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L'Affaire Dreyfus : L'Ombre du Reporter

Lire le chapitre 6: The Shadow's Trail

La pluie battait les vitres du café lorsque Lefebvre poussa la porte. Il s’assit à une table du fond, déplia une carte de Paris et feignit de l’étudier. En réalité, son regard suivait la silhouette de l’agent du ministère qui l’avait filé depuis la rue Saint-Dominique. L’homme s’installa près de la fenêtre, commanda un absinthe, et ouvrit un journal qu’il ne lirait jamais.

Trois jours s’étaient écoulés depuis le saccage de son appartement. Trois jours depuis que le médaillon avait disparu. Trois jours pendant lesquels Lefebvre avait dormi dans des garnis différents, changeant de quartier chaque nuit, se déplaçant comme un homme traqué.

Le nom de Duval le hantait. Cryptographe au service du Major Henry — c’était là le seul fil que la conspiration n’avait pu rompre entièrement. Le registre du personnel de la section de chiffrement était conservé aux archives militaires, sous scellés administratifs. Mais Lefebvre connaissait un archiviste qui lui devait une faveur, contractée lors d’une affaire de faux papiers qui aurait pu ruiner la carrière du vieil homme.

Il régla son café, sortit par la porte latérale, longea la rue de Grenelle et entra dans les archives par l’entrée des livreurs. L’archiviste, un homme maigre aux lunettes épaisses nommé Perrin, l’attendait au troisième étage, près des rayons de registres militaires.

« Vous avez une heure, pas plus, chuchota Perrin. Le général Gonse fait inspecter les registres demain. »

Lefebvre s’assit à une table de bois et ouvrit le registre des affectations de la section cryptographique, années 1893 à 1896. Son index courut le long des colonnes de noms, de grades, de dates. Duval, Émile. Affecté au chiffrement sous les ordres directs du Major Henry, février 1894. Transféré au service des documents classifiés, décembre 1895. Puis, en mai 1896 — trois mois avant l’arrestation de Picquart — une seule mention : « Démission acceptée pour raisons familiales. »

Raisons familiales. Lefebvre ricana intérieurement. Le Duval dont on avait vidé l’appartement comme un homme qui s’évapore n’avait donné aucune raison à quiconque. Il feuilleta plus loin et trouva un rapport d’évaluation rédigé par Henry lui-même, daté de mars 1896. Le major y décrivait Duval comme « un élément compétent mais d’un tempérament nerveux, sensible aux conflits d’autorité ».

Sensible aux conflits d’autorité. On aurait aussi bien pu écrire : un homme qui pose des questions.

Un détail attira son œil. En marge du rapport, une annotation à l’encre plus foncée, différente de celle d’Henry : un paraphe qu’il reconnut immédiatement pour l’avoir vu sur des ordres de détachement — celui de l’état-major parallèle dont Picquart avait parlé. Un nom n’y figurait pas, seulement des initiales : G. R.

Lefebvre nota les initiales sur un bout de papier, replaça le registre et remercia Perrin d’un signe de tête. L’archiviste verrouilla la salle derrière lui, le visage blême.

Dehors, la pluie avait cessé. Son filateur s’était posté à l’angle de la rue de Varenne, fumant une cigarette. Lefebvre prit une direction opposée, tourna plusieurs fois, et entra dans la caserne de la Garde républicaine par une porte réservée aux fournisseurs. Il connaissait un sous-officier qui lui permettrait de passer par les écuries pour rejoindre les bureaux de la section de renseignements.

Le Major Henry était dans son bureau, penché sur des dossiers, une pipe éteinte entre les dents. Il leva les yeux lorsque Lefebvre entra sans frapper. Son visage se ferma.

« Capitaine Lefebvre. Vous avez une façon discourtoise d’annoncer votre présence. »

« J’ai besoin de vous parler de Duval. »

La mâchoire d’Henry se crispa. Il reposa sa pipe et croisa les doigts sur la table. Le silence pesa quelques secondes.

« Duval a quitté le service. Démission pour raisons personnelles. Je ne vois pas ce qu’il y a à ajouter. »

« Raisons personnelles, répéta Lefebvre en s’asseyant sans y être invité. C’est curieux. Le registre indique qu’il a travaillé sous vos ordres directs sur des documents sensibles. Des documents qui ont abouti, si je ne me trompe, dans le dossier de l’affaire Picquart. »

Les yeux d’Henry se rétrécirent. Il se pencha en avant, la voix tombant d’un ton.

« Écoutez-moi bien, Lefebvre. Vous êtes jeune, vous êtes ambitieux, et vous avez la fâcheuse habitude de fourrer votre nez où il ne faut pas. Le colonel Picquart est en prison non pas parce que Duval l’a trahi, mais parce qu’il a trahi son pays. Vous feriez mieux de vous occuper de vos propres affaires, si vous tenez à porter l’uniforme. »

« C’est une menace ? »

« C’est un avertissement, dit Henry en se levant. Le dernier. Vous avez déjà perdu certaines choses qui vous étaient chères. Vous pourriez en perdre davantage. Votre poste. Votre réputation. Votre liberté. Peut-être même votre vie, si vous persistez à fouiller des affaires qui ne vous regardent pas. »

Lefebvre resta assis, soutenant le regard du major. Le silence entre eux était chargé d’électricité.

« Qui est G. R. ? » demanda-t-il finalement.

Henry pâlit. Sa main chercha la pipe, la saisit, la reposa. Quand il parla, sa voix avait changé — plus basse, plus dangereuse.

« Je ne sais pas de quoi vous parlez. Et si j’étais vous, je n’irais pas prononcer ces initiales à voix haute. Certains noms attirent l’attention de gens qui n’aiment pas être dérangés. »

« Je croyais que vous ne saviez pas de quoi je parlais. »

Un muscle tressaillit sous l’œil d’Henry. Il contourna son bureau, ouvrit la porte et fit un geste de la main.

« Sortez. Maintenant. Et ne revenez pas. »

Lefebvre se leva lentement, salua avec une ironie appuyée et sortit. À peine eut-il fait trois pas dans le couloir qu’il entendit Henry décrocher le téléphone et parler à voix basse, trop bas pour qu’il puisse distinguer les mots. Mais il avait vu le visage du major. Il avait vu la peur. Et la peur, chez un homme comme Henry, était plus révélatrice que n’importe quel aveu.

Il traversa la caserne, salué par quelques officiers qui détournèrent les yeux aussitôt. L’ostracisme avait commencé. Le nom de Lefebvre circulait dans les bureaux, associé à celui de Picquart, à celui de Jaurès. Il était devenu une contagion qu’on évitait de croiser.

Au lieu de rentrer à son garni, il prit un fiacre jusqu’au faubourg Saint-Antoine, où il avait loué une chambre sous un faux nom deux jours auparavant. La concierge lui tendit une enveloppe déposée trois heures plus tôt. Pas de timbre, pas d’expéditeur. Il ouvrit à l’intérieur de sa chambre, ferma le verrou et tira les rideaux.

Un seul feuillet, manuscrit, d’une écriture fine et serrée :

« Ils ont brûlé l’appartement de Duval cette nuit. Le feu a pris vers trois heures du matin. Les voisins disent que ça sentait l’essence. La police conclura à un accident. La police a déjà conclu. Votre médaillon a été vu entre les mains d’un homme qui travaille pour le service de surveillance du Palais-Bourbon. Il l’a remis à un intermédiaire. La trace s’arrête là. On m’a demandé de vous dire ceci : cherchez l’homme à la cicatrice. Il sait où est la femme du médaillon. Et il sait qui est G. R. Soyez prudent. Votre correspondant. »

Pas de signature. Lefebvre relut le message deux fois. Le médaillon existait encore. La femme aussi. Et derrière tout cela, une ombre plus vaste se dessinait — une ombre qui brûlait les appartements, qui effaçait les hommes, qui contrôlait les archives jusqu’au plus haut niveau.

Il s’assit près de la fenêtre, tenant le feuillet entre ses doigts. L’homme à la cicatrice. Il se souvint d’une silhouette aperçue près du ministère, quelques jours avant l’arrestation de Picquart. Un homme au visage balafré qui parlait avec Brugère dans l’ombre d’une porte cochère.

Le portrait se complétait. Brugère, double agent. Un officier à la cicatrice. Des initiales mystérieuses au sommet de la hiérarchie parallèle. Et au centre, une femme dont le visage souriait encore dans un médaillon volé, comme un souvenir qu’on ne peut effacer.

Lefebvre plia le feuillet, le glissa dans sa poche intérieure et sortit dans la nuit. Il savait où trouver les cafés où se réunissaient les espions, les intermédiaires, les hommes de l’ombre. Il savait où chercher.

Il commença à marcher vers la rue des Rosiers.