L'Affaire Dreyfus : L'Ombre du Reporter
Lire le chapitre 25: The Château's Secrets
La nuit enveloppait le château de ses ombres épaisses lorsque la carriole de L’Oiseau s’arrêta au détour d’un chemin forestier. André Lefebvre se pencha entre les branches d’un chêne centenaire. La bâtisse se dressait au loin — trois étages de pierre grise, des volets clos, une seule fenêtre éclairée au dernier niveau.
« Le grenier, murmura L’Oiseau en le rejoignant. C’est là qu’ils le gardent, s’il est encore en vie. »
— Tu connais les lieux ?
— J’ai payé un homme qui a livré des provisions. Deux gardes, un cuisinier corse qui ronfle avec le vin. Et un vieillard qui écrit à la lueur d’une bougie chaque fois qu’on lui rend visite.
Lefebvre étudia la structure. Un fossé sec, des murs lisses, une seule porte visible sur la cour gravillonnée. Aucun pont-levis de conte, mais un portail en fer forgé flanqué d’un pavillon de gardien.
« Le patron de la maison de Henry, observa-t-il à voix basse. Il a pris soin de cacher son prisonnier dans le confort. »
L’Oiseau déroula une corde noire de sa sacoche. « Il y a une fenêtre de latrine qui donne sur les écuries. Jamais surveillée. On entre par là, on traverse les communs, puis l’escalier de service. Le grenier fait face au nord.
Elle marqua une pause.
— Il y a un problème. Le garde de nuit change à minuit. On a vingt minutes avant la relève.
Ils se glissèrent le long du mur d’enceinte, collés aux ronces qui le hérissaient. L’Oiseau ouvrit une grille rouillée avec un passe en acier, et ils pénétrèrent dans une cour intérieure. L’odeur de foin et de crottin trahit les écuries. Une lanterne à huile crépitait, oubliée près d’un râtelier. Lefebvre compta les pas étouffés jusqu’à une petite porte de bois.
Aucune serrure. Une clenche grinçante. L’Oiseau passa le premier, Lefebvre sur ses talons, cœur battant contre sa tempe.
L’échelle de service était raide et gémissait. Ils s’arrêtèrent au premier étage ; des voix dans la salle des gardes, le bruit d’un verre, un rire gras. Puis le silence.
Le grenier ne s’atteignait que par un escalier de meunier. En haut, une porte renforcée, verrouillée. L’Oiseau tira un mince outil de son corsage et joua de la serrure pendant près de deux minutes.
Un clic discret.
Ils émergèrent dans une pièce mansardée, chaude, humide, sentant la nuit de pluie. La fenêtre unique donnait sur les toits d’ardoise, et par elle entrait un mince trait de lune. Au centre, un bureau de noyer chargé de papiers, une chaise cannée, et un homme voûté, maigre, aux lunettes d’or, qui leva les yeux d’un cahier.
L’archiviste Halphen écarquilla les yeux. Son encrier bascula.
« Vous êtes…» — sa voix était un souffle. « On m’avait promis que vous étiez à Clairvaux.
— J’en suis sorti, répondit Lefebvre, en s’approchant lentement, les mains ouvertes. J’ai besoin de la vérité sur le bordereau.
L’archiviste pâlit. Il n’y avait pas de colère dans ses traits décharnés — pas même la panique. Seulement une fatigue immense, celle d’un homme qui a cessé d’espérer.
« Je suis déjà mort pour eux », dit-il avec un petit rire amer. « Vous diront-ils que je me suis suicidé ? Un saut par la fenêtre, sans doute. Inévitable. »
Son regard se posa sur L’Oiseau, déguisée en homme, puis revint à Lefebvre.
« Le colonel Henry vous en veut. Lui et son petit gratin de faussaires. » Il désigna d’un geste las les papiers étalés sur son bureau. « Toute ma vie, j’ai classé, j’ai authentifié. J’ai fait profession d’exactitude. Et puis un soir d’hiver, ils m’ont demandé d’imiter une écriture. Celle d’un attaché militaire britannique.
Lefebvre s’avança d’un pas. « Qui vous a donné l’ordre ?
— Henry. Le colonel Henry en personne, dans son bureau du ministère de la Guerre. Il a posé une liasse de lettres anglaises et un ordre de mission sur la table. Il m’a dit : “Mon cher Halphen, vous allez reproduire cette prose. Nous avons besoin d’une lettre qui semble venir d’Angleterre.” »
Il se tut, fixant le vide.
« Et vous avez obéi, murmura L’Oiseau.
— J’avais une fille qui étudiait en Suisse. Je l’avais fait chanter à un collègue pour mes besoins ; quelqu’un l’avait appris. Henry s’en est servi. Vous comprenez, n’est-ce pas ? On ne désobéit pas à un homme qui tient une épée de Damoclès au-dessus de votre descendance. »
Lefebvre respirait lentement. Son sang dansait. Ils tenaient donc la preuve vivante.
« Pouvez-vous le répéter devant un tribunal ?
— Devant un tribunal, répondit Halphen en soulevant ses cahiers, la voix blanche, je suis un témoin gênant. Ils me tueront avant que je monte à la barre. Je ne sais même pas pourquoi ils ne l’ont pas déjà fait. On me garde ici pour que je mette en ordre leurs comptes secrets. »
L’Oiseau parcourut la pièce du regard. « Et les gardes ?
— Deux. Des mercenaires belges. Ils montent une fois par jour pour vérifier que je vis. Ce soir, c’est fini. Ils ne m’ont pas apporté mon dîner. Je pense que le corse est parti chercher les nouvelles. »
Lefebvre consulta L’Oiseau. Elle avait posé la main sur la crosse d’un petit pistolet caché dans son manteau.
« Le bordereau en question, continua Halphen en se tournant vers son bureau, j’ai dû en faire deux copies. Henry était très précis. L’original est parti au ministre. La copie servait de pièce de comparaison, pour donner crédit aux analyses. Mais le colonel a tant de fois mélangé les papiers dans sa manie de les cacher qu’il a oublié une chose.
Il se leva péniblement. Ses mains tremblaient tandis qu’il souleva une pile de registres et sortit du bureau de dessous une vieille valise de cuir, fermée par des lanières graissées. Il la posa sur la table.
« Une seconde copie. » Il fit jouer un panneau du fond de la valise, d’un geste sûr, presque mécanique. « Je l’ai cachée là le jour où j’ai compris que je ne reverrais plus jamais ma bibliothèque. L’écriture de la lettre, oui, mais aussi le contre-expertise préliminaire qui démontre qu’elle est un faux. Henry n’a jamais su que j’avais conservé cette autre copie.
Ses doigts tremblèrent. Du panneau, il tira une enveloppe de papier fort, jaunie, cachetée de cire verte.
« Tenez, capitaine. C’est tout ce qui reste de mon honneur. »
Lefebvre la prit comme on prend une coupe fragile. La cire était intacte. Il distingait au toucher, sous le papier, le feuillet qu’il avait arraché au tribunal — il l’aurait reconnu entre mille.
« Pourquoi maintenant ? demanda l’Oiseau, brusque. Pourquoi ne l’avez-vous pas divulguée plus tôt ?
— Parce que vous êtes le premier à venir jusqu’ici avec une lueur de vie dans les yeux », répondit Halphen, et pour la première fois quelque chose de chaud traversa son regard terne.
Soudain, le bruit d’une rumeur monta de la cour. Des voix. Un cheval qui piétine. L’Oiseau se figea, miroir de la peur qui traversa soudain la pièce.
« Ils sont en train de relever la garde ? demanda Lefebvre.
— C’est trop tôt, murmura Halphen. De deux heures. »
L’Oiseau traversa la pièce en deux enjambées et risqua un œil à la fenêtre. La lune éclaira son profil.
« Tu peux venir voir toi-même André. Il y a un cavalier qui entre dans la cour. Manteau gris, cheval bai pommelé.
Lefebvre sentit le sang se retirer de son visage. Il n’avait pas besoin de regarder pour savoir. Il connaissait cet équipage pour l’avoir vu une nuit trop récente, sur le quai Voltaire.
« Rochefort, souffla-t-il. Il nous a pistés.
Le feuillet dans sa main sembla peser une tonne soudain.
L’archiviste, blême, recula comme si les murs rétrécissaient. « Vous êtes venus avec du chien à vos trousses », dit-il dans un filet. « Ils vont me tuer. Ils vont me faire payer la copie. »
Et dans sa voix, Lefebvre entendit le dernier espoir quitter un homme brisé. Mais dans l’autre main, la sienne, restait le papier de l’honneur retrouvé.
Juste assez pour mourir pour, désormais.
« Il nous faut sortir par les toits », dit L’Oiseau, mais son regard ne quittait pas la cour. Rochefort descendait de cheval, flanqué de deux silhouettes massives. Il donna un ordre sec. Les lampions des gardes commencèrent à balayer la façade.
Lefebvre glissa la précieuse copie dans sa poche de poitrine.
« Halphen, murmura-t-il, gardez votre récit. Ne parlez que si on vous le demande — et que votre réponse soit théâtrale. Moins vous en direz aux gardes, plus vivez longtemps. »
L’archiviste hocha la tête, comprenant. Puis Lefebvre s’accroupit vers la fenêtre ; au dehors, braconniers et chiens, les voix de Rochefort, l’odeur des torches. L’échappée par les toits commençait mal.
« S’il nous prend, dit Lefebvre à L’Oiseau dans un souffle, le papier doit atteindre Jaurès. Tu sais quoi faire. »
Elle fixa le feuillet à travers sa veste, puis le visage de l’homme qu’elle avait tiré de prison. « Laisse-moi d’abord lui donner sa chance de vous manquer. »
Et elle poussa la fenêtre.
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