L'Affaire Dreyfus : L'Ombre du Reporter
Lire le chapitre 26: The Second Note
La valise s'ouvrit avec un grincement sec. Lefebvre plongea la main dans la doublure, tâtonnant comme un chirurgien cherche une artère. Ses doigts rencontrèrent le papier dès la seconde tentative. Il le retira avec précaution, une feuille pliée en quatre, légèrement jaunie par les années de clandestinité.
— C'est bien lui, dit-il en dépliant la note.
Halphen hocha la tête depuis son lit de camp, le visage livide mais les yeux clairs. La copie était identique à la première : la même écriture penchée d'Henry, les mêmes accusations de trahison adressées à l'ambassade allemande, la même signature forgée au nom de Dreyfus.
— Le faux original, souffla-t-il. Celui qu'Henry a fait rédiger par son cousin Walser-Esterházy et qu'il a conservé pour faire chanter quiconque-menacerait de parler.
L'Oiseau apparut dans l'embrasure de la porte, son pistolet encore fumant dans la main gauche.
— Ils arrivent. Rochefort a fait le tour du mur d'enceinte. Une douzaine d'hommes, peut-être plus.
Lefebvre glissa la note dans la poche intérieure de sa veste, puis jeta un regard circulaire dans la petite pièce aux murs de pierre. La chambre voûtée du château était un cul-de-sac : une seule issue, deux fenêtres condamnées par des barreaux de fer forgé, et les bruits de bottes qui se rapprochaient dans la cour intérieure.
— L'archivistique, murmura-t-il.
Il se tourna vers Halphen, qui s'était levé avec difficulté en s'appuyant sur un bâton de marche.
— Monsieur Halphen, vous devez témoigner. C'est la seule façon de prouver que la lettre présentée au tribunal est un faux.
— Je suis un vieil homme, capitaine. Même si je sors d'ici vivant, ils me feront taire avant que je puisse prononcer un mot devant une cour.
L'Oiseau tira un petit objet de sa ceinture — un sifflet en argent, finement travaillé, dont le son perçant avait plus d'une fois traversé les nuits parisiennes pour le prévenir d'un danger.
— Je connais les écuries du château. Il y a une volière abandonnée derrière les communs, avec des pigeons voyageurs de la poste militaire. Mon père les utilise pour correspondre avec ses fermiers.
Lefebvre la fixa.
— Tu veux attacher la note à un pigeon ?
— Il y a un message dans la note, dit-elle. Il suffit d'y ajouter une ligne : Joseph Jaurès, 12 rue Madame, Paris. Les pigeons connaissent le chemin des colombiers parisiens.
Un bruit sourd résonna dans le couloir — un coup de crosse contre une porte en bois.
— Cinq minutes à peine, dit Halphen. Ils ont mis cinq minutes à traverser la cour ouest.
Lefebvre regarda la note dans sa main. Le document qui pouvait ruiner le Ministère de la Guerre, mettre en lumière la forgerie montée par Henry et disculper Dreyfus — et peut-être sauver sa propre tête de la sentence de Clairvaux.
La décision se prit en une seconde.
— L'Oiseau, conduis le vieil homme aux écuries. Cache-le dans le foin, là où étaient les réserves de grain. Si j'entends un seul coup de feu, je saurai que tu es découverte et j'aviserai.
— Et toi ?
Lefebvre sortit son couteau de la poche arrière de son pantalon.
— Je leur offre une distraction. Une chasse au renard dans les douves, comme à l'ancienne.
— Tu vas te faire prendre, dit-elle sans ciller.
— Peut-être. Mais assez longtemps pour que tu fasses parvenir cette note à Jaurès.
Il lui tendit le document. Leurs doigts se frôlèrent ; elle le déplia, lut rapidement les lignes, hocha la tête, puis le replia avec soin et le glissa contre sa peau, sous la bande de tissu qui lui servait de corsage.
— Le sifflet, dit-elle. Trois coups si la route est libre, un coup si je suis en vie mais que le pigeon est mort.
Elle aida Halphen à se lever, le soutenant par le bras. L'archiviste s'arrêta un instant devant Lefebvre, semblant vouloir dire quelque chose, puis il se contenta de le serrer brièvement dans ses bras avant de disparaître dans la pénombre du corridor avec la jeune femme.
Lefebvre compta jusqu'à vingt. Puis il se retourna vers la porte principale.
Rochefort se tenait dans l'embrasure, pistolet au poing. Derrière lui, cinq hommes en bourgerons de chasseur, armes levées.
— Capitaine Lefebvre, dit Rochefort avec un sourire qui ne touchait pas ses yeux. Nous nous retrouvons. Vous m'avez volé une humiliation ; je vous rendrai une captivité.
Les hommes avancèrent en demi-cercle. Lefebvre leva les mains lentement, mais il avait déjà calculé la distance : la fenêtre derrière lui, les barreaux trop serrés pour son corps, mais à sa droite, l'encadrement de la cheminée massive, derrière laquelle une étroite chatière s'ouvrait sur un conduit qui menait aux anciennes oubliettes — dont Rochefort ne pouvait pas connaître l'existence.
Il fit un pas de côté, puis un bond désespéré.
La détonation claqua, sèche, et le plâtre explosa près de sa tempe. Ses doigts frôlèrent le bord de la pierre, trouvèrent la prise, et il s'engagea dans la chatière dans un hurlement de tissu déchiré alors qu'une deuxième balle ricochet sur la pierre derrière lui.
Il déboula au fond du conduit dans une chute de cinq mètres, atterrissant sur de la paille humide, le souffle coupé. Le noir complet. Des bruits de course au-dessus. Rochefort jurant, ordonnant à ses hommes de faire le tour par les escaliers.
Alors il l'entendit.
Un battement d'ailes, un roucoulement léger, tout près. Ses mains tâtonnèrent et rencontrèrent une cage de bois à moitié démonte. La volière. Les écuries devaient être juste au-dessus de sa tête.
Un minuscule filet de lumière filtrait entre deux planches disjointes du plafond. Dans son rectangle, une silhouette s'approcha de la lumière — mince, rapide, une main levée.
Le sifflet d'argent retentit : trois coups.
La route est libre.
Puis le silence retomba, et Lefebvre bondit pour repousser les planches, se hissant hors du conduit pour trouver L'Oiseau debout dans l'ombre, un pigeon gris bleuté entre les mains. Elle défit le petit tube de métal fixé à la patte, y glissa la note du faux, puis unifia la fermeture et relâcha l'oiseau.
Il s'éleva sans à-coup dans l'air du soir, un instant visible contre le disque orange du soleil couchant, puis il se transforma en point, puis en souvenir.
Trente mètres derrière eux, une porte claqua.
Lefebvre se retourna.
Rochefort se tenait dans la cour, entouré de ses hommes, le visage marbré de rage, le canon de son revolver levé vers le ciel où l'oiseau venait de disparaître.
— Vous êtes aussi bon qu'on le disait, Lefebvre, lança-t-il d'une voix sifflante. Mais vous êtes à bout de course. Et cette fois, il n'y a pas de comédien déguisé pour vous sauver.
Il fit un pas. Les hommes de Rochefort avançaient en ordre dispersé, fusils épaulés, formant une ligne qui bloquait toute issue vers les douves comme vers le portail.
Lefebvre regarda L'Oiseau. Elle regarda l'oiseau.
Puis elle releva le menton et le poussa légèrement du bombé de la main.
— Va.
Il voulut protester, mais elle avait déjà disparu derrière l'angle du bâtiment des écuries. Les hommes de Rochefort hésitèrent, tiraillés entre deux cibles. Rochefort hurla un ordre — ceux de gauche prirent la direction de la jeune femme, ceux de droite convergeaient vers Lefebvre.
Il pivota, cherchant une issue, et comprit en une seconde que la ligne des fusils se refermait comme une pince.
Une détonation retentit, et une douleur fulgurante lui déchira le bras gauche. Instinctivement, il porta la main à la blessure, sentant le sang chaud couler entre ses doigts, tachant sa chemise.
— Il en a un, cria quelqu'un.
Lefebvre recula contre le mur de pierre, les genoux fléchissants, la douleur irradiant jusqu'à l'épaule.
Et il vit les yeux froids d'Henri Rochefort traverser la cour, lentement, vers lui.
Il pensa à l'oiseau qui montait maintenant au nord, loin là-haut, portant la destruction des forgerons d'État dans une note à peine plus lourde qu'une plume.
Puis le poing de l'un des hommes le frappa à la tempe, et tout devint noir.
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