L'Affaire Dreyfus : L'Ombre du Reporter
Lire le chapitre 31: The Locket's Final Secret
Dans la maisonnette au toit de chaume, à trois lieues de Tours, l'aube grise filtrait à travers les volets clos. Lefebvre était assis près de la fenêtre, la montre de son père dans une main, le médaillon d'Halphen dans l'autre. Sa blessure à l'épaule le faisait encore souffrir, mais ce n'était rien comparé à la frustration qui le rongeait depuis trois jours.
L'Oiseau dormait sur le grabat dans le coin. Halphen, affaibli mais vivant, reposait dans la pièce voisine, son témoignage signé soigneusement plié dans la poche de Lefebvre.
Le médaillon. Toujours le médaillon.
Picquart allait être libéré. Jaurès l'avait promis. Mais Lefebvre savait que la libération de son mentor ne suffirait pas. Il fallait la preuve définitive, celle qui détruirait le réseau d'espions que la conspiration protégeait.
« Tu n'as toujours pas trouvé ? » murmura L'Oiseau, réveillée par le grincement du plancher.
Lefebvre secoua la tête. « Il y a un compartiment. Je le sens. Mais il ne s'ouvre pas avec le ressort habituel. »
Il fit jouer la chaîne du médaillon entre ses doigts. La même chaîne qui avait servi à crocheter la serrure de leur cachot. Une idée lui traversa l'esprit.
« La chaîne, » dit-il, presque pour lui-même. « La serrure. »
Il examina le fermoir du médaillon avec une attention nouvelle. Ce n'était pas un fermoir ordinaire — c'était une serrure miniature, semblable à celle d'un coffre-fort de poche. Il inséra le maillon terminal de la chaîne, celui qui s'était légèrement tordu lors de leur évasion, dans l'orifice minuscule.
Un clic.
Le médaillon s'ouvrit en deux, révélant une troisième couche, si fine qu'elle était presque invisible. Et là, collée à la surface interne, une microphotographie.
« Il faut de la lumière, » dit Lefebvre, les mains tremblantes. « Et une loupe. »
L'Oiseau se leva, ouvrit un tiroir, en sortit une loupe de lecture qu'elle avait trouvée dans la cuisine du fermier. Elle la tendit à Lefebvre qui plaça la microphotographie dessous.
Sur la pellicule, d'une écriture microscopique mais parfaitement lisible sous l'agrandissement, une liste de noms. Des noms allemands. Des adresses à Berlin, à Metz, à Strasbourg. Et au-dessus, en français, une annotation : « Agents actifs, réseau du Nord-Est, 1894-1896. »
Le souffle de Lefebvre s'arrêta.
« Qu'est-ce que c'est ? » demanda L'Oiseau.
« La liste, » répondit-il, la voix rauque. « La liste complète des agents de renseignement allemands que Picquart avait découverte. C'est pour ça qu'ils l'ont accusé. C'est pour ça qu'ils ont fabriqué les preuves. » Il leva les yeux vers elle. « Ce n'était pas seulement une vengeance personnelle. Ils voulaient protéger ce réseau. Les noms — certains de ces noms sont des officiers supérieurs, des hommes dans les bureaux du ministère. »
L'Oiseau s'approcha, regarda la liste par-dessus son épaule. « Le général Gonse, » murmura-t-elle. « C'est lui qui a ordonné la perquisition chez Picquart. »
« Et le colonel du Paty de Clam, » ajouta Lefebvre. « L'homme qui a fabriqué la première note. Tous là. Tous au service de l'Allemagne. »
Il se leva d'un bond, puis vacilla, sa blessure lui arraçant une grimace.
« Nous devons partir pour Paris, » dit-il. « Tout de suite. Ce document doit être remis entre les mains du ministre de la Guerre. Personne d'autre. »
Halphen apparut dans l'embrasure de la porte, pâle mais droit. « Vous avez trouvé ? »
Lefebvre lui montra la microphotographie. Halphen l'examina longuement, une lueur de triomphe dans les yeux malgré son épuisement.
« Le général de Boisdeffre, » dit-il, pointant un nom. « Il était au courant. Lui et Gonse protégeaient Henry. » Il rendit la photographie à Lefebvre. « Ce document met l'armée entière en danger. Il faut choisir le moment avec soin. »
« Il n'y a pas de moment à choisir, » répliqua Lefebvre, remettant soigneusement la microphotographie dans son compartiment secret. « Picquart est sur le point d'être libéré. Les journaux publient les confessions. Si nous laissons passer une heure de plus, le ministère aura le temps de détruire d'autres preuves. »
Il s'empara de sa veste, négligeant le bras bandé. L'Oiseau et Halphen s'habillèrent en silence. Quelques instants plus tard, ils étaient dans la carriole empruntée, fouettant le cheval vers la gare de Tours.
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Le trajet jusqu'à Paris fut interminable. Dans le compartiment de seconde classe, Lefebvre gardait le médaillon dans sa poche intérieure, la main posée dessus comme sur une arme chargée. Il pensait au capitaine Picquart, prisonnier de la forteresse du Cherche-Midi, qui avait découvert cette liste et en avait payé le prix. Il pensait aussi au colonel Henry, mort dans sa cellule quelques jours plus tôt, son suicide n'étant qu'une ultime manœuvre pour protéger des hommes qui l'avaient sacrifié.
À l'arrivée en gare d'Orsay, il était presque sept heures du soir. Les rues étaient animées par les cris des camelots qui vendaient les dernières éditions des journaux : « Suicide du colonel Henry ! L'affaire éclate ! »
Ils se rendirent à pied jusqu'au ministère de la Guerre, rue Saint-Dominique. Lefebvre connaissait les sentinelles. Il savait que son nom était peut-être encore sur les listes de recherche. Mais il n'avait pas le choix.
« Demandez à voir le ministre, » dit-il au planton, en tendant une carte de visite au nom de Halphen. « Dites-lui que le capitaine André Lefebvre a des preuves concernant le suicide du colonel Henry et le réseau d'espionnage allemand. »
Le planton hésita. Lefebvre soutint son regard sans ciller. Le jeune soldat disparut dans le couloir et revint quelques minutes plus tard, le visage impassible.
« Suivez-moi. »
Le ministre de la Guerre, Godard, les reçut dans son bureau lambrissé. Il était pâle, les traits tirés — la semaine avait été meurtrière pour la réputation du ministère. Lefebvre posa le médaillon sur le bureau.
« Qui a fabriqué la note ? » demanda Godard d'une voix lasse.
« Lisez, » dit Lefebvre.
Il lui montra le compartiment secret, la microphotographie. Godard la regarda à la loupe, sans un mot. Quand il releva la tête, ses yeux étaient ceux d'un homme qui venait de comprendre l'ampleur du désastre.
« Ce document... » commença-t-il.
« Prouve que le colonel Picquart a été accusé à tort pour protéger ces hommes, » dit Lefebvre. « Et que cette protection a continué jusqu'à hier. »
Le ministre resta silencieux un long moment. Puis il tendit la main vers le médaillon.
« Je le prends, » dit-il. « Je le remets moi-même au président du Conseil. Cette affaire ne passera plus par l'armée. »
Lefebvre hésita une seconde, puis acquiesça. Il avait fait ce qu'il avait à faire. Le reste appartenait aux tribunaux et à l'Histoire.
L'Oiseau posa une main sur son bras. Halphen les regardait tous les deux, un demi-sourire sur son visage épuisé. Dehors, la nuit tombait sur Paris, une nuit qui sentait la fin d'une ère.
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