L'Affaire Dreyfus : L'Ombre du Reporter
Lire le chapitre 32: The Trial of the Century
Le tribunal de Rennes était une fournaise. Derrière les hautes fenêtres closes, l’air de juin se chargeait de la sueur et de l’haleine des centaines de curieux venus assister au procès du siècle. Les bancs du public craquaient sous le poids des journalistes, des députés, des écrivains — tous venus goûter le sang de la République qui se déchirait elle-même.
André Lefebvre, en civil, se tenait dans l’antichambre vitrée réservée aux témoins. Sa barbe de dix jours, soigneusement rasée la veille à l’hôtel, le faisait méconnaissable. Il porta la main à sa poche, là où le chaînon de la montre — le locket — pesait encore, léger comme un secret mal refermé. L’oiseau, assis sur une chaise à côté de lui, feuilletait d’un doigt nerveux la copie de l’acte d’accusation, bien qu’il ne sût pas lire.
— Tu vas parler ? demanda L’Oiseau sans lever les yeux.
— Oui. Ce que j’ai à dire, je le dois.
La porte s’ouvrit. Un huissier en habit noir fit un signe sec, et Lefebvre se leva. Il traversa le couloir dallé, poussa une lourde porte à double battant, et le monde s’abattit sur lui : le murmure d’un millier de voix, les éclairs de magnésium des photographes, les visages tendus des jurés, et plus loin, entre deux gendarmes, le profil ossu du colonel Picquart.
Picquart le reconnut. Un imperceptible mouvement de la tête — presque rien. Mais c’était un salut d’homme libre, et Lefebvre le lui rendit.
On le fit asseoir à la barre. Il prêta serment, la main levée, la voix posée. Le président du tribunal, M. Dejean, un vieillard à favoris blancs, l’observa par-dessus ses lunettes.
— Capitaine Lefebvre. Vous avez demandé à comparaître en dépit du mandat d’arrêt qui pèse sur vous. La cour vous écoute.
Lefebvre respira. Il avait répété ces phrases cent fois, seul dans le train de nuit qui le menait vers l’ouest. Maintenant elles lui venaient comme des pierres qu’on jette dans l’eau.
— Le colonel Picquart n’a jamais remis le bordereau à l’Allemagne. C’est moi qui tenais ce document, en tant qu’officier du service de renseignement, sous les ordres du colonel Henry. Lorsque le vrai coupable fut découvert — un officier de son état-major, un homme que je ne nommerai pas aujourd’hui parce qu’il est jugé ailleurs — Henry a décidé d’accuser son supérieur pour se protéger. J’étais présent lorsque le faux bordereau a été fabriqué dans les bureaux de la rue Saint-Dominique.
Un frisson passa dans la salle. Les journalistes écrivaient si vite que leurs plumes grinçaient comme des crabes sur une plage.
Le procureur général se leva, rouge comme un coq.
— Ce témoin est un déserteur, un homme recherché par la justice militaire. Il n’a aucune crédibilité.
Lefebvre sortit de sa poche un papier plié en huit, scellé d’un timbre sec. Il le tendit au président.
— Voici la déposition signée du commandant Halphen, ancien chef du service de photographie de l’état-major. Elle décrit heure par heure la fabrication du second faux bordereau, sous les ordres directs d’Henry, avec l’aide du lieutenant-colonel d’Anglars. Qui comparaîtra plus tard.
Le président déplia le document, le lut, le relut. Son visage ne changea pas, mais ses doigts tremblèrent sur le bord du papier.
— La pièce est admise, dit-il d’une voix rauque.
Le procureur insista. Le président l’interrompit.
— Asseyez-vous, monsieur. Le tribunal doit en entendre davantage.
Lefebvre poursuivit : la liste microphotographiée remise au ministre de la Guerre, les noms des officiers allemands et français qui composaient la chaîne de trahison, le nom du messager qui avait porté les documents à l’ambassade d’Allemagne — un homme que Henry avait fait surveiller, puis qu’il avait tué silencieusement en le noyant dans un puits.
Un silence de plomb tomba sur la salle. Les jurés — sept officiers, cinq notables de Rennes — se penchèrent en avant comme si la vérité était un animal fragile qu’il ne fallait pas effrayer.
Et alors le dernier acte commença.
Le greffier se leva, l’air embarrassé.
— Monsieur le président, le ministère public demande à présenter une pièce additionnelle.
Un lieutenant vêtu d’un uniforme impeccable s’avança, portant une enveloppe scellée. Le président la fit ouvrir. Un document jauni — une lettre manuscrite, datée de trois mois avant la première arrestation de Picquart.
Le procureur général s’en saisit avec un sourire mince.
— Une lettre du colonel Picquart adressée à un officier allemand, retrouvée dans les archives d’un agent de liaison à Bruxelles. Elle révèle la vérité que ce prétendu capitaine a cherché à dissimuler : Picquart était en contact avec l’ennemi, bien avant sa mise en accusation.
La salle explosa. Des huées montèrent du public, mêlées à des cris de soutien.
Lefebvre sentit le sang quitter ses joues. Il n’avait jamais vu cette lettre. Mais il avait vu la signature avant que le procureur ne la repose — et il l’avait reconnue. Le nom, l’écriture, la courbe du dernier mot : tout était parfait.
Presque trop parfait.
Il demanda à examiner la pièce. Le président hésita, puis acquiesça d’un hochement fatigué. Lefebvre s’approcha, saisit le papier entre deux doigts, le porta à ses yeux, puis à la lumière de la lampe. Il le retourna doucement, observa le filigrane — un lion rampant, timbre du papier fabriqué à Angoulême depuis 1885. Le papier de l’état-major français.
Mais c’était l’encre qui l’arrêta.
Il avait passé dix ans dans les services secrets, à lire les rapports écrits à la main par des espions. Il connaissait les encres, leurs pigments, leurs absences. Cette lettre était datée de décembre 1893. Or l’encre bleu-noir utilisée — enrichie au cobalt — n’avait été introduite dans les fournitures de l’armée qu’en septembre 1895.
Il tourna la feuille vers le président.
— Cette lettre est un faux, dit-il. L’encre n’existait pas encore à la date mentionnée. Je peux en faire la démonstration chimique.
Le procureur général blêmit. Non loin, un colonel aux épaulettes dorées — celui qui avait apporté la pièce additionnelle — recula d’un pas, puis se retourna vers la sortie. Deux gendarmes s’interposèrent discrètement devant lui.
Le lieutenant tremblait si fort que les larmes coulaient sur son visage imberbe.
— Mes officiers m’ont ordonné… gémit-il.
Le président observa longuement le jeune homme, puis le procureur, puis la salle. Il se tourna vers les jurés.
— Le tribunal retire cette pièce. Elle sera transmise au parquet pour enquête sur faux en écriture publique. Capitaine Lefebvre, poursuivez.
Mais Lefebvre était arrivé au bout de ce qu’il avait.
Il se tourna vers Picquart, dont les yeux gris brillaient d’une clarté nouvelle.
— J’ai dit la vérité, monsieur le président. Le reste appartient à la justice.
Il n’entendit pas la fin de la séance. Les huissiers le conduisirent hors de la salle pendant que la voix du procureur se perdait dans un tumulte de journalistes et de cris. Le peuple de Rennes, debout dans les couloirs, le regarda passer sans comprendre qui il était — un inconnu barbu, les mains vides.
Il sortit du palais dans l’air brûlant de midi. L’Oiseau l’attendait, le col de sa veste relevé contre le monde.
— Alors ? demanda-t-il.
Lefebvre n’avait pas de réponse. Il avait fait ce qu’il devait. Maintenant, les autres devraient faire ce qu’ils devaient.
Les cloches de la cathédrale sonnaient lorsqu’un garde municipal lui tendit un pli, scellé aux armes de la République. Il le décacheta. Une écriture serrée, celle du ministre de la Guerre.
*Le procès a été suspendu pour délibération. On vous demande de rester à Rennes, mais en liberté.*
Il le relut deux fois.
En liberté.
Il se mit à rire, sans savoir pourquoi. Derrière lui, la lourde porte du palais se referma sur le siècle — et sur tout ce qu’il avait été.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.