L'Affaire Dreyfus : L'Ombre du Reporter
Lire le chapitre 23: The Courtroom Coup
Le président du tribunal militaire arracha ses lunettes et les posa sur la table avec une lenteur calculée. La salle retenait son souffle.
« Capitaine Lefebvre, avez-vous d'autres témoins à produire ? »
André Lefebvre se leva. Son uniforme avait été dépouillé de ses insignes, mais il portait encore la vareuse bleu sombre, les boutons de cuivre ternis par les heures d'interrogatoire. Il laissa son regard parcourir la rangée de visages hostiles — le colonel Henry, dont les doigts tambourinaient sur le dossier posé devant lui, le lieutenant-colonel Drouot, qui examinait ses ongles comme si la scène entière le gênait, et le général Gonse, immobile comme un marbre de la République.
« Oui, monsieur le président. Je demande à appeler le commandant Philippe d'Anglars. »
Un murmure parcourut l'assistance. Sur les bancs réservés au public — souffrance du scandale oblige, la presse n'était pas admise, mais quelques privilégiés l'étaient — quelqu'un laissa échapper un bruit de gorge étouffé.
Le colonel Henry se pencha vers le président et chuchota quelque chose. Le président hocha la tête, puis :
« Le commandant d'Anglars est-il présent ? »
Une porte latérale s'ouvrit. D'Anglars entra, sanglé dans son uniforme impeccable, la moustache cirée, le port rigide. Ses bottes claquaient sur le parquet comme des coups de pistolet. Il ne regarda pas Lefebvre.
Il prêta serment, la main sur l'Évangile, la voix ferme. Lefebvre se tint devant lui, les mains derrière le dos.
« Commandant d'Anglars, dit Lefebvre, vous souvenez-vous de notre entretien du 3 mai dernier, au Cercle militaire de la rue Saint-Dominique ? »
D'Anglars cligna des yeux une seule fois. « Je me souviens de nombreux entretiens, capitaine. »
« Du 3 mai précisément, commandant. Vous étiez assis à la table près de la fenêtre. Vous aviez commandé un café, que vous n'avez pas bu. Vous m'avez parlé de la correspondance découverte dans les papiers du colonel Aubry. Vous m'avez dit — votre expression, je crois, était "ces lettres compromettantes" — que trois lettres signées d'officiers supérieurs révélaient des négligences dans la gestion des fonds secrets. Vous m'avez dit que vous aviez dressé une liste de ces documents. »
Le silence était total. Lefebvre sentait le regard de Henry peser sur lui, mais il maintenait celui de d'Anglars.
« Je n'ai jamais dit cela », répondit d'Anglars.
Lefebvre entendit le frémissement des plumes dans la tribune des greffiers.
« Commandant, reprit Lefebvre, insistant lui-même un peu trop sur le mot "commandant", vous souvenez-vous de la note que vous m'avez montrée ce jour-là, une note manuscrite de votre main, énumérant douze pièces du dossier Aubry ? Vous m'avez dit : "Si un jour on vient chercher ces documents, ils auront disparu." »
D'Anglars serra les mâchoires. Ses yeux se rétrécirent. Lefebvre vit alors ce qu'il cherchait : la peur. Une peur ancienne, profonde, qui n'avait pas besoin de mots pour se faire comprendre. D'Anglars savait ce qu'il faisait. Il savait pourquoi il était là.
« Je n'ai jamais dit cela, répéta d'Anglars d'une voix qui commençait à peine à trembler, et je maintiens que ces documents, s'ils ont existé, ont été détruits après la mort tragique du colonel Aubry. »
Le colonel Henry esquissa un sourire imperceptible. Lefebvre tourna son regard vers Drouot, qui regardait le plafond.
« Commandant, poursuivit Lefebvre, sentant la glace se briser sous ses pieds mais continuant à marcher, vous ai-je montré ce jour-là une copie de la lettre du colonel Aubry concernant les fonds destinés aux chemins de fer de l'Est ? »
« Je n'ai vu aucune lettre. »
« La date du 3 mai vous est-elle connue, commandant ? Que faisiez-vous ce jour-là ? »
D'Anglars hésita. Une seconde de trop. « Je ne peux pas préciser mes faits et gestes d'un jour particulier à plus de six mois d'intervalle. »
Lefebvre était dos au mur. Il le savait. Mais ce n'était pas d'Anglars qu'il voulait un aveu. C'était sa lâcheté qu'il voulait exposer. Le tribunal avait besoin de voir, pas d'entendre.
« Et pourtant, commandant, vous êtes ici aujourd'hui, appelé à témoigner devant ce tribunal — sans convocation préalable, notons-le, car je ne vous ai appris que par le lieutenant-colonel Drouot que vous étiez sur la liste des témoins. Qui vous a fait venir ? »
Une pause. D'Anglars regarda Henry, puis le président.
« J'ai reçu une convocation officielle, répondit-il d'une voix plus basse. Par la voie hiérarchique. »
« Par la voie hiérarchique », répéta Lefebvre. Il laissa ces mots tomber dans le silence. Il savait qu'ils pesaient leur poids d'or. « Et cette voie hiérarchique, elle vous a également conseillé de modifier votre témoignage ? »
« Capitaine ! » rugit le président. « Vous n'êtes pas en position d'accuser un témoin de la cour. »
Lefebvre s'inclina, la tête haute. « Je retire la question, monsieur le président. »
Il retourna à sa place. Il savait que le procès était perdu depuis le moment où la lettre forgée avait été lue au public. Il savait que d'Anglars était venu pour sceller son sort. Il savait aussi que d'Anglars l'avait regardé une seule fois, au moment de rentrer, et que ce regard portait la honte d'un homme qui sait qu'il a choisi la vie à la place de l'honneur.
Dans les quinze minutes qui suivirent, l'audience fut suspendue. Lefebvre resta assis, les yeux fixes sur le plancher de chêne. Il écouta le murmure des conversations feutrées. Il compta les battements de son cœur. Il n'était pas brisé. Il était vivant — et il le savait.
Le tribunal revint. Le président se racla la gorge.
« Capitaine André Lefebvre, le tribunal — à l'unanimité de ses membres présents — vous reconnaît coupable d'espionnage au profit d'une puissance étrangère, de compromission des secrets de la défense nationale et de fausses déclarations sous serment. La sentence est de vingt années de réclusion militaire à la prison de Clairvaux. Le tribunal ordonne également la confiscation de la totalité de vos biens au profit de l'État. Vous êtes déchu de votre grade et de l'honneur militaire. Que Dieu vous pardonne, car la France ne le fera pas. »
Lefebvre entendit la salle exhaler. Mais quelque chose lui fit tourner la tête. Au bout de la table, le général Gonse, qui avait attendu ce verdict comme s'il attendait un verdict différent — sa mâchoire était serrée, mais ce n'était pas la satisfaction d'un homme qui gagne. C'était la tension d'un homme qui avait espéré que la justice ferait son travail et venait de découvrir qu'elle ne le ferait jamais.
Drouot regardait le mur, comme s'il était ailleurs. Henry souriait, un sourire de vainqueur qui avait déjà commencé à calculer ses dépouilles.
Les gendarmes s'approchèrent de Lefebvre.
« Capitaine, dit l'un d'eux à voix basse, il faut nous suivre. »
C'est ce murmure de respect — ce "capitaine" qu'il n'avait plus le droit de porter — qui toucha Lefebvre plus que la sentence elle-même. Il se leva. Il savait qu'il ne pourrait rien faire maintenant. Il savait qu'il n'avait plus de documents, plus d'accès aux tribunaux, plus de témoins qui osaient parler. Mais il savait aussi que la République de la fin du siècle avait une autre faiblesse que l'armée : la presse, qui pouvait retourner l'opinion, et la rue, qui pouvait faire tomber les murs. Jaurès avait les documents. L'Oiseau avait des ressources. Il n'avait plus que ce qui restait quand on a tout perdu : la certitude d'avoir raison.
Il se laissa encadrer par les deux gendarmes et sortit par la porte latérale. Dans le couloir, un homme vêtu de gris le croisa — un scribe, semblait-il, avec un cartable de cuir fatigué — et Lefebvre sentit un frôlement contre sa manche. Il ne se retourna pas. Sa main trouva le papier plié dans sa poche intérieure, au-dessus du cœur.
Plus tard, dans la cellule de la citadelle où on l'avait enfermé le temps de préparer son transfert, il sortit le papier. C'était un morceau de papier à cigarettes, pas plus grand qu'une carte à jouer. Au crayon, d'une écriture fine et rapide, presque féminine :
*Cimetière de Montmartre, demain dix heures. Font des Anges.* *Jeux de mots, salauds, chuchota Lefebvre. Plus jamais la rue de la Chaise.*
Lefebvre relut le message trois fois, puis le mâcha, le trempa dans l'eau de sa gamelle et le réduisit en pâte. Il avala la pâte sans grimacer.
Il n'y avait pas de fenêtre dans la cellule, seulement une grille de ventilation haut dans le mur qui ne laissait voir que le noir. Il s'assit sur la paillasse, les mains posées sur les genoux, et il attendit.
Il n'était pas prisonnier du tribunal. Il était prisonnier de sa propre stratégie — et une stratégie, cela se retourne comme une carte dans un jeu. Il avait perdu la première manche. Il avait été officier, et il ne l'était plus. Mais il avait appris au service du renseignement que les meilleures cartes sont celles qu'on ne montre pas. Il avait encore une carte qu'aucun de ces hommes n'avait vue.
L'Oiseau savait où le trouver. Jaurès avait les copies. Gonse avait hésité.
Lefebvre ferma les yeux. Sur la pierre froide de sa cellule, il n'entendait plus les cloches du jugement. Il entendait à peine le cliquetis des gardes dans le couloir.
Au-dessus de sa tête, sur le linteau de la porte, un ancien prisonnier avait gravé quelque chose de presque effacé par le temps. Lefebvre se leva et passa ses doigts sur la pierre. Trois lettres : F. A. T.
Forçat. Aux yeux du tribunal. Mais il avait encore le temps — et le temps, c'était la seule monnaie qui ne pouvait pas être confisquée.
Quand le matin vint, la première lumière grise d'octobre filtrait par la grille d'aération. Lefebvre se lava au seau, lissa sa vareuse du mieux qu'il put, et attendit qu'on vienne le chercher pour le train vers Clairvaux. Au-delà de la porte, au-delà du couloir, au-delà des murs, il y avait une femme qui avait promis de le trouver, un journaliste qui avait les preuves, et un général qui avait peut-être une conscience.
Le procès était fini. La guerre, elle, commençait à peine.
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