L'Agneau Vérolé
Lire le chapitre 10: A Forged Face
L’obscurité de la niche était totale, mais Thomas connaissait déjà le poids de chaque pierre contre son dos. Il retint son souffle quand des pas martelèrent le couloir voisin, deux paires, l’une lourde et pressée, l’autre traînante et résignée. La porte de la bibliothèque du manoir s’ouvrit dans un grincement de gonds mal huilés, et des voix – familières, douloureusement familières – emplirent la pièce.
« Vous ne pouvez pas exiger cela de moi, Sir Richard. Pas encore. »
C’était le père Aldous. Sa voix tremblait, mais elle portait une obstination nouvelle, une fatigue qui n’était pas que physique.
« Je n’exige pas, mon père. Je demande. Avec toute la déférence qui est due à votre robe. » Le rire de Sir Richard était celui d’un homme qui n’a jamais perdu une partie. « Une signature. Une ligne sur un parchemin. Rien de plus. »
Thomas, plaqué contre le mur du passage secret derrière une armoire poussiéreuse, risqua un œil par une fissure de la boiserie. La scène se découpait dans la lueur jaune des chandelles. Sir Richard trônait derrière son bureau comme un roi de pacotille, des plis de graisse débordant de son pourpoint. Face à lui, le père Aldous semblait s’être vidé de sa substance depuis leur conversation dans le cachot. Ses mains, jointes devant lui, tremblaient comme des feuilles mortes.
Le registre volé pesait contre la poitrine de Thomas, serré dans sa chemise. S’il le sortait maintenant, il n’aurait que ce passage étroit pour fuir – et pas d’issue.
« Ce garçon, le forgeron, insista Aldous. Il n’a pas la peste. Il a une fièvre tierce, rien de plus. Vous voulez que je signe son arrêt de mort pour une quinte de toux ? »
Sir Richard soupira, comme un père excédé par un enfant lent à comprendre. « Le docteur Whitfield l’a examiné. Il a dit peste. Le docteur Whitfield est un homme instruit. Vous, vous n’êtes qu’un prêtre de campagne qui lit des prières sur des cadavres. »
« Le docteur Whitfield est un marchand d’hommes. » La voix d’Aldous monta d’un cran. « Ne me prenez pas pour un sot toute la soirée, Richard. J’ai compté. Depuis la Saint-Michel, onze personnes sont mortes de la peste dans mon registre paroissial. Onze ! Mais j’ai enterré trois seulement. Les autres, ils les ont emmenés de nuit, comme des sacs de grain. Et maintenant on me demande de signer pour le forgeron ? Sa femme est venue me voir en pleurant. Elle dit qu’il n’a jamais été aussi bien portant. »
Le silence qui suivit fut épais comme du sang caillé.
Thomas sentit le pouls de son cou battre contre le cuir du registre. Franklin, le forgeron. Un homme de trente ans, large comme une porte, qui avait ressemelé ses bottes à son arrivée au village. Marié depuis trois ans à une femme rousse qui cuisait le meilleur pain du bourg.
« Le continent, reprit Aldous, et sa voix se brisa, la Flandre, la Lombardie – vous les vendez comme des bêtes. Et avec mes signatures, ils deviennent des morts. Des âmes damnées rayées du monde des vivants. L’encre de mon église scelle leur disparition. »
Sir Richard se leva lentement. Il contourna son bureau et vint se planter devant le prêtre, si près que leurs nez faillirent se toucher.
« Vous avez raison, mon père. » Sa voix était devenue douce, presque caressante. « C’est votre église. Vos registres. Vos âmes. Mais souvenez-vous de qui tient les cordes de votre bourse, et de qui tient votre petit neveu, ce charmant enfant qui joue aux osselets dans la cour de mon donjon. »
Thomas vit Aldous blêmir. Ses lèvres bougèrent sans produire de son.
« L’enfant ressemble à son grand-père, poursuivit Sir Richard en retournant s’asseoir. Le même front, la même obstination. Il sera un bel homme, si Dieu lui prête vie. Si je lui prête vie. » Il ouvrit un tiroir et en sortit une feuille de parchemin vierge, qu’il posa devant lui. « Signez, mon père. Et le forgeron partira pour Bruges avec le convoi de demain, rejoindre ses camarades des champs et des chantiers. Vous n’aurez plus à penser à lui. Vous aurez sauvé sa femme de la peste, non ? C’est ce que dira le village. »
Aldous regarda le parchemin. Sa main droite se leva, hésita, retomba.
« Vous connaissez la punition pour désobéissance, reprit Sir Richard, presque indolemment, en tripotant un sceau de cire. Le dernier prêtre qui m’a refusé ce service… comment s’appelait-il déjà ? Le vieux Père Emmett. Il est mort d’un « accident » en tombant de son échelle en réparant le toit de l’église. Sa nièce a disparu le même mois. On dit qu’elle sert dans une maison de joie à Calais. Vous pensez que c’est vrai, mon père ? »
La gorge d’Aldous émit un son étranglé.
« On pourrait croire que vous n’aimez pas votre neveu, ajouta Sir Richard. Ce serait dommage. »
Dans sa cachette, Thomas serra le registre plus fort. Le parchemin de sa fausse identité – James Harrow, médecin itinérant – lui brûlait la poitrine comme un fer rouge. Il pouvait sortir, révéler le registre, crier la vérité à tue-tête. Mais les gardes de Sir Richard étaient au moins six dans le manoir, sans compter Andrew et ses hommes au village. Il ne sortirait pas vivant de cette pièce, et le registre brûlerait avec lui.
Le silence s’étira. Puis, dans un mouvement qui parut coûter une année de vie au prêtre, Aldous tendit la main vers la plume que Sir Richard lui offrait.
Thomas ferma les yeux. Le grattement de la plume sur le parchemin fut le son le plus sinistre qu’il eût jamais entendu.
« Voilà. » Sir Richard examina le document d’un air satisfait. « Ce n’était pas si difficile, n’est-ce pas ? Vous verrez, une fois que le forgeron sera parti, sa femme ne vous en voudra pas. Les veuves sont si vite consolées, à la campagne. »
« Je ne signerai plus. » La voix d’Aldous était un murmure, mais il y avait dedans quelque chose de neuf, un tranchant que Thomas ne lui connaissait pas. « C’est la dernière fois. Je préfère que vous me pendiez. »
Sir Richard haussa les épaules. « Nous verrons. Vous avez toujours dit cela, et pourtant vos signatures ornent mes meilleurs contrats. Allez, retournez à votre église. Préparez-vous pour la fête de demain. Le village doit croire que tout va bien – que la peste recule, que Sir Richard est un sauveur. »
Aldous tourna les talons. Il traversa la pièce à grands pas raides et sortit sans une parole de plus. La porte claqua.
Sir Richard resta seul. Il remit le parchemin dans son tiroir avec un soin méticuleux, puis il parla, sans lever les yeux, d’une voix parfaitement calme :
« Vous pouvez sortir de derrière l’armoire, docteur Blackwood. Je sais que vous êtes là depuis le début. »
Le sang de Thomas se glaça.
« Vous croyez que je ne connais pas tous les recoins de ma propre demeure ? reprit Sir Richard en se levant. Le passage derrière la bibliothèque sent le moisi. Vous sentez le moisi. Simple déduction. »
Thomas n’avait nulle part où fuir. La porte était à vingt pas, mais le passage était étroit et Sir Richard avait posé la main sur une épée courte posée à côté de son fauteuil. Il était vieux, mais pas infirme.
« J’ai une offre à vous faire, dit Sir Richard, et son sourire découvrit des dents jaunies. Vous semblez croire que je suis le maître de ce petit jeu de dupes. Vous vous trompez. L’intendant Whitfield, mes contacts à Londres, même le bon père Aldous – tout le monde me sert, mais les ordres viennent d’au-dessus. » Il s’approcha d’un pas. « Je pourrais vous tuer et reprendre mon registre. Mais j’ai mieux à faire. Rendez-moi le registre, et je vous laisse partir avec votre femme et sa fille. Ce soir. Avant que Whitfield ne revienne de Londres. »
Thomas recula d’un pas dans le passage. « Vous mentez. »
« Je ne mens pas. Je négocie. C’est différent. » Sir Richard sortit un pli de sa poche et le jeta sur le sol entre eux. « Une lettre de Londres. Elle est arrivée ce matin par un messager qui a failli mourir en chemin. Vous voulez savoir ce qu’elle contient ? Elle parle d’un certain « James Harrow » qui a été vu à Cantorbéry il y a trois mois, et d’une récompense pour sa capture. Intéressant, n’est-ce pas ? On dirait que votre faux nom ne vous protège pas autant que vous le croyez. »
Thomas fixa la lettre au sol. Son cœur battait si fort qu’il entendait à peine les mots suivants.
« Whitfield revient demain, reprit Sir Richard, et quand il verra que son registre a disparu, il ne fera pas dans la dentelle. Il éventrera tout le village pour le retrouver. Même les innocents – surtout les innocents. » Il croisa les bras. « Rendez-moi le registre. Je vous donnerai un cheval, de l’argent et un passage sûr vers la frontière écossaise. Vous et vos deux femmes. C’est plus que vous n’obtiendrez nulle part ailleurs. »