L'Affaire Dreyfus : L'Ombre du Reporter
Lire le chapitre 24: The Missing Witness
La cellule sentait la paille humide et le fer rouillé. Lefebvre avait cessé de compter les jours — il comptait les heures entre les visites du geôlier, les bruits de la prison, les silences. Le message de L'Oiseau brûlait dans sa mémoire comme une braise sous la cendre.
On tourna la clé dans la serrure. Pas le pas lourd du gardien. Un pas feutré, presque satisfait.
Rochefort entra.
Il était trop grand pour la cellule, trop propre, trop parfumé. Son pardessus gris perle semblait insulté par l'humidité des murs. Il tenait son chapeau contre sa poitrine comme un bouclier.
« Capitaine Lefebvre. Ou plutôt, simple détenu 4821, si j'ai bien lu l'écriteau. »
Lefebvre ne se leva pas. Il resta sur sa paillasse, les mains croisées sur les genoux, le dos contre le mur de pierre.
« Rochefort. Vous venez constater les dégâts ?
— Je viens savourer, corrigea le journaliste en s'asseyant sur le seul tabouret de la cellule, sans y être invité. Il y a une différence. »
Il sortit un cigare, le tapota contre son étui, ne l'alluma pas.
« Vos amis républicains ont fait du bruit. Jaurès a publié son article — brave homme, va. Mais un article ne pèse pas lourd contre une condamnation militaire. Les lecteurs oublient. Les tribunaux, non. »
Lefebvre le regarda. Rochefort n'était pas venu par hasard. Il était venu pour voir la peur, pour mesurer sa proie.
« L'article de Jaurès vous inquiète, dit Lefebvre. Sinon vous ne seriez pas là.
— Il m'amuse. Il m'amuse comme un chien qui aboie contre un mur d'enceinte. Le général Gonse a déjà fait savoir que vos documents étaient des faux fabriqués à l'étranger. Le journal de Jaurès sera discrédité d'ici une semaine.
— Et le locket ? Le nom d'Aubry ?
Rochefort sourit. Un sourire mince, professionnel.
« Le colonel Aubry est mort. Enterré. Vous l'avez vous-même exhumé — il n'y a rien. Un homme sans corps n'a pas de voix. Et un homme sans voix n'a pas de nom. »
Il se pencha en avant.
« Vous avez perdu, Lefebvre. Pas sur le champ de bataille — vous n'avez jamais eu ce luxe. Vous avez perdu dans les bureaux, dans les dossiers, dans l'encre. C'est là que se gagnent les vraies batailles à Paris. Et vous, mon pauvre ami, vous n'avez même plus de plume. »
Lefebvre sentit la colère monter, mais il la contint. Il avait appris, au tribunal, que la colère était un aveu.
« Vous transmettez un message, Rochefort ? Dites à Henry que je n'ai pas fini.
— Henry n'a pas besoin de messages. Henry a besoin de silence. Et vous êtes le silence le plus éloquent que la prison de Clairvaux ait jamais connu. »
Le journaliste se leva, remit son chapeau.
« On vous oubliera, capitaine. C'est le vrai châtiment. Pas la cellule — l'oubli. Dans dix ans, dans vingt ans, personne ne se souviendra que vous avez existé. Le dossier sera classé. La conspiration sera devenue l'histoire officielle. Et vous serez un fou, un traître, un homme que l'on a juste assez puni. »
Il fit un pas vers la porte, puis se retourna.
« Ah, encore une chose. Votre ami Maurice... comment va-t-il ? Vous devriez lui écrire. Les lettres adouciront sa peine. »
Lefebvre se figea.
« Maurice n'a rien à voir avec cela.
— Tout le monde a quelque chose à voir avec cela. Le saviez-vous ? C'est la première leçon de la politique. Vous auriez dû l'apprendre plus tôt. »
Rochefort frappa à la porte. Le geôlier ouvrit.
Et dans l'instant d'entre-deux, quand la porte fut entrouverte, quand la lumière du couloir filtra en un rai jaune, Lefebvre entendit un bruit.
Un cliquetis. Métallique. Derrière le geôlier.
La porte s'ouvrit grand. Rochefort fit un pas.
Puis un bras jaillit de l'ombre du couloir, attrapa le journaliste par le col, et le tira en arrière avec une violence sèche. Rochefort bascula, son chapeau vola, sa tête heurta le mur de la cellule avec un bruit mat.
Le geôlier — ce n'était pas le geôlier habituel, Lefebvre le vit soudain — referma la porte, ôta sa casquette.
Des cheveux blonds. Des yeux durs.
« Capitaine Lefebvre ? »
L'Oiseau. Déguisée en gardien de prison.
Elle était déjà en train de défaire un paquet posé contre le mur du couloir — des vêtements de gardien identiques à ceux qu'elle portait, une clé supplémentaire, un plan griffonné à la hâte.
« Habillez-vous. Le temps d'un garde, pas plus.
— Rochefort — commença Lefebvre, regardant le journaliste inconscient au sol.
— Il se réveillera dans une heure avec une bosse au crâne et une histoire impossible à raconter. Qui le croira ? Un grand journaliste attaqué par une prisonnière fantôme dans la cellule d'un traître ? »
Elle sourit, et même dans la lumière grise de la cellule, ce sourire était une lame.
« Jaurès a payé les bons gardes et distrait les autres. Nous avons sept minutes avant la ronde. Allez. »
Lefebvre enfila l'uniforme par-dessus sa tenue de prisonnier. Les tissus étaient rudes, mais ils sentaient le dehors. Le monde. La vie.
« Vous avez trouvé l'archiviste ? demanda-t-il en nouant la cravate.
— Non. Mais nous savons où il est. Un château isolé dans la vallée de la Loire. Propriété d'une société écran qui appartient à un cousin par alliance du colonel Henry. Personne ne sait qui y vit. Personne, sauf nous. »
Elle poussa la porte. Le couloir était vide.
« Et si Henry apprend notre fuite ? dit Lefebvre en marchant dans son ombre, les clés cliquetant à sa ceinture.
— Il l'apprendra. Ce n'est qu'une question d'heures. C'est pourquoi nous ne nous arrêtons pas avant le val de Loire. Pas même pour respirer. »
Ils descendirent un escalier de pierre. Un autre garde — celui-là de vraie chair — les salua sans les regarder. L'Oiseau répondit d'un signe de tête et d'un grognement masculin si convaincant que Lefebvre en manqua une marche.
Dehors, la nuit était tombée. Une carriole attendait, attelée à deux chevaux nerveux. La femme qui tenait les rênes avait le visage maigre et la cigarette facile d'une habituée des bas-fonds.
« Montez », dit L'Oiseau en sautant à l'arrière, où des sacs de grain dissimulaient un compartiment secret.
Lefebvre s'installa à côté d'elle. Le fond du chariot était tapissé de paille fraîche. Il respira. Pour la première fois depuis le verdict, il respira.
La carriole s'ébranla. Les portes de Clairvaux s'éloignèrent dans la nuit, grandes ouvertes derrière eux — l'œuvre de la distraction de Jaurès.
« L'archiviste, dit Lefebvre, la voix encore rauque de mois de silence. Vous dites qu'il est vivant. Que nous avez-vous trouvé d'autre ?
— Une lettre interceptée. Datée de trois semaines. Elle mentionne un "témoin protégé" et un "faussaire remboursé". Le nom de l'archiviste — son vrai nom, celui que l'armée a fait disparaître — est sur la liste des résidents du château.
— Et le locket ?
L'Oiseau tira de sa poche une chaîne en or. Le locket brillait dans la lumière pâle de la lune.
« Le tribunal l'a laissé dans le dossier. Jaurès l'a récupéré avant que le greffier ne scelle les archives. Il a dit que vous lui aviez appris à ne jamais laisser une preuve sans gardien. »
Lefebvre prit le locket. Il était froid. Il l'ouvrit.
La note était toujours là. Le nom d'Aubry. La conspiration.
Il referma le locket, le glissa contre son cœur.
« Alors allons chercher l'archiviste, dit-il, et la carriole fila dans la nuit française, vers la Loire, vers la vérité, vers un château dont ils ne connaissaient pas encore les secrets. »
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