L'Agneau Vérolé
Lire le chapitre 11: The Last Confession
La pluie s’était calmée en une bruine grise et tenace qui collait aux pierres du village. Thomas traversa la place en oblique, les épaules rentrées, le froid de la nuit encore dans les os. L’église se dressait comme une masse sombre contre le ciel pâle de l’aube. Il poussa la porte latérale, celle que personne n’utilisait, et se glissa à l’intérieur.
L’odeur de cire et d’encens usé l’enveloppa. Les bancs étaient vides, les cierges éteints. Seule une lueur tremblait près de l’autel, dans la chapelle latérale dédiée à sainte Marguerite. Thomas s’approcha sans bruit.
Aldous était assis à une petite table de bois, le dos voûté, une plume à la main. Devant lui, un parchemin déroulé, presque entièrement couvert d’une écriture serrée et penchée, comme une confession qui se déverse pour être soulagée de son poids. Le prêtre n’avait pas entendu Thomas entrer. Il écrivait vite, la main parfois tremblante, et de temps à autre s’arrêtait pour relire un passage, puis ajoutait une ligne.
Thomas s’arrêta à trois pas de lui. Il dégaina son couteau – non pour menacer, mais pour le tenir prêt, au cas où le garde de tout à l’heure aurait donné l’alerte.
— Vous écrivez votre épitaphe ?
Aldous sursauta, la plume traçant un trait de travers sur le parchemin. Il leva la tête, les yeux rougis, les joues creusées par des heures – peut-être des jours – de veille et de honte.
— Blackwood. Vous devriez être loin.
— J’ai encore des dettes à régler ici.
Aldous laissa tomber sa plume. Elle roula sur le parchemin et s’arrêta dans une flaque d’encre.
— Je vous ai proposé la fuite. Vous l’avez refusée. Vous êtes revenu pour quoi ? Pour me tuer dans mon église ?
— Pour entendre le reste de la vérité. Vous avez dit que vous ne pouviez pas tout me livrer, la dernière fois, parce qu’on pouvait vous entendre. Maintenant, vous êtes seul.
Aldous regarda autour de lui, machinalement. L’église était vide. Le silence n’était troublé que par le goutte-à-goutte de la pluie à travers une fuite du toit, quelque part dans la nef.
— Sir Richard a fait emmener mon neveu il y a trois semaines, dit Aldous, la voix blanche. Je ne sais pas où ils le tiennent. Je signe ce qu’on me demande, sinon on me dépose des morceaux de ses vêtements dans la sacristie. La semaine dernière, c’était un de ses gants. Avec du sang.
Thomas rangea son couteau. Il s’accroupit à hauteur du prêtre, de sorte que leurs visages soient presque au même niveau.
— L’homme qui reçoit les corps en Londres. Vous avez dit que vous connaissez son nom. Dites-le-moi.
Aldous ferma les yeux. Il respirait mal, comme s’il avait l’étau du confesseur serré autour de son propre cœur. Il poussa le parchemin vers Thomas.
— Ce que j’écris n’est pas une confession. C’est une copie de tout ce que je sais, de tout ce que j’ai vu, de tout ce que j’ai signé. J’ai commencé à le rédiger la nuit où Franklin a été emmené.
— Le forgeron.
— Oui. Mais il y a d’autres noms. Des fermiers, des journaliers, une servante de la taverne, un charron, ses deux garçons de quatorze et douze ans. Tous « morts » de la peste. Tous sains, ou presque. Sir Richard les déclare morts, et moi je certifie. Le livre de comptes, la paroisse, la cour – tout est dans le document. Quand vous serez dehors, si vous arrivez à sortir, vous irez voir quelqu’un de confiance. Vous lui donnerez ces feuilles, et il fera ce que je n’ai pas le courage de faire.
Thomas déroula le parchemin. C’était écrit en latin et en anglais, lignes serrées, dates, noms, sommes d’argent. La plume d’Aldous était précise. Il n’avait pas faussé les comptes, seulement enregistré l’indicible.
— Et le destinataire ? demanda Thomas en reposant le rouleau.
— L’intendant supérieur de Whitfield. Un homme de la Cité de Londres, qui opère sous couvert d’une société de commerce de tissus. Il s’appelle **Simon de Glastonbury**, et il réside près de la Cathédrale Saint-Paul, dans une maison qui fait l’angle avec la rue du Marché aux Pommes. C’est lui qui écrit les ordres, c’est lui qui paie Sir Richard. Whitfield n’est que le bras.
— Comment savez-vous cela ?
— Parce que Whitfield vient parfois ici, dans cette église, pour s’assurer que ses affaires sont en ordre. Les hommes croient qu’il est pieux. En réalité, il utilise ma sacristie pour y cacher ses livres de comptes personnels. Je les ai lus. Une fois. Il y avait des lettres signées de Glastonbury, et un cachet avec un corbeau et une grappe de raisin.
Thomas mémorisa le nom. Simon de Glastonbury. Une adresse. Une cache. Il roula le parchemin d’Aldous et le glissa dans sa veste contre sa poitrine, sous sa tunique.
— Je connais des gens qui peuvent recevoir cette pièce, un homme qui a servi dans l’entourage de mon ancien employeur. Si je sors vivant de ce village, elle arrivera à bon port.
Aldous hocha la tête, comme si cette promesse le délivrait d’un poids.
— Sir Richard croit que je suis à lui. Mais ce matin, j’ai compris que je ne pouvais plus vivre derrière ce mensonge. Dieu ne me pardonnera pas, mais au moins les morts auront un visage, et leurs noms ne disparaîtront pas avec eux.
— Vos morts ont un visage maintenant, dit Thomas en se relevant. Le problème, c’est qu’ils sont vivants et qu’on les vend.
La cloche de l’église donna un coup sourd. Aldous tressaillit. Thomas se retourna instinctivement vers la porte.
On entendit des pas, plusieurs hommes, des voix étouffées. Un bruit de bois contre bois, un ordre, et puis la porte de la chapelle s’ouvrit à la volée. Trois gardes de Sir Richard. Au milieu, un homme en tunique de cuir, le visage marqué par une balafre qui partait de l’oreille à la mâchoire.
— C’est lui, dit le balafré en désignant Aldous.
Thomas avait déjà la main sur le manche du couteau, mais les gardes étaient deux fois plus nombreux que dans la cour de la seigneurie. Le balafré avança, et Thomas vit la plume d’Aldous tomber de sa main.
— Père Aldous, dit le balafré, la voix plate, Sir Richard vous attend.
Aldous se leva, lentement, comme un condamné qui a trouvé sa propre sentence plus douce que celle du bourreau.
— Et lui ? demanda-t-il en désignant Thomas.
Le balafré ne le regarda même pas.
— Lui, ce n’est pas mon problème. On m’a dit de ramener le prêtre. Le reste, ce sont les affaires de Whitfield quand il arrivera.
Thomas ne bougea pas. Il entendit son propre cœur battre, tout près du parchemin d’Aldous contre sa poitrine. Si les gardes le fouillaient, il était fini. Mais ils se concentraient sur le prêtre, qui semblait avoir déjà accepté son sort.
— Ne vous inquiétez pas pour le gamin, dit le prêtre en passant devant Thomas, une étrange lueur dans les yeux. Il est entre de bonnes mains.
Il ne parla pas de son neveu, mais de la petite fille malade. Thomas comprit l’allusion. Il fallait qu’il aille la trouver avant que Whitfield ne mette les pieds dans le village.
Le balafré saisit Aldous par le bras et le tira vers la porte. Le prêtre trébucha, rattrapa son équilibre, et se laissa emmener sans résistance. La porte claqua.
Thomas resta seul dans la chapelle, le parchemin enroulé contre sa poitrine. La pluie avait recommencé à tomber plus fort. Il sortit par la sacristie, juste au moment où deux gardes entraient dans la nef et se dirigeaient vers le bas-côté. Dans la lumière grise, il vit l’un d’eux porter le parchemin qu’Aldous avait laissé sur la table – non, ce n’était pas le grand rouleau, c’était un autre papier, petit, plié en quatre.
Thomas tira son couteau. Mais le garde était déjà reparti, courant vers la porte principale, tenant le billet plié dans sa main.
Sir Richard savait qu’Aldous avait parlé. La question était combien de temps Thomas avait avant qu’on vienne chercher le second témoin.
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