L'Affaire Dreyfus : L'Ombre du Reporter
Lire le chapitre 33: The Aftermath of Justice
Le brouhaha montait des boulevards comme une marée lente, porté par les fenêtres ouvertes du petit café où Lefebvre avait trouvé refuge. Les journaux du soir s'arrachaient aux kiosques, et leurs titres énormes traversaient la rue par bribes : *Acquittement*, *Picquart libre*, *La vérité triomphe*. Quelqu'un avait lancé un bouquet de fleurs sur le passage d'un fiacre, et la foule l'avait applaudi sans savoir pourquoi.
Lefebvre finit son café froid. Ses doigts tremblaient encore de la matinée au tribunal — mais c'était fini, maintenant. Le verdict était tombé, la salle avait hurlé, et Picquart était sorti entre deux gendarmes qui ne le tenaient plus que par habitude.
— Une autre tasse, monsieur ?
Il leva les yeux. La serveuse souriait, sans le reconnaître. Ses vêtements civils, sa barbe mal taillée et son chapeau cabossé faisaient leur office : il était un inconnu dans une ville qui hurlait son nom.
— Non. Merci.
Il laissa quelques pièces et sortit.
La rue Étienne-Marcel était un flot d'inconnus heureux. Des gamins couraient avec des journaux sous le bras, des bourgeois se serraient la main comme un soir de victoire militaire. Lefebvre marcha contre le courant, les épaules remontées, cherchant l'ombre des façades. Il savait que la joie ne lui appartenait pas. Il n'était pas le héros du jour — pas encore. Le ministère avait promis des honneurs, mais les honneurs ne levaient pas son nom des listes de recherche. Tant qu'il portait ces habits de complot, il était hors-la-loi.
Un fiacre s'arrêta à sa hauteur.
— Montez, capitaine.
Lefebvre se figea. L'homme à l'intérieur ne se retourna pas, mais il reconnaissait la voix.
Il ouvrit la portière et s'installa.
— Directeur de la Sûreté. Vous savez que le ministère a lancé une formule de récompense pour ma capture, il y a trois semaines ?
— Cette formule a été abrogée ce matin, capitaine. Vous êtes libre, vous avez été acquitté de fait par le tribunal d'honneur. Le gouvernement a décidé de faire les choses propres.
Lefebvre resta silencieux pendant que le fiacre avançait dans une rue plus calme.
— On me dit que vous avez refusé la Légion.
— Je l'ai refusée.
— Et la médaille militaire ?
— Aussi.
L'homme soupira, sans colère.
— Vous êtes un imbécile courageux, dit-il. On vous offre la réhabilitation en grande pompe, et vous préférez rester dans l'ombre.
— Je n'ai rien fait pour qu'on me décore. J'ai fait mon devoir.
Le directeur se tourna enfin vers lui. Ses yeux étaient vifs, professionnels — un homme qui avait vu beaucoup de mensonges et quelques vérités.
— C'est précisément pour cela que le gouvernement veut vous pousser en avant. Vous comprenez la politique, Lefebvre ? On ne décore pas les hommes pour leur mérite. On les décore parce qu'ils servent un récit. Votre récit est commode.
— Je ne suis pas à vendre.
— Personne ne vous demande de vous vendre. On vous demande de tendre la joue qu'on vous a déjà frappée et d'apparaître à la cérémonie du 14 juillet. Une image vaudra mieux que dix rapports d'enquête. L'armée a besoin de se couvrir. Picquart est un martyr, vous êtes son témoin, et on vous invite au bal dans le camp qui vous a condamné.
Lefebvre regarda par la vitre. Ils traversaient le pont Royal ; la Seine brillait dans l'après-midi.
— Où me menez-vous ?
— À l'hôpital du Val-de-Grâce. Le colonel Picquart vous attend. Il a demandé à vous voir avant de quitter Paris pour l'Italie, où il compte se soigner.
— Alors vous saviez où me trouver ?
— Nous avons toujours su où vous trouver, capitaine. Depuis le premier jour. Vous étiez un excellent officier de renseignement, mais vous avez encore à apprendre ce qu'est la surveillance.
Lefebvre ne sourit pas.
— Vous avez lu mon dossier.
— Nous l'avons lu en long et en large. Et le reste de l'état-major voudrait le brûler. Mais il y a une page qui nous intéresse particulièrement. Celle du rapport d'Halphen. Vous n'avez rien dit sur la provenance de la fameuse liste.
— Non.
— Et vous ne direz rien ?
— Pas maintenant.
Le directeur hocha la tête, comme s'il s'y attendait. Le fiacre ralentit devant les grilles de l'hôpital militaire.
— Le colonel Picquart est au pavillon B, deuxième étage. Il est faible, mais il parle. Je vous laisse trente minutes, puis je vous ramène en ville. Nous avons encore à discuter de votre avenir, vous et moi.
Lefebvre sortit sans une parole.
Le pavillon B sentait l'eau de Javel et la cire. Une religieuse le conduisit le long d'un corridor clair, où la lumière d'après-midi tombait en longues flaques sur le linoléum. La chambre était simple : un lit, un fauteuil, une table avec une carafe d'eau.
Picquart était assis, adossé à ses oreillers, le visage encore marqué par l'épreuve. Mais ses yeux étaient si vifs que Lefebvre en eut presque un choc. Ils avaient brûlé la fièvre pendant des mois ; maintenant, ils semblaient dévorer la lumière.
— Capitaine Lefebvre. Le héros de la dernière heure.
— Colonel. Vous auriez pu attendre que je sois mort pour me faire ce compliment.
Picquart eut un rire sec, qui lui arracha une grimace.
— Asseyez-vous. Ne me faites pas lever, mes jambes ne me portent pas encore.
Lefebvre s'assit dans le fauteuil. Les deux hommes se regardèrent. Il y avait entre eux la familiarité de ceux qui ont partagé le même danger sans jamais se concerter — une confiance construite sur l'absence d'autre choix.
— Vous avez eu le rapport d'Halphen quand je vous l'ai envoyé, dit Picquart.
— Oui.
— Et la liste ? La microphotographie ?
— Je l'ai remise au ministre de la Guerre. Je n'ai pas fait de copie.
Picquart hocha la tête, appréciateur.
— Sage. Si ces noms sont connus d'un côté, ils finissent toujours par être connus de l'autre. Mais je sais ce que vous avez fait pour votre futur. Vous vous êtes fait un ennemi du ministre.
— Le ministre m'a offert une décoration.
— Et vous l'avez refusée.
— Je ne veux pas de ce qu'on gagne par la compromission.
Picquart ferma les yeux un instant. Sa main droite, posée sur le drap, semblait plus mince que dans le souvenir de Lefebvre.
— Vous êtes jeune, dit-il lentement. Vous croyez encore qu'il y a un chemin propre. Je l'ai cru aussi. J'ai servi la République avec des gants blancs. Et j'ai été trahi par les hommes que je protégeais.
— Vous ne me conseillez pas de refuser ?
— Je ne vous conseille rien. Je vous observe. Vous avez fait preuve d'un courage rare, André. Vous avez deviné où se cachait la vérité avant que vos chefs n'aient l'idée de la chercher, et vous l'avez extraite de terre avec vos mains nues. Mais il faut que vous sachiez une chose : si vous restez dans l'armée, ils vous détruiront. Pas vite — lentement. Ils vous donneront des postes sans importance, vous enverront en province, vous noieront dans des rapports inutiles. Vous finirez colonel en garnison à Tarbes, portant la médaille qu'on vous offrira parce que le scandale sera oublié et qu'on voudra vous neutraliser dans l'honneur.
— Vous êtes amer, colonel.
— J'ai eu le temps de le devenir. Ces mois de cellule m'ont servi au moins à ça.
Lefebvre baissa les yeux sur ses mains. Il les regarda comme on regarde des instruments de travail dont on connaît l'usage à venir.
— Et vous ? Que ferez-vous ?
— L'Italie. Le repos. Et puis, on me parle de politique. La République sait payer ses martyrs, André. On m'offre une circonscription dans le Midi, un siège qui me tend les bras parce que mon histoire les flatte. Je serai député, si Dieu et mes poumons le veulent.
— Vous seriez bon à ça, colonel.
— Peut-être. Mais je le serais encore plus si j'avais un homme comme vous à mes côtés. Non pas comme subordonné, comprenez-moi bien. Comme associé. Un homme qui sait lire un terrain et qui sait quand mentir à un tribunal pour faire passer la vérité dans une autre porte.
Lefebvre sourit, pour la première fois depuis longtemps.
— Vous voulez recruter un capitaine qui a refusé la Légion ?
— Je veux recruter un homme qui connaît la valeur d'un secret. Et vous l'avez prouvé. Vous savez ce qu'il en coûte de garder une vérité lorsqu'elle ne sert personne. Vous avez l'instinct de l'investigateur, mais vous avez aussi la fièvre de la justice. À Paris, dans trente ans, ce sera une arme redoutable.
Lefebvre regarda par la fenêtre. Le ciel était d'un bleu de plus en plus pâle, presque lavé. Il sentit l'agonie de Picquart comme une compagnie dans la pièce — une présence lourde et fragile.
— Et mon nom, colonel ? Sur les registres de l'armée, il reste gravé comme un déserteur pendant trois semaines. On m'a retiré mon épaulette, puis on me l'a rendue avec des excuses. Savez-vous ce que c'est que de porter une épaulette qui a été dévissée ? On la sent toujours légèrement de travers.
— Je le sais, André. On m'a cassé, moi aussi. Ils ont essayé de me casser devant toute la France, et ils ont réussi pendant un temps. Mais vous avez devant vous le même choix que j'ai fait, bien malgré moi : se relever ou rester par terre. Vous êtes trop méfiant pour rester par terre.
Lefebvre resta silencieux un long moment. Au-dehors, la rumeur de la ville montait jusqu'à eux — des cris, des rires, des cloches.
— Je veux finir mon travail, dit-il enfin.
— Quel travail ?
— La liste. Les généraux qui ont ordonné la manufacture de faux. Leurs noms sont dans un tiroir du ministère, mais ils ne sont pas encore en prison. Tant que la France célèbre, ils se cachent. Et pendant qu'ils se cachent, ils préparent leur échappée.
Picquart ferma les yeux, comme pour peser ses forces.
— Vous voulez partir en chasse avant que la fête soit finie.
— Je ne veux pas les voir sourire dans dix ans, colonel. Vous me parlez de politique, de circonscriptions, d'avenir. Il n'y aura pas d'avenir tant que l'assassin de la vérité n'aura pas enlevé ses gants.
Picquart rouvrit les yeux. Il soutint le regard de Lefebvre sans ciller.
— Bon. Alors je ne vous dirai pas de rester. Mais écoutez ceci : quand vous aurez fini votre chasse, quand les noms seront sur la place publique — si vous n'êtes pas mort, ce que j'espère — venez me voir. Je n'aurai peut-être plus un poumon entier, mais il me restera une tribune. Et une tribune, c'est encore l'arme la plus longue de la République.
Lefebvre se leva. Il tendit la main, et Picquart la serra avec une énergie qui surprit les deux hommes.
— Au revoir, colonel. Prenez soin de vous.
— Gardez votre prudence, capitaine. Elle vaut mieux qu'une décoration.
Lefebvre quitta la pièce sans se retourner. Dans le couloir, le directeur l'attendait, l'air indifférent, les mains derrière le dos.
— Vous avez vos trente minutes ? demanda Lefebvre.
— Vous en avez utilisé vingt-cinq. Mais j'ai une autre information pour vous.
Lefebvre s'arrêta.
— Laquelle ?
— Le général Marbot — celui que vous cherchez depuis que vous avez vu la liste — a quitté Paris cette nuit. Résidence non déclarée. Son intendant a fait vider son appartement du boulevard Saint-Germain avant l'aube.
Le cœur de Lefebvre se serra.
— Vous ne l'avez pas arrêté avant qu'il parte ?
— Il a encore un bouclier politique, capitaine. Un homme de son rang ne se laisse pas cueillir comme un junky. On ne peut pas l'accuser sans preuve publique. Et les preuves sont encore dans une microphotographie que personne n'a su projeter en séance.
Lefebvre resta immobile, le regard droit pendant que les informations s'organisaient en ordre de bataille.
— Où est-ce qu'il est allé ?
Le directeur sourit, comme un professeur qui voit enfin un élève poser la question attendue.
— Un endroit où les frontières sont perméables et les regards indiscrets rares. Il a une villa dans les Alpes, près de la frontière suisse. Une retraite qu'il a achetée sous un nom d'emprunt il y a huit ans, mais dont le notaire a accepté de nous parler en échange d'une discrétion que nous lui avons accordée.
— Luzarches ? demanda Lefebvre.
Le directeur le regarda avec un intérêt nouveau.
— Non. Viraz. Un petit village sur les hauteurs.
— Combien de temps de voyage ?
— Deux nuits de train.
Lefebvre hocha la tête, une fois.
— Alors je pars ce soir.
Le directeur inclina la tête.
— Le ministère ne vous donnera pas d'ordre. Vous êtes encore un soldat, mais vous n'êtes plus un service.
— Je n'ai jamais eu besoin d'un service.
Le directeur le dévisagea un instant, puis il tira une enveloppe de sa poche intérieure.
— Des billets de train. Paris – Genève, via Dijon. Je les avais préparés pour d'autres raisons, mais ils feront l'affaire.
Lefebvre prit l'enveloppe. Il ne la regarda pas.
— Vous voulez que je vous dise merci ?
— Non, capitaine. Je veux que vous me disiez ce que vous trouverez, quand vous le trouverez. Et que vous n'oubliiez pas que la République a besoin de preuves vivantes, pas de héros morts.
Lefebvre glissa l'enveloppe dans sa poche intérieure.
— Je ne suis pas encore votre homme politique.
Le directeur sourit sans chaleur.
— Vous le serez, capitaine. La mort du général Marbot — si elle arrive — fera de vous un martyr augmenté d'une légende. La politique vous ramassera comme elle ramasse tout ce qui brille et qui saigne. Je vous laisse le temps de décider ce que vous voulez être quand c'en sera fini.
Lefebvre passa devant lui sans répondre.
Il descendit l'escalier de l'hôpital, traversa la cour où l'air sentait la pierre chaude et le feuillage, puis s'arrêta sur la place, regardant Paris qui flambait dans le couchant.
La clameur des boulevards venait jusqu'à lui, glorieuse et vide.
Il pensa à Picquart, affaibli dans son lit. Et il pensa au vieux général qui fuyait vers la neige, emportant avec lui les dernières pièces du dossier.
Il desserra son col, sortit son chapeau, et dit à voix basse, à personne d'autre que lui :
— Cette fois, je ne laisserai pas la République enterrer la vérité avant lui.
Il partit à pied vers la gare de Lyon, se fondant dans la foule qui dansait.
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