L'Affaire Dreyfus : L'Ombre du Reporter
Lire le chapitre 4: A Journalist's Offer
La brasserie était enfumée, bruyante, pleine d’hommes en chapeaux melon qui discutaient politique par-dessus des verres de bière. Lefebvre s’y était rendu par un itinéraire détourné, à travers les passages couverts du quartier de l’Opéra, puis par le métro jusqu’à la Bastille. Il avait changé de trottoir trois fois, s’était arrêté devant une vitrine de bottier pour observer son reflet, avait feint de consulter sa montre. Personne. Du moins, personne qu’il pût identifier.
Au fond de la salle, derrière une pile de journaux cornés, un homme d’une quarantaine d’années au visage taillé à la serpe lisait *L’Aurore* avec une concentration de joueur d’échecs. Ses doigts, tachés d’encre d’imprimerie, tournaient les pages avec une lenteur méticuleuse.
Lefebvre s’approcha, son képi sous le bras.
— Capitaine André Lefebvre. Vous êtes bien Jean Jaurès, l’ami de Monsieur Zola ?
L’homme leva les yeux. Son regard passa rapidement sur l’uniforme, la rosette de la Légion d’honneur, la mâchoire serrée. Il marqua un temps.
— Le capitaine Lefebvre de la Section de statistique, si je ne m’abuse. On m’a dit que vous étiez un homme de dossiers plutôt que de terrain. »
Il replia son journal, l’air à la fois intrigué et méfiant.
— Vous voulez vous asseoir, capitaine ? Ou est-ce que ce uniforme est devenu trop chaud à porter pour être vu avec un journaliste ?
Lefebvre s’assit. Il posa ses mains à plat sur la table.
— J’ai besoin de la presse. Pas pour une révélation glorieuse, mais pour une discrétion absolue. Pouvez-vous me garantir cela ?
Jaurès sourit sans chaleur.
— Je dois d’abord savoir ce que vous vendez, capitaine. La discrétion, c’est le prix d’une bonne histoire — pas la monnaie d’une mauvaise.
— Mon colonel, Picquart, a été arrêté pour haute trahison ce matin à son domicile. Je l’ai vu emmené enchaîné comme un voleur de chevaux. Dreyfus, il y a trois ans, même chose. Le même ministère. La même section. Les mêmes procédures.
Jaurès cessa de sourire. Il posa ses coudes sur la table.
— Picquart était votre supérieur ?
— Oui. Et un innocent.
— Qu’est-ce qui vous fait dire cela ?
Lefebvre sortit de sa poche intérieure une copie qu’il avait faite de la lettre cachée — la lettre authentique de Picquart, recopiée au propre de sa main le soir précédent, avec l’encre encore fraîche.
— Voici une lettre de Picquart datée du mois dernier, adressée à sa sœur, dans laquelle il exprime des doutes sur la culpabilité de Dreyfus. Il parle d’« une pièce douteuse » dans le dossier — une pièce numéro sept — et de sa conviction que « l’ombre qui a frappé une fois frappera encore ».
Jaurès parcourut rapidement le document. Son regard s’arrêta sur la mention de la pièce numéro sept.
— Vous affirmez que cette pièce a été falsifiée ?
— Elle a disparu de mon bureau pendant que je l’examinais. Volée. Par des gens de ma propre section, je le soupçonne.
Jaurès marqua un temps. Il semblait peser chaque mot, chaque risque.
— Vous comprenez ce que vous me demandez, capitaine ? Si je publie cela, vous perdez votre commission, peut-être votre liberté. Et moi, je perds ma crédibilité si c’est un tissu de mensonges fabriqué par un officier blessé.
— Ce n’est pas un mensonge.
— Qu’est-ce que vous êtes prêt à risquer ?
Lefebvre soutint son regard.
— Tout.
Jaurès le fixa un long moment. Puis, d’un geste rapide, il tira un carnet de sa poche et le fit glisser vers Lefebvre.
— Écrivez-moi tout ce que vous savez. Les dates. Les noms. Les pièces. Si ce que vous dites est vrai, vos ennemis ne vous laisseront pas le temps de venir à moi une seconde fois. »
Lefebvre prit le carnet et commença à écrire. Les mots se bousculaient, son écriture serrée et rapide. Quand il eut terminé, il rendit le carnet à Jaurès, qui en parcourut le contenu.
— C’est maigre. Mais c’est le commencement. »
Il glissa le carnet dans sa poche intérieure, puis leva un doigt.
— Une chose encore. Vous connaissez le nom du vrai traître, celui qui a fourni les informations à l’Allemagne ?
— Pas encore. Mais je vais le découvrir.
— Trouvez-le avant qu’on ne vous trouve, capitaine. Les journalistes sont comme les vautours, nous attendons. Mais vous, vous êtes la proie qui court encore.
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La prison militaire de Cherche-Midi se dressait dans la grisaille du soir, austère, muette. Lefebvre n’eut pas besoin de se faire annoncer : son uniforme et son ordre de mission, signé de la main du général Gonse lui-même, ouvraient toutes les portes. Dans la salle des parloirs, une table de bois, deux chaises. L’odeur de poussière humide et de fer rouillé collait aux murs de pierre.
Picquart arriva escorté par deux gendarmes. Il paraissait plus vieux de dix ans. Ses épaules, autrefois larges, étaient affaissées. Son visage pâle portait les stigmates d’une nuit sans sommeil. Mais ses yeux, eux, étaient toujours aussi vifs.
— Lefebvre. Vous devriez être en train de classer mes dossiers, pas de me visiter comme une famille en deuil.
Lefebvre s’assit en face de lui.
— Je suis venu vous demander, colonel, ce que j’ai oublié dans votre bureau. Ce que vous n’avez pas voulu me montrer.
Picquart soupira. Il tourna la tête vers les gendarmes.
— Laissez-nous seuls.
Les gendarmes hésitèrent. Picquart les fixa jusqu’à ce qu’ils cèdent et sortent, refermant la porte derrière eux.
— Vous aussi, vous devez me croire. Vous ne pouvez pas être ici par simple curiosité.
— Je crois que vous êtes innocent, colonel. J’ai vu la pièce sept. Elle était fausse. Et je l’ai vu disparaître.
Picquart ferma les yeux un instant, comme pour savourer cette affirmation.
— Alors vous êtes déjà en danger, Lefebvre. Le simple fait de l’avoir vue vous condamne.
— Je sais.
— Qu’est-ce que vous comptez faire ?
Lefebvre hésita. Il ne pouvait pas tout dire. Pas ici. Pas encore.
— Découvrir qui a fabriqué cette pièce, et pourquoi.
Picquart se pencha en avant. Sa voix baissa, presque un murmure.
— Écoutez-moi, Lefebvre. Ne vous fiez à personne. Pas même à ceux qui vous semblent alliés. Pas même à ceux qui vous tendent la main. Il y a une ombre dans ce ministère. Une ombre qui n’a pas de visage. Je l’ai sentie avant l’arrestation — dans les regards, dans les documents que l’on m’apportait déjà triés. Mais je n’ai jamais pu la saisir.
— Qu’entendez-vous par ombre ?
Picquart regarda la porte par-dessus son épaule.
— Un homme de l’intérieur. Quelqu’un qui orchestre tout depuis le bureau voisin du ministre. C’est ce qu’ils appellent l’« État-major parallèle ». Ils fabriquent les preuves, ils orientent les enquêtes, ils choisissent leurs victimes. Dreyfus. Moi. Et peut-être vous, si vous vous approchez trop.
Lefebvre sentit un frisson froid le parcourir.
— Qui a dirigé l’enquête contre vous ?
Picquart leva les yeux vers lui pendant un long moment. Puis il se pencha davantage, jusqu’à ce que ses lèvres presque touchent l’oreille de Lefebvre.
— Cherchez l’homme qui vous a donné l’ordre de classer mes dossiers. Le général Gonse est loyal, je le crois. Mais il n’est pas seul dans cette affaire. Et ce n’est pas Henry qui a tiré les ficelles cette nuit-là, malgré ce que vous pourriez penser.
Son regard était intense.
— La lorgnette, Lefebvre. La lorgnette que vous avez dans votre poche — je l’ai conservée pour une raison. Vous devez découvrir son histoire. Vous devez découvrir ce qu’elle représente. Car c’est elle qui vous mènera à la vérité. Pas les archives.
Lefebvre sortit instinctivement la lorgnette de sa poche intérieure, le poids du métal froid dans sa paume.
Picquart la regarda, puis hocha la tête lentement.
— Oui. Vous êtes sur la bonne voie, André. Mais n’oubliez pas : même la vérité a un prix. Et vous ne le comprendrez qu’en découvrant ce qu’est réellement cette femme.
Un gardien frappa à la porte.
— Colonel, la visite est terminée.
Picquart se leva. Il fit un pas vers la porte, puis se retourna.
— Dernière chose, Lefebvre. Le soir de mon arrestation, j’ai envoyé une lettre à un ami de la presse, un ami de Jaurès. Si vous le rencontrez, dites-lui que le sergent-chef Brugère est un agent double. Il travaille pour Henry, mais ce n’est pas à Henry qu’il se doit.
Lefebvre saisit le bras de Picquart.
— À qui alors ?
Picquart sourit d’un air sombre. Ses yeux creusés plongèrent dans les siens.
— À l’ombre.