L'Affaire Dreyfus : L'Ombre du Reporter
Lire le chapitre 29: The Debt Paid
Le tribunal militaire était plein à craquer, une chaleur moite et nauséabonde montant des corps pressés. La salle d’audience du Cherche-Midi, habituellement si solennelle, bourdonnait d’un murmure fiévreux où se mêlaient journalistes, officiers et curieux. Le procès de Dreyfus, le second, celui de la révision, s’ouvrait dans un climat de chaos politique. Le gouvernement tremblait sur ses bases.
Au premier rang, le colonel Henry, ayant comparu devant ses juges, se tenait raide, les yeux fichés dans le vide, son visage blême strié de taches de fatigue. Il ne ressemblait plus au fringant officier du contre-espionnage. Il était un homme traqué, et il le savait.
Le président du tribunal consulta ses notes, levant un regard las sur l’assistance. "Nous allons entendre de nouveaux témoignages. La parole est à Monsieur d’Anglars."
Dans la salle, un remous. Ce nom-là n’était pas connu. Personne ne l’attendait. Les yeux se tournèrent vers la porte des témoins.
L’homme qui entra était petit, vêtu d’un costume sombre de fonctionnaire, le front dégarni et les mains tremblantes. Il avait la démarche d’un homme qui marche vers son propre coup de grâce. Son regard balaya la salle, croisa brièvement celui d’Henry, puis se détourna aussitôt, comme brûlé.
D’Anglars s’installa à la barre, posa ses mains à plat sur le bois, et ferma un instant les yeux. Le silence était devenu une chose physique, pesante, presque douloureuse.
"Votre nom et votre fonction," ordonna le président.
"Auguste d’Anglars. Chef de bureau au Ministère de la Guerre, section des archives administratives." Sa voix était éteinte, mais tout le monde l’entendait.
"Vous avez demandé à témoigner. Le tribunal vous écoute."
Il y eut un long silence, un raclement de gorge, une gorgée d’eau qu’il n’avait pas demandée. Et puis, enfin, il parla.
"Je viens ici pour une confession. Une confession complète, quoique tardive."
Il releva les yeux, et cette fois il les planta droit devant lui, sur les juges. Sa voix se raffermissait lentement, comme un muscle qu’on réveille.
"La pièce que vous connaissez, le faux bordereau, l’acte d’accusation originel contre le capitaine Dreyfus, je peux attester aujourd’hui, devant Dieu et devant cette cour, qu’il s’agissait d’une fabrication. Et je le sais d’autant mieux que j’ai participé à sa transmission. Je suis l’homme qui l’a fait passer de la main du véritable coupable à celles de l’état-major."
Un souffle parcourut la salle. Plusieurs journalistes se levèrent, des officiers jurèrent à voix basse. Le président dut frapper plusieurs fois son marteau pour ramener le silence.
"Je travaille aux archives. Je connais les papiers, les plis, les signatures. En avril dernier, j’ai été contacté par le colonel Henry himself, qui m’a remis un document contrefait, imitant l’écriture du capitaine Dreyfus, et m’a ordonné de le faire parvenir à un officier du service de renseignement. Je ne sais pas lequel, je savais juste la boîte où le déposer. J’ai obéi. Il m’a menacé, moi et ma famille. Il m’a dit… il m’a dit que mon petit garçon serait envoyé dans une colonie pénitentiaire, que ma femme perdrait sa position, qu’il me briserait. Et je l’ai cru."
Des larmes coulèrent soudain sur les joues du petit homme. Personne n’osait broncher. Henry, lui, restait immobile, figé, comme un bloc de pierre sculpté dans un visage de craie.
"Je sais que ma déposition arrive tard. Je sais que je suis un lâche. Mais quand j’ai vu ce qui se passait, quand j’ai vu qu’on préparait un deuxième procès pour masquer la vérité, quand j’ai compris qu’ils allaient faire tomber l’innocent une deuxième fois, j’ai su que je ne pourrais plus vivre avec ce poids."
Il respira mal, s’essuya les yeux du revers de la main, puis se redressa.
"Le colonel Henry a fabriqué le faux. Il a ordonné sa transmission. Et je peux le jurer ici, sur la tête de mes enfants."
La salle explosait. Le président frappait désespérément son marteau, des spectateurs criaient, des avocats de la famille Dreyfus se précipitaient vers la barre pour poser des questions, d’autres hués. Derrière un pilier, dans un coin discret, deux silhouettes en civil échangèrent un regard grave. Le réseau du ministère était en effondrement total.
À la barre, d’Anglars poursuivait, implacable, sous la salve des questions qu’on lui jetait désormais :
"Non, je n’ai aucune copie. Mais je me souviens de la date. Je peux le reconnaître. C’était le 15 avril, à neuf heures du soir, dans son bureau à l’état-major. Et il me disait, mot pour mot : 'Si Dreyfus est innocent, alors c’est nous qui avons tout inventé. Et il faut que nous gagnions, pour que personne ne sache jamais.'"
Le colonel Henry se leva. Sa chaise tomba derrière lui avec un bruit sec et métallique qui éclata dans le tumulte. Son visage avait la couleur d’un drap. Deux officiers le retinrent un instant, puis il baissa la tête, et un silence de mort tomba sur la salle.
Le président commanda une suspension d’audience : "Le tribunal se retire pour délibérer. La salle est évacuée."
Mais d’Anglars ne bougeait pas. Il restait debout, les mains agrippées à la barre, le regard ailleurs, dans une sorte de paix exténuée. Les gendarmes durent presque le porter pour l’emmener.
Dans les couloirs, c’était le pandémonium. Les journalistes se bousculaient, écrivaient des notes dans le creux de leurs mains, criaient des questions aux avocats.
L’avocat de la famille Dreyfus, un homme sec aux yeux brillants, s’approcha des proches : "C’est fini, murmura-t-il. Cette fois, c’est fini."
Dans la cellule du Cherche-Midi, une heure plus tard, un gardien fit glisser un plateau de métal sur la planche du colonel Henry. Sur le plateau, un bol de soupe refroidie, un morceau de pain, et un coupe-papier au manche d’ivoire, posé en travers, presque élégant.
Henry le regarda un long moment. Il n’avait pas encore mangé. Les mots d’Anglars résonnaient encore à ses oreilles, et il savait que cette fois, il n’y aurait plus d’échappatoire.
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