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L'Affaire Dreyfus : L'Ombre du Reporter

Lire le chapitre 8: The Debt of Honor

La nuit était tombée sur Paris, et les réverbères à gaz dessinaient des halos tremblants sur les pavés mouillés de la rue de Babylone. Lefebvre tira le cordon de la sonnette du numéro 14, une bâtisse bourgeoise aux volets clos, et attendit. Derrière lui, l'ombre d’un fiacre immobilisé au coin de la rue lui parut soudain plus menaçante qu'un simple attelage en attente de client.

La porte s'entrouvrit. Une servante au visage fatigué le dévisagea.

— Le capitaine d'Anglars, s'il vous plaît. Dites-lui que le capitaine Lefebvre, de l'infanterie coloniale, vient honorer une dette ancienne.

La servante hésita, puis referma. Deux minutes passèrent, longues comme une garde au Tonkin. Enfin, la porte s'ouvrit en grand.

— André.

D'Anglars se tenait dans l'embrasure, vêtu d'une robe de chambre en soie sombre, le visage marqué par des nuits sans sommeil. Sa main droite tremblait légèrement en tenant une pipe éteinte.

— Tu devrais peut-être me laisser entrer, dit Lefebvre.

D'Anglars s'effaça, muet. Lefebvre pénétra dans un salon aux boiseries épaisses, meublé avec le goût discret d'un homme qui n'a pas besoin de montrer sa fortune. Il nota les rideaux tirés, le cendrier débordant, une bouteille de cognac entamée sur le guéridon.

— Il paraît que tu ne dors plus, dit Lefebvre.

D'Anglars referma la porte du salon et se versa un verre sans lui offrir.

— Tu n'as pas traversé la moitié de Paris pour prendre de mes nouvelles. Parle.

Lefebvre resta debout, refusant de s'asseoir.

— Le bordereau. La note que le major Henry a remise au colonel Picquart.

D'Anglars vida son verre d'un geste sec.

— Je ne sais pas de quoi tu parles.

— Charles, nous avons traversé l'enfer ensemble à Bac Kan. Je t'ai tiré de la rivière pendant que les pavillons noirs nous tiraient dessus. Tu m'as juré ce jour-là que ta vie m'appartenait. Je viens encaisser cette promesse.

Le silence s'épaissit dans la pièce. D'Anglars se tourna vers la cheminée vide, le dos voûté.

— Tu n'aurais pas dû venir, murmura-t-il.

— J'ai vu le document, Charles. Je l'ai tenu entre mes mains. Quelqu'un l'a fabriqué pour compromettre Picquart, et Duval, un commis du bureau des renseignements, a disparu le lendemain de ma première visite. Maintenant, les initiales « G.R. » figurent sur son dossier — des initiales qui font peur aux gens mêmes qui contrôlent ce dossier. Dis-moi ce que tu sais.

D'Anglars se retourna, les yeux rouges.

— Et si je te disais que je sais que ta vie est en danger ? Que les hommes qui s'occupent de cette affaire ont déjà fait disparaître des gens pour moins que ce que tu cherches ?

— Alors tu confirmerais que je suis sur la bonne piste.

Le visage de d'Anglars se décomposa lentement, comme un rempart de terre sous les pluies de mousson.

— Ils m'ont fait chanter, articula-t-il péniblement. Tu te souviens de ma dette de jeu à Saïgon ? Quatre mille francs que je devais à un officier de l'artillerie. Henry a découvert ça, des années plus tard. Il avait besoin d'un homme qui connaissait l'écriture de Picquart, pour imiter sa main sur un document.

Lefebvre sentit un froid glacial lui remonter le long de la colonne vertébrale.

— Tu as fabriqué la note.

— Pas la note que tu as vue. Une autre. Une première version. Henry et Duval ont travaillé dessus pendant une semaine. Duval avait été employé au chiffre, il connaissait les écritures mieux que quiconque. Mais c'est moi qui ai été forcé de tracer les premières lignes, pour ajouter une authentique main d'officier.

— Et Duval ?

D'Anglars vida le fond du verre de cognac dans sa gorge.

— Duval, lui, est devenu inutile une fois la note finale écrite avec l'expertise d'Henry. Il savait trop de choses. Ils l'ont fait disparaître. Mais attention, je ne crois pas qu'ils l'ont tué.

La pièce sembla se rétrécir.

— Que veux-tu dire ?

— Il y a une rumeur, dans les cercles que je fréquente. Des choses que j'entends quand Henry croit que je ne l'écoute pas. Duval se cacherait dans un taudis du XIe arrondissement, près de la place de la Bastille. Il attend, il encaisse, il est terrifié. Henry paie pour son silence, mais Duval est un homme intelligent — il a probablement gardé des preuves.

Lefebvre approcha d'un pas.

— Où exactement ?

D'Anglars secoua la tête.

— Je ne te donnerai pas cette adresse, André, parce que si tu y vas, tu signes ton arrêt de mort. Henry a déjà posté une sentinelle autour de cet immeuble — un homme avec une cicatrice sur la joue, qui connaît son métier.

La cicatrice. Lefebvre se souvint de la silhouette sombre qui avait menacé Maria von Keller.

— Tu me crois incapable de faire face à cet homme ?

— Je te crois déjà mort si tu continues. Picquart est en prison, l'armée l'a abandonné. Henry est protégé par quelqu'un de plus haut placé, quelqu'un dont même les généraux ne prononcent pas le nom par peur. Tu es seul, André.

— C'est pour ça que je suis venu te voir, Charles. Tu me dois la vie. Je viens te demander de témoigner.

Le visage de d'Anglars se tordit d'angoisse.

— Témoigner de quoi ? Que j'ai aidé Henry à fabriquer une preuve ? Cela signifierait ma destitution, ma prison, le déshonneur de ma famille.

— Nous étions à Bac Kan, Charles. Nous avons vu des hommes mourir pour moins que des principes.

— Bac Kan ! Tu veux parler du jour où tu m'as repêché de cette rivière pourrie ? Regarde ce que cette gratitude m'a coûté depuis — Henry a découvert notre complicité, il a tout utilisé contre moi.

D'Anglars s'interrompit brusquement. Il regarda Lefebvre avec un mélange d'effroi et de reconnaissance.

— Tu ne comprends pas à quel point cet homme te déteste, ajouta-t-il, plus bas.

— Henry ?

— Pas seulement Henry. L'homme à la cicatrice. Il te connaît, André. Il te hait avec une intensité personnelle — comme s'il avait une revanche personnelle envers toi. Avant même l'affaire du bordereau, avant le nom de Picquart, on le voyait suivre ta carrière avec attention. Qui est-ce ?

Lefebvre resta figé. Les pièces du puzzle refusaient de s'emboîter — le scarifié n'était pas un simple exécutant commandé par Henry. Il poursuivait Lefebvre depuis plus longtemps, depuis avant même l'affaire Dreyfus.

— Quand as-tu appris cela ? demanda-t-il, la gorge sèche.

— Le soir où Henry m'a confié la fabrication de la note. Il m'a présenté cet homme, l'a appelé « son ombre épineuse ». Mais quand j'ai demandé son nom, Henry est devenu pâle, il a dit : « Mieux vaut ne pas savoir. Il y a des loyalités plus anciennes que le ministère. »

D'Anglars soupira, puis se dirigea vers un secrétaire en bois, d'où il sortit une feuille de papier pliée.

— La voici, dit-il, en la tendant à Lefebvre. Une copie du premier brouillon que j'ai écrit, avec la minute de mon aveu factice. Je l'ai gardée, par peur. Je te la donne, car je t'estime plus que je ne me crains moi-même.

Lefebvre prit le papier, le replia sans le lire.

— Tu viendras témoigner, Charles. Quand le moment sera venu.

— Je ne peux rien promettre, répondit d'Anglars, les épaules affaissées.

— Tu m'as juré, rappela Lefebvre, que tu me rendrais la vie que tu me devais. Ce n'est pas une dette morale, c'est une dette d'honneur. Honore-la, sinon tu n'es pas l'homme que j'ai sauvé de ces eaux.

D'Anglars le dévisagea en silence, puis tendit la main.

Sur le seuil de la porte, avant de disparaître dans la nuit, Lefebvre se retourna.

— L'adresse, murmura-t-il.

D'Anglars ferma les yeux. Son visage était cendreux, sa voix une brûlure :

— Rue des Bluets, numéro 9, troisième étage gauche. La chambre au bout du couloir. Dis-lui que son passé vient le chercher.

Lefebvre hocha la tête, puis sortit. Dans la rue, le fiacre ne bougeait toujours pas, sa silhouette sombre à l'eau de la lanterne. Lefebvre se dirigea vers lui, non par bravoure mais par nécessité — il avait besoin de comprendre jusqu'où ses ennemis étaient prêts à le suivre. Tandis qu'il ouvrait la portière, une voix familière, venue de l'intérieur, l'accueillit avec douceur :

— Capitaine Lefebvre. J'ai espéré, en vous voyant sortir de chez votre ami, que vous n'auriez pas besoin de chercher bien loin.

L'homme émergea du coin d'ombre — une silhouette épaisse, une cicatrice traversant la joue, le sourire froid d'un homme qui a déjà gagné.

— Vous êtes allé voir d'Anglars pour trouver Duval. Vous avez votre adresse. Mais je voulais que vous sachiez, avant que nous ne nous retrouvions là-bas : je vous connais depuis Tonkin, Lefebvre. Et je n'oublie jamais un visage, ni une dette.

Le fiacre s'éloigna dans la nuit, emportant la menace comme un linceul.

Lefebvre resta seul sous la lanterne, le papier de d'Anglars contre la poitrine, l'adresse de Duval brûlant dans son esprit — et la certitude croissante, glaciale, qu'il ne restait plus qu'un pas entre lui et la vérité, mais que ce pas l'attendait déjà.