n'avait pas baissé les yeux.
« Je suspends l'audience pour délibération », dit Gonse.
Il se leva. Les autres le suivirent. Henry croisa le regard de Lefebvre en passant devant l'estrade. Ses lèvres esquissèrent un mot silencieux :
*Condamné.*
La salle se vida. Lefebvre resta seul au centre de cette immense pièce vide, le registre fermé sur le bureau du greffier, le médaillon à côté, la lettre falsifiée étalée entre eux.
Trois pièces. Une seule avait le poids de la vérité — et elle était en lambeaux.
Onze minutes plus tard, le Conseil de guerre entra à nouveau en séance.
Gonse, debout, lut le verdict sans regarder personne :
« Capitaine André Lefebvre, reconnu coupable d'intelligence avec une puissance étrangère, d'espionnage et de haute trahison, est condamné à la dégradation militaire et à la peine de vingt ans de réclusion militaire à la prison de Clairvaux. »
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