L'Affaire Dreyfus : L'Ombre du Reporter
Lire le chapitre 27: The Hunt Continues
L’humidité du cellier suintait des pierres, et l’air épais sentait le moisi et le vin renversé. Lefebvre cligna des yeux dans l’obscurité, la douleur à son bras gauche pulsant comme un tambour sourd. On l’avait jeté là comme un sac de grain, les mains liées derrière le dos, la joue contre la terre battue. À quelques mètres, il distingua une silhouette menue, recroquevillée contre un mur de bouteilles.
— L’Oiseau ?
Un grognement lui répondit. Elle était vivante.
— Ils t’ont pris aussi, murmura-t-elle. Halphen ?
— Je ne sais pas. Ils m’ont traîné ici avant que je puisse voir.
Lefebvre roula sur lui-même, cherchant une prise sur le sol pour s’asseoir. La corde autour de ses poignets mordait la chair. Il tâtonna, les doigts à la recherche du locket qu’il portait sur lui — ou du moins ce qu’il en restait. La chaîne. Ils n’avaient pas pris la peine de la retirer. L’Oiseau avait eu l’intelligence de cacher le bijou avant leur capture, mais la chaîne, fine et délicate, pendait encore à son cou.
— La chaîne, souffla-t-il. Viens ici.
Elle rampa jusqu’à lui, ses mains à elle ligotées aussi. Mais la corde de Lefebvre était légèrement plus lâche, et il parvint à dégager la chaîne en la frottant contre une arête de pierre. Le métal grinça. Il s’arrêta, tendant l’oreille vers la porte en bois massif en haut de l’escalier. Rien. Seulement le vent dehors et le gémissement lointain d’une charpente.
— Ils sont partis chercher du renfort, chuchota L’Oiseau. Rochefort a dit qu’il reviendrait avec des hommes de la garnison de Tours.
— Ou qu’il se contenterait de nous laisser pourrir ici, répondit Lefebvre, la voix serrée par l’effort.
La petite lame dissimulée dans la chaîne dépassait d’un maillon. Il la fit glisser dans la corde, la sciant avec patience. Le sueur coulait sur son front. Son bras gauche — la balle était entrée dans le biceps, traversant le muscle — le brûlait à chaque mouvement. Mais il continua.
Un claquement sec. La corde céda.
Ses mains libres, il se frotta les poignets, puis libéra L’Oiseau. Elle se redressa en silence, agile comme son nom le promettait, et s’approcha de la porte. Elle en examina la serrure — un vieux mécanisme de ferme, la clé retirée.
— Ils nous ont enfermés à double tour.
Lefebvre s’approcha d’elle, la chaîne du locket toujours en main. Le fermoir s’ouvrit en une fine épingle. Il la glissa dans le trou de la serrure, les doigts tremblants. Autour d’eux, le silence était absolu, mais au loin, dans la cour, des bruits de pas. Rochefort revenait.
— Dépêche-toi, souffla L’Oiseau.
Lefebvre tâtonna. Le pêne était ancien, mais solide. Il tourna l’épingle, cherchant le ressort. Il n’avait jamais été un spécialiste des serrures — ce savoir appartenait aux réseaux de L’Oiseau et à ses alliés. Mais la nécessité était une maîtresse impitoyable. Un clic. Le mécanisme céda.
La porte s’ouvrit sur un escalier étroit.
Ils montèrent en silence, collés au mur. Au sommet, une lourde planche de chêne. Lefebvre la poussa doucement. Un boyau sombre — la cave à vin menait vers la cuisine du château. Personne. Le fracas des bottes dehors grandit, se rapprochant.
Rochefort n’était pas retourné à Tours. Il était resté.
Lefebvre fit signe à L’Oiseau de rester en arrière et avança seul vers l’embrasure de la cuisine. À travers la fenêtre, il vit la cour : cinq hommes, des fusils, des torches allumées malgré le petit matin qui pointait. Rochefort, au centre, gestuel et nerveux, les pontes du mal en redingote et chapeau. Il parlait à voix haute.
— ...dans le cellier. On les montera chercher quand Picquart sera sous terre. Ou plutôt, quand il aura signé une confession.
Lefebvre se tourna vers L’Oiseau, la mâchoire serrée.
— Il croit que nous sommes encore ligotés.
Elle hocha la tête.
— Combien sont-ils ?
— Cinq, plus Rochefort. Deux sur la grille d’entrée, deux à la porte ouest, un à la tour.
— Et les autres ?
— Je n’en ai vu que cinq. Mais il a dit qu’il attendait du renfort de Tours.
Ils se regardèrent. Il n’y avait qu’une issue — et elle passait par le cellier. Ou plutôt par ce qu’ils pouvaient faire avant que Rochefort n’entre. Lefebvre tendit la main vers un râtelier d’armes accroché à l’un des murs de la cuisine : un vieux fusil à double canon, une carabine de chasse, et un petit revolver français, ancien mais fonctionnel.
Il prit le revolver et le glissa dans sa ceinture.
L’Oiseau saisit la carabine.
— Je ne peux pas te laisser seul ici, dit-elle. Tu seras blessé.
— Tu représentes la note, répondit-il. Sans toi, Henry l’emporte. Je ne suis qu’un homme.
— Tu es le seul à pouvoir témoigner de ce qu’ils ont fait à Halphen. À moi. À Picquart.
Le silence s’installa. Dehors, le pas de Rochefort martelait la terre battue.
— Alors nous nous battons ensemble, dit Lefebvre. Nous ne sortirons pas tous les deux. C’est une certitude. Mais nous pouvons en tuer un de plus qu’il ne mérite.
L’Oiseau sourit pour la première fois — un sourire froid, celui d’une femme qui n’a jamais eu le luxe de penser au lendemain.
Ils attendirent.
Rochefort entra d’abord, poussant la porte d’un geste brusque, suivi d’un homme en veston sombre, un revolver à la main. Ils descendaient vers le cellier, le pas lourd, la voix de Rochefort résonnant sur les pierres.
— Lefebvre ! Vous avez dix secondes pour vous rendre avant que j’envoie mes hommes tirer sur les jambes de votre complice.
Lefebvre ne bougea pas. Il compta dans sa tête. Trois pas de plus. Un, deux...
Rochefort apparut au bout du couloir de la cuisine, une lanterne à la main, l’homme en veston derrière lui. Il s’arrêta net en voyant Lefebvre immobile au centre de la pièce, le revolver baissé le long de sa cuisse.
— Comment... ?
— J’ai appris à me défaire d’une corde avant de savoir marcher, murmura Lefebvre.
Il leva le revolver. Mais Rochefort fut plus rapide — il avait déjà vu venir le geste. Il saisit sa lanterne et la jeta vers Lefebvre. Le verre explosa, l’huile embrasa la paille sèche, et une muraille de flammes dressa entre eux un rideau infernal.
Lefebvre tira. Une fois, deux fois. Les balles déchirèrent l’air, mais l’homme de Rochefort riposta. Une balle rasa l’épaule de Lefebvre, ricochant contre la pierre derrière lui avec un cri métallique.
Dans la fumée et les flammes naissantes, L’Oiseau surgit du couloir latéral. Sa carabine cracha deux coups. L’homme en veston s’effondra, frappé en pleine poitrine.
Mais Rochefort se replia vers la sortie, sortant de la cuisine en courant dans la cour intérieure.
— Aux armes ! Criait-il. Aux armes, maintenant !
Lefebvre s’élança derrière lui, le bras blessé pendant, la douleur irradiant jusqu’à sa nuque. Il sortit à son tour dans la lumière grise de l’aube. Les autres hommes accouraient, mais Rochefort avait trop peur pour attendre. Il se retourna, un pistolet de duel orné à la main — fou, désespéré, un homme qui voyait ses mensonges s’écrouler.
— Tu n’as rien prouvé, Lefebvre ! Rien du tout ! Ce document que tu as envoyé à Jaurès... je l’ai intercepté ce matin même à Blois ! Le pigeon porteur est tombé, et j’ai tout.
Lefebvre soutint son regard.
— Vous ne l’avez pas intercepté. Mes hommes étaient postés sur la route.
Le mensonge — ou peut-être l’incertitude — suffit à Rochefort pour hésiter une fraction de seconde. Une fraction de seconde de trop.
L’Oiseau, à genoux dans l’embrasure de la cuisine, fit feu. La balle frappa Rochefort en plein torse, le projetant contre un muret de pierre. Il glissa au sol, les yeux étonnés, le pistolet encore à la main.
Lefebvre avança vers lui, écartant les autres hommes qui, voyant leur chef tomber, lâchèrent leurs armes et détalèrent vers la grille, abandonnant le terrain.
Il s’accroupit auprès de Rochefort, qui respirait encore par à-coups, la bouche teintée de sang.
— Où est Halphen ? demanda Lefebvre.
Un rictus froid déforma le visage du journaliste.
— Dans la tour est. Enchaîné comme un animal. Il avait besoin d’un exemple. Vous n’êtes rien, Lefebvre. Vous avez voulu le savoir, et vous n’êtes qu’un cadavre en sursis.
Il voulut rire, mais un hoquet sanglant lui coupa la voix. Ses yeux se figèrent, et il ne bougea plus.
L’Oiseau s’approcha, haletante, le canon encore tiède de la carabine. Elle regarda Lefebvre, examina sa manche gauche déchirée, rougie par le sang.
— Il faut soigner cela. Vite.
Lefebvre hocha la tête, mais ne se releva pas tout de suite. Il resta là, genou sur le sol, à regarder Rochefort. Un homme qui avait passé dix ans à salir les réputations des autres — et qui s’était perdu dans sa propre invention.
— Il avait raison sur une chose, dit-il sourdement. Je ne suis pas encore mort.
L’Oiseau l’aida à se mettre debout. Ils traversèrent la cour couverte de fumée, l’aube maintenant grise et morne. La tour est était au bout d’un petit escalier de pierre. La porte était condamnée par une barre de fer, retenue par une chaîne et un cadenas. Lefebvre sortit la chaîne brisée du locket, la glissa dans le cadenas, et força.
Le lien céda.
Halphen était dans l’obscurité, les mains entravées derrière un poteau, la tête baissée — vivant, mais visiblement torturé.
— Capitaine, murmura-t-il en les voyant. J’avais perdu espoir.
Lefebvre coupa ses liens avec la petite lame de la chaîne. Halphen tomba sur lui, affaibli, sentant le linge et la fièvre.
— Vous devez signer votre témoignage, dit Lefebvre. Maintenant. Tant que Rochefort est mort et que la nouvelle n’est pas encore sortie.
L’Oiseau sortit un bout de papier et un crayon de sa poche intérieure — toujours préparé, toujours prête.
Halphen écrivit quelques lignes d’une main tremblante, puis signa de son nom complet. Lefebvre plia le papier et le glissa dans la doublure de son manteau.
Par les fenêtres brisées de la tour, la lumière du jour se leva enfin, pâle et froide, sur un champ de bataille silencieux.
L’Oiseau aida Halphen à marcher jusqu’à la grille. Devant eux, la route retombait doucement vers la vallée, là où une charrette de paysan, aux aurores, s’éloignait déjà dans le brouillard.
Lefebvre serra le bras de L’Oiseau — un geste de gratitude qui ne nécessitait pas de mots. Avec Halphen entre eux, ils descendirent la colline, chacun de leurs pas marquant la fin du règne de l’ombre sur le château en flammes.
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