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L'Affaire Dreyfus : L'Ombre du Reporter

Lire le chapitre 5: The Vanishing Note

La lampe à gaz grésillait au plafond du bureau des archives, projetant des ombres mouvantes sur les rayonnages métalliques. André Lefebvre ferma la porte derrière lui avec un déclic discret, retenant son souffle. Le bâtiment du ministère de la Guerre dormait encore dans la pénombre de cinq heures du matin, et il comptait bien profiter de ce silence.

Il connaissait le chemin par cœur. Troisième travée, ensuite un détour par la section des documents classés. Les registres des entrées et sorties du courrier confidentiel étaient tenus de manière méticuleuse par les commis, à la plume et à la règle. Lefebvre avait besoin de retracer l'origine de la note forgée. L'original avait disparu de son bureau — volé par Brugère, sans doute — mais les archives gardaient parfois des traînées, des copies de brouillons, des mentions de transaction.

Il tira le premier registre, celui de l'année précédente, celui qui couvrait la période de l'arrestation de Picquart. Ses doigts glissèrent sur le papier vergé, suivant les colonnes serrées. Rien. Le document avait été versé au dossier par la section de statistique, le service de renseignement dirigé en apparence par Henry. Mais entre l'écriture du brouillon et sa mise au propre, il y avait nécessairement un maillon. Un commis. Un copiste. Quelqu'un qui avait tenu le papier dans ses mains.

Il passa au registre des correspondances internes du mois de février. Son index s'arrêta sur une ligne, écrite dans une encre légèrement plus pâle que les autres. *« Bordereau n° 29, copie pour M. le colonel Picquart, transmise le 12. »* La mention était barrée d'un trait fin, presque effacé. Qui avait pris soin de raturer cette ligne sans l'ôter tout à fait ?

Lefebvre sortit son carnet et nota la date. Le 12 février. Le même jour où le dossier Dreyfus avait été consulté pour la première fois par Picquart, selon les minutes du procès. Quelqu'un du service de statistique avait donc produit une copie du bordereau qui accablait Dreyfus — et peut-être l'avait glissée parmi les pièces pour piéger le colonel.

Il fallait trouver le commis. Lefebvre referma le registre avec précaution et se dirigea vers la salle des traitements, où les secrétaires recopiaient les rapports à l'usage des officiers. Dans les casiers de bois alignés contre le mur, il savait que chaque commis laissait ses brouillons et ses notes personnelles. Il parcourut les noms gravés au pochoir sur les étiquettes. Barbier, Clouet, Davin, Dumont. Rien ne ressemblait à ce qu'il cherchait.

Puis, tout au fond, une étiquette presque entièrement décollée ne portait plus que deux lettres : *Du*.

Lefebvre l'ouvrit. Le casier était vide, à l'exception d'une seule feuille froissée et noircie sur les bords, comme si on avait tenté de la brûler rapidement avant de la jeter. Il la prit entre deux doigts, la déplia. Le papier était raturé, mais l'encre des premières lignes demeurait lisible. *« Conformément aux instructions du major H., je rédige la pièce destinée à établir la culpabilité de l'officier… »* Plus bas, une signature difficile à déchiffrer, précédée d'un nom clair.

*Duval.*

Lefebvre glissa la feuille dans sa poche intérieure, contre sa poitrine, et referma le casier avec soin. Duval. Ce nom ne lui disait rien, mais il savait que ce genre de commis ne restait jamais longtemps au ministère. On les mutait aux colonies, ou on les remerciait sans recommandation. Et parfois, on les faisait disparaître.

Il quitta les archives comme il y était entré, à pas feutrés, laissant la lampe à gaz mourir derrière lui.

La pluie s'était mise à tomber. Lefebvre remonta le boulevard Saint-Germain sous les marronniers, le col de son manteau relevé, l'esprit occupé par ce nom. *Duval.* Il connaissait un sous-officier à la retraite du nom de Duval, mais celui-ci était mort l'an dernier d'une crise de foie, disait-on. Ce commis était-il le même ? Il fallait vérifier, mais la journée s'annonçait chargée.

Il poussa la porte de son appartement, rue de Grenelle, et alla droit à la cheminée où le feu couvait encore sous la cendre. Il jeta la feuille calcinée dans la braise et la regarda se consumer lentement, les mots s'embrasant dans une lueur orange. Il gardait le souvenir exact du texte dans sa tête, il n'avait pas besoin du support. Ce qu'il fallait, c'était retrouver Duval.

Une heure plus tard, après une toilette rapide et un café avalé debout, Lefebvre se présenta à la caserne de la rue de Babylone. Les bureaux des chefs de section s'alignaient au premier étage, derrière des portes de chêne opaque. Il connaissait l'un des adjudants en poste, un certain Renard, qui avait servi sous ses ordres avant d'être versé dans l'administration. Il espérait en tirer une adresse.

Renard le reçut sans surprise, mais son visage se ferma lorsqu'il entendit la question.

— Duval ? demanda-t-il en se grattant le menton. Il n'est plus au ministère depuis le printemps dernier. Affectation au dépôt de Constantine, je crois. Qu'est-ce que tu lui veux, à celui-là ?

— Une signature, mentit Lefebvre. Une affaire de rapport mal classé. Tu as son dossier ?

— Il est parti précipitamment, si tu veux mon avis. On murmurait qu'il avait eu des démêlés avec le major Henry. Pas du genre à se laisser bousculer, Henry. Duval, lui, c'était un petit homme nerveux. Il a disparu un lundi matin, sans prévenir. Son casier a été vidé dans la semaine.

— Vidé par qui ?

Renard cligna des yeux, hésitant.

— Le sergent-chef Brugère. Il est venu avec l'ordre du major.

Brugère. Encore lui. Lefebvre remercia Renard et sortit. Il remonta la rue en parlant à voix basse, rageur. Brugère avait volé le document compromettant sur son bureau, il avait purgé le casier de Duval. L'homme était le valet de Henry, ou pire. Picquart avait dit « double agent » — pour qui, alors ?

Il décida de tenter sa chance du côté du registre des mutations. Un commis devait bien laisser une trace, une adresse, un dossier de solde. La préfecture militaire de la Seine tenait ces documents. Il s'y rendit dans la matinée, utilisant son rang pour contourner l'attente. Le commis en chef lui tendit finalement un dossier mince : *Duval, Joseph, né en 1854 à Baccarat, ancien adjudant, cryptographe, dégagé pour raisons de santé en mars dernier.* Adresse connue : impasse des Sablons.

Lefebvre nota l'adresse et sortit. Il prit un fiacre jusqu'à l'impasse des Sablons, un passage étroit et sombre derrière la rue de l'Université. Les immeubles avaient des façades grises, lépreuses, et un chien famélique grattait le pavé devant une porte cochère. Il entra dans la cour et consulta les plaques : le logement de Duval était au troisième étage.

Il monta les escaliers. La porte du troisième était entrebâillée. Lefebvre hésita une seconde, puis la poussa d'un doigt.

L'appartement était vide. Entièrement vide, à l'exception d'une chaise renversée et d'un reste de malle abandonnée au centre de la pièce. Pas de meubles, pas de papiers — mais sur le parquet poussiéreux, il vit une trace sombre, une moisissure noire qui dessinait un rectangle. On avait posé là quelque chose de long, un coffre, pendant des années. Un solde de loyer impayé, sans doute. Lefebvre ne trouva aucun indice, aucune lettre. Rien.

Il redescendit, perplexe. La concierge, une femme au visage plissé, l'observait depuis sa loge.

— Celui-là ? Il est parti il y a déjà six mois. Des hommes en uniforme sont venus prendre ses affaires. Je n'ai pas demandé pourquoi.

Des hommes en uniforme. Encore le ministère. Duval n'était pas simplement muté. Il était volatilisé.

Lefebvre ressortit dans la rue et s'arrêta sous un réverbère. Il saisit son carnet et écrivit rapidement son nom, son adresse, sa fonction, et en dessous, en lettres capitales : *DUVAL, DISPARU LE 12 MARS. ÉTAT-MAJOR PARALLÈLE.*

Il referma le carnet. Une voix derrière lui fit :

— Il fait froid, n'est-ce pas, capitaine ?

Lefebvre se retourna, le cœur battant. Le sergent-chef Brugère se tenait à quelques pas, immobile, son képi sous le bras, ses yeux gris posés sur lui sans expression.

— Vous me suivez, Brugère ? demanda Lefebvre d'une voix aussi neutre que possible.

— Je vous conseille. C'est dangereux, le quartier. On ne sait jamais qui rôde. Certains pourraient prendre intérêt à vos recherches.

— Mes recherches vous concernent, alors ?

Brugère sourit, mais uniquement des lèvres.

— Non, capitaine. Elles concernent quelqu'un qui vous dépasse. Et qui dépassait le colonel Picquart. Si j'étais à votre place, j'arrêterais de creuser. Le trou est assez profond pour vous enterrer tout entier.

Il salua brièvement et tourna les talons, disparaissant au coin de la rue.

Lefebvre resta là, les poings serrés dans ses poches. Le nom de *Duval* l'avait conduit à un appartement vide, et Brugère n'attendait que lui. Mais une chose était claire désormais : la note n'avait pas seulement été forgée pour condamner Picquart. Elle avait été rédigée par un homme dont la disparition prouvait qu'il n'y avait pas une seule pièce du puzzle que le ministère était prêt à laisser traîner.

Il retourna chez lui précipitamment. Il fallait mettre le locket à l'abri. Chez lui, rue de Grenelle, la porte de son appartement était entrouverte. Il la poussa lentement. La pièce était sens dessus dessous — tiroirs jetés au sol, matelas éventré, papiers éparpillés. Et sur le sol, au centre du désastre, une boîte à bijoux brisée, vide.

Le locket avait disparu.