L'Affaire Dreyfus : L'Ombre du Reporter
Lire le chapitre 28: The Last Witness
Le journal du matin était encore humide d’encre lorsqu’il tomba sur le bureau de Jaurès, à sept heures précises. La Une ne laissait aucune place à l’interprétation : *« La preuve du faux : un second bordereau, identique au premier, dément la parole de l’état-major. »*
Jaurès relut la page trois fois. Le pigeon avait fait son œuvre. La note que L’Oiseau avait libérée dans le ciel de la Loire — cette seconde copie du document forgé par Henry — était maintenant entre les mains du peuple de France, étalée en fac-similé sur quatre colonnes, annotée de sa propre main. Chaque courbe de l’écriture, chaque hésitation de la plume, chaque encre différente du bordereau original trahissait le mensonge.
Il reposa le journal, prit son chapeau, et sortit sans fermer la porte de son bureau.
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À l’Assemblée, l’atmosphère était électrique. Les députés entraient par grappes nerveuses, le journal froissé sous le bras, et les couloirs bourdonnaient d’une rumeur qu’aucun huissier ne pouvait contenir. La séance n’était pas encore ouverte que déjà des groupes se formaient, des voix montaient, des doigts pointaient vers le ministère de la Guerre.
— Messieurs, messieurs ! cria le président du bureau en frappant son maillet. L’ordre du jour !
— L’ordre du jour, c’est la forfaiture ! hurla un député radical depuis les bancs de gauche. On nous a menti !
Les cris s’amplifièrent. Jaurès entra par la porte latérale, et le silence se fit, partiel, tendu. Tous les regards convergèrent vers lui. Il n’avait pas besoin de prendre la parole ; il savait que son journal parlait pour lui. Il prit sa place, croisa les mains sur le bois, et attendit.
Le ministre de la Guerre, Godefroy Cavaignac, entra dix minutes plus tard, livide. Il ne regarda personne. Il monta à la tribune, sortit une feuille de sa poche — un ordre du jour préparé à la hâte — et commença à lire d’une voix qui se brisait aux virgules :
— Le gouvernement, saisi d’éléments nouveaux… concernant la pièce produite devant le conseil de guerre… a décidé de saisir le procureur général… aux fins de réexamen…
— Réexamen ! Le mot suffit. Il ne termina pas sa phrase. Une clameur l’engloutit, et le maillet du président impuissant ne put rétablir le calme avant un long quart d’heure.
Jaurès se leva. Il n’éleva pas la voix. Il la posa, comme une pierre :
— Monsieur le ministre, le peuple de France ne vous demande pas un réexamen. Il vous demande une vérité. Et cette vérité a un nom. Le commandant Henry a fabriqué le bordereau. Et si vous ne l’arrêtez pas aujourd’hui, ce sera demain — mais vous serez alors de l’autre côté de l’Histoire, avec les faussaires et les lâches.
Cavaignac ne répondit pas. Il descendit de la tribune, traversa l’hémicycle sous les huées, et sortit par une porte dérobée.
Dans l’après-midi, l’ordre d’arrestation fut signé.
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Le commandant Hubert-Joseph Henry habitait un petit appartement rue du Cherche-Midi, à dix minutes du ministère où il avait passé dix ans à trahir la confiance de la République. Il était chez lui, en manches de chemise, une bouteille de vin rouge entamée posée sur la table, lorsqu’on frappa.
Il ne se leva pas tout de suite. Il but une gorgée, reposa le verre, et regarda la porte. Il savait. Depuis le matin, depuis que le journal avait crié son nom en lettres de bois, il savait que le temps était compté. Mais il ne s’attendait pas à ce qu’ils viennent si vite.
— Commandant Henry ? Ouvrez, de la part du ministère.
Il se leva lentement, traversa la pièce, défit le verrou. Deux gendarmes, un capitaine de gendarmerie, et un secrétaire du ministère se tenaient dans le couloir, solennels, presque gênés.
— Commandant Hubert-Joseph Henry, je vous arrête pour faux et usage de faux, fabrication de preuves devant un conseil de guerre, et atteinte à la sûreté de l’État. Vous êtes conduit à la prison du Cherche-Midi.
Henry esquissa un sourire sec, presque méprisant.
— Le Cherche-Midi ? On n’arrête pas un officier comme un vulgaire voleur à la tire, capitaine. Où est mon arrestation militaire ?
— Ordre direct du ministre. Vous êtes dégradé avant jugement.
Le sourire s’effaça. Il regarda le secrétaire, puis les gendarmes, puis le sol. Il ne dit rien. Il prit sa veste, l’enfila, et sortit sans se retourner.
Dans la cour, il leva les yeux vers les fenêtres du voisinage. Quelques visages le regardaient, étonnés, curieux. Il aurait voulu crier, protester, nier. Mais le menton s’affaissa, et il monta dans le fourgon sans un mot.
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Dans la cellule du Cherche-Midi, la nuit tombait. Henry restait assis sur le bord de la paillasse, les mains sur les genoux. Il avait demandé du papier et une plume ; on les lui avait accordés après une heure de murmures entre geôliers. Il n’avait rien écrit — pas encore.
Vers neuf heures, un gardien ouvrit la porte sans frapper.
— Un visiteur pour vous. Un avocat.
Henry se leva d’un bond. Qui l’avait envoyé ? Le général Gonse ? Le colonel du Paty de Clam ? Il passa une main sur son visage mal rasé, lissa sa moustache, redressa sa veste comme on boucle un uniforme.
On le fit passer dans une salle étroite, une table entre deux chaises, une lampe à pétrole qui vacillait. L’homme qui entra n’était pas un avocat. Il était mince, grisonnant, vêtu d’un complet sombre de bourgeois cossu. Henry ne le connaissait pas.
— Qui êtes-vous ?
L’homme s’assit, posa une serviette de cuir sur la table, l’ouvrit lentement.
— Je suis un ami de ceux qui vous ont employé, commandant. Et j’ai une nouvelle à vous apporter.
— Laquelle ?
L’homme sortit une feuille de papier, la déplia, la posa devant lui. C’était un télégramme. Henry se pencha pour lire, mais l’homme le retira avant qu’il ne puisse saisir le texte.
— Votre collaborateur — celui qui vous a procuré le bordereau original, celui qui vous a donné les lettres interceptées — a disparu ce matin. Son appartement a été vidé. On ne le retrouvera pas.
Henry blêmit.
— Il s’est enfui ? Il m’a abandonné ?
— Il a fait ce que font les hommes prudents. Il s’est éclipsé avant la tempête. Mais il m’a laissé une instruction à votre intention, au cas où les choses tourneraient mal.
L’homme fouilla dans la serviette, sortit un petit objet métallique — un coupe-papier, en argent, fin comme une lame de rasoir. Il le posa sur la table entre eux. Henry le regarda, comprit, et ne put détacher les yeux de ce reflet.
— Il estime… dit l’homme à voix basse, presque tendre, qu’un officier français doit choisir lui-même l’heure et le lieu de sa mort. Pas celle qu’on lui assigne dans une cour de justice, devant des civils. Pas celle d’un parjure traîné dans la boue par les journaux.
Henry releva la tête. Il n’y avait plus de colère dans ses yeux. Plus de mépris. Seulement une fatigue immense, un horizon qui se fermait.
— Et si je refuse ? demanda-t-il, la voix brisée.
L’homme referma sa serviette, se leva, et le regarda avec une nuance de pitié :
— Alors vous parlerez. Et vous ne parlerez pas de Rochefort, ni du général Gonse, ni de ceux qui vous ont donné vos ordres. Vous parlerez — vous parlerez de l’officier qui est venu vous voir hier, celui qui vous a apporté cette note. Vous parlerez de ce Lefebvre, que vous avez fait condamner à vingt ans. Et puis vous mourrez quand même, commandant, mais dans la honte publique, et vos enfants apprendront votre nom en même temps que tout le pays.
Il se dirigea vers la porte, puis s’arrêta, la main sur la serrure :
— Je vous laisse une heure. Le coupe-papier est à vous. On trouvera votre corps demain matin, et on dira que vous vous êtes tranché la gorge parce que vous ne pouviez plus supporter le déshonneur. C’est presque la vérité, n’est-ce pas ?
Il sortit. Le verrou claqua.
Henry resta seul, immobile, les yeux fixés sur l’objet d’argent qui luisait faiblement dans la lumière de la lampe.
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