L'Affaire Dreyfus : L'Ombre du Reporter
Lire le chapitre 7: The Spy's Lair
Le passage de la rue des Rosiers sentait le chou bouilli et la misère. Des ombres s'agglutinaient devant les portes, des regards qui se détournaient au moment où il posait les yeux sur eux. Lefebvre avançait d'un pas égal, la main dans la poche de son manteau, serrant le petit étui qui contenait ses cartes. Les mots du billet anonyme lui revenaient en mémoire : *Pour la femme du locket, demandez le café du Croissant Noir, rue des Rosiers. Demandez Mirza.*
L'enseigne était à peine visible, une planche noircie par la fumée où l'on distinguait un croissant de lune. À l'intérieur, la lumière jaunâtre des quinquets éclairait des visages qui se tournèrent brièvement, puis retournèrent à leurs tasses de café noir ou d'absinthe trouble. Un homme au fond lisait un journal russe ; une femme en fichu sombre comptait des pièces. Rien de suspect en apparence, c'était précisément ce qui l'inquiétait.
Il s'approcha du comptoir. Le patron, un homme obèse aux manches retroussées, essuyait un verre d'un chiffon graisseux.
« Mirza, demanda Lefebvre à voix basse.
— Qui demande ?
— Un ami de ceux qui écrivent des lettres discrètes.
Le patron ne sourit pas, mais son regard glissa vers une table dans l'angle. Une femme s'y tenait, seule. Elle devait avoir la quarantaine, des traits encore beaux mais fatigués, le visage poudré pour masquer les meurtrissures que la vie y avait laissées. Ses yeux étaient d'un bleu éteint qui avait dû être vif autrefois. Un chapeau défraîchi reposait à côté d'elle, sur la table, ainsi qu'un verre à moitié vide.
Lefebvre s'avança, ôta son chapeau par réflexe militaire, et s'assit en face d'elle sans y être invité.
« Madame von Keller ?
Elle leva les yeux. Pas de surprise, pas de peur. Plutôt une lassitude résignée.
« Le lieutenant qui cherche ce qui le dépasse, dit-elle. On m'a prévenue qu'un officier poserait des questions.
— On vous a bien renseignée. Je vous cherche depuis plusieurs jours, madame.
— Vous me cherchez, ou vous cherchez ce que je sais ?
— Les deux, peut-être.
Elle but une gorgée d'alcool. Son regard passa au-dessus de l'épaule de Lefebvre, vers la porte, puis revint à lui.
« Vous êtes du contre-espionnage ? demanda-t-elle.
— Capitaine André Lefebvre, section de statistiques. Je travaille pour le colonel Picquart.
À ce nom, quelque chose passa dans son visage. Un éclair fugace, presque imperceptible, mais Lefebvre le capta.
« Le colonel Picquart est en prison, dit-elle d'une voix plus douce.
— Vous le savez donc.
— Tout le monde le sait, capitaine. Ou presque tout le monde. Vous avez du courage de venir me voir. Ou de la naïveté. L'une n'exclut pas l'autre.
Lefebvre posa sur la table une reproduction photographique qu'il avait fait faire à la hâte avant que l'original ne disparaisse. Le portrait de la femme en miniature. Il la poussa vers elle.
Maria von Keller la contempla longtemps. Ses doigts tremblèrent, juste un peu, quand ils effleurèrent le papier.
« C'était il y a bien longtemps, murmura-t-elle. À l'époque où j'étais encore — comment dire — respectable.
— Le colonel Picquart vous a offert ce portrait ?
Elle releva la tête, et pour la première fois, il vit une certaine fierté dans ses yeux.
« Le colonel Picquart était un homme bien, capitaine. Un homme de parole. Quand il m'a connue, je n'étais pas encore ce que je suis devenue. J'étais la femme d'un attaché militaire autrichien. Nous nous sommes rencontrés à un dîner, à l'ambassade. Chose banale pour lui, peut-être. Pas pour moi.
— Vous avez eu une liaison.
— Je ne lui ai rien demandé, et il ne m'a rien promis. Mais il y avait de l'affection. De l'affection sincère, si vous voulez savoir. Il m'a offert ce médaillon lors d'un de nos derniers rendez-vous, avec cette gravure, en souvenir de ce que nous avions vécu. Une façon de mettre fin aux choses en beauté. Il était marié, j'étais mariée. Nous étions tous deux trop intelligents pour croire à une issue heureuse.
Lefebvre regardait ses mains. Elles étaient fines, mais les ongles étaient tachés par le travail que sa condition actuelle l'avait forcée à faire. Elle n'était plus la baronne qu'elle avait été, elle était devenue autre chose. Une informatrice, une intermédiaire. Une épave.
« Ce médaillon, dit-il. Quelqu'un me l'a volé il y a trois jours. Mon appartement a été mis à sac.
Maria von Keller rit, d'un rire sans joie, puis se reprit, finissant son verre d'un trait.
« Le médaillon et moi, nous sommes des marchandises qu'on se prête, capitaine. On ne le volera pas une seule fois. Il a dû changer de mains une dizaine de fois depuis que Picquart me l'a offert. Chaque fois qu'une personne veut me nuire — ou nuire à quelqu'un qui m'a approchée — elle ressort ce portrait. C'est une arme, vous comprenez. Une arme muette.
— Qui l'a utilisé en dernier ?
Elle baissa la voix, malgré le bruit du café autour d'eux.
« Un homme est venu me voir il y a deux semaines. Pas jeune. Une cicatrice sur la joue gauche, qui remonte jusqu'à la tempe. Il parlait avec un accent, un ton militaire. Il voulait savoir si le colonel Picquart m'avait confié des documents quand nous étions ensemble.
Lefebvre sentit le sang battre dans ses tempes. L'homme balafré. Celui que Brugère avait approché devant le ministère. Celui qui connaissait la femme et celui qui se cachait derrière la conspiration.
« Que lui avez-vous dit ?
— La vérité. Que Picquart ne m'avait jamais confié le moindre document. Que nos rendez-vous étaient personnels. Il ne m'a pas crue, je crois. Il m'a menacée de me faire déporter — il semblait connaître mes activités actuelles. Activités fort peu patriotiques, disait-il, bien qu'elles soient tout de même rentables.
Elle rit de nouveau, un rire plus dur cette fois.
« Je lui ai dit que les affaires de cœur ne faisaient pas de bons dossiers d'espionnage. Il est parti sans me faire de mal. Mais j'ai vu ses yeux, capitaine. C'est un homme qui tue sans états d'âme quand on lui en donne l'ordre.
— Vous savez qui il est ?
— Je sais ce qu'il fait. Il travaille pour quelqu'un d'important — un homme qu'on appelle l'ombre, mais que je n'ai jamais vu. Je suis sûre que ce balafré ne sait pas lui-même pour qui il œuvre réellement. On ne lui laisse pas connaître le nom du donneur d'ordre. Trop dangereux.
Elle fouilla dans son sac, un vieux réticule usé, et en sortit une cigarette sale qu'elle alluma sans demander la permission.
« Mais je peux vous dire une chose, capitaine. Cet homme cherchait bien plus qu'un souvenir d'amour. Il cherchait à savoir si Picquart avait gardé des liens avec des membres étrangers du corps diplomatique. Des Autrichiens, des Allemands. Il veut monter un dossier de trahison irréfutable.
— C'est déjà fait, dit Lefebvre amèrement. Le bordereau, les notes, le conseil de guerre. Tout est préparé depuis longtemps.
— Alors il va vous falloir trouver l'erreur dans leur mécanique, capitaine. Parce que cette machine, elle écrase tout ce qui passe dessous.
Lefebvre se leva. Il sortit une pièce de sa poche et la laissa sur la table pour le verre qu'elle avait consommé.
« Si quelqu'un d'autre vous interroge, dites que je ne vous ai pas trouvée.
— Vous pensez que cela suffira ?
— Non. Mais ça me donnera du temps.
Il se dirigeait vers la sortie quand sa voix le rappela.
« Capitaine.
Il se retourna. Elle avait ramassé la reproduction du portrait et la tenait entre ses doigts, le regard étrangement doux.
« Picquart était un homme incapable de trahir son pays. Je le connais. Il faut croire à cela. C'est tout ce que j'ai pu vous dire.
— Je le crois, madame. C'est peut-être la seule chose qui me reste.
Il sortit dans la rue, sous le froid du crépuscule. Le volet d'un café voisin s'était ouvert derrière lui, à sa droite. Une silhouette s'y découpa, puis s'éclipsa dans l'ombre. Il n'attendit pas de voir son visage. Il savait qu'il était suivi.
Et il savait, surtout, que le balafré n'était pas un simple exécutant. Il connaissait les affaires de Picquart. Il connaissait les cercles diplomatiques. Il avait fait toute sa carrière au cœur même de la machine qu'il servait.
D'Anglars. Un nom lui vint à l'esprit, comme une fulgurance. Son vieux camarade du Tonkin, qui servait maintenant au bureau du personnel, et qui avait un droit inégalé sur les hommes de Henry. Lefebvre savait qu'il y avait des dettes qu'on ne peut pas rembourser, et des secrets qui se paient au prix fort.
Il accéléra le pas, s'engageant dans une ruelle étroite, puis une autre. Le dossier qu'il avait entre les mains était encore trop fragile. Trop de fils, pas assez de preuves. Il fallait quelqu'un qui puisse témoigner de l'intérieur, quelqu'un qui avait vu la fabrication du faux.
D'Anglars serait sa prochaine cible.
« La vérité a un prix, murmura-t-il. Et il est temps de faire payer ceux qui la détiennent. »