L'Agneau Vérolé
Lire le chapitre 9: The Manor's Mask
La lueur de la chandelle vacilla, projetant des ombres mouvantes sur la bibliothèque de Sir Richard. Thomas Blackwood—ou plutôt, l'homme qui se faisait appeler ainsi—posa le registre ouvert sur le bureau. Le cuir craqua sous ses doigts. Chaque page était une nécrologie, mais les dates ne mentaient pas. Faux enterrements. Disparitions maquillées en morts de peste.
Il tourna une page. Le nom de Margaret Sewell, fille de l'apothicaire, figurait sous la colonne « transférés ». À côté, une annotation à l'encre rouge : *Paiement reçu. Londres disposera.*
Leur sort était scellé par une écriture soignée.
Une lettre reposait dans un tiroir à moitié ouvert. Thomas la tira. Le sceau de cire représentait un épervier—nulle part dans les armoiries du village. Il lut rapidement, les jambes tremblantes sous la tension :
*Cher Sir Richard,*
*Vos services sont grandement appréciés. Les deux derniers spécimens—le charpentier et la servante—ont été vendus à un propriétaire de Flandre pour une somme très satisfaisante. Les certificats de mort ont convaincu les autorités locales. Continuez votre travail discret, et vous serez richement récompensé.*
*— Votre obligé, E. de B., Londres*
Le cœur de Thomas battit plus fort. Ce n'était pas un simple trafic de cadavres pour la dissection. C'était un commerce d'êtres humains. Les morts n'étaient pas morts—ils étaient vendus. La peste était une mascarade.
Un bruit, derrière lui.
Il se retourna. La femme se tenait dans l'encadrement de la porte, un sourire mince aux lèvres. Elle avait la silhouette d'Agnes, mais plus haute, plus droite. Ses yeux brillaient dans la pénombre.
« Je savais que vous le trouveriez, » dit-elle. Sa voix portait une mélodie inconnue, mais quelque chose dans la manière de parler rappelait la taverne, la craie sur le comptoir.
Thomas referma le registre d'un geste sec. « Qui êtes-vous ? »
Elle fit un pas en avant. « Quelqu'un qui connaît votre vrai nom, Docteur James Harrow. »
Le nom frappa comme un coup de poing. Il ne l'avait pas entendu depuis des années—pas depuis la mort de sa femme, pas depuis la fuite.
La femme continua : « Vous pensiez que la peste vous effacerait ? Personne ne disparaît sans laisser de trace dans ce village. C'est précisément le problème. »
Il serra la lettre dans sa main. « Agnes vous envoie ? »
« Agnes me protège, comme elle protège tout le monde. Mais Agnes ne connaît pas toute la vérité. » Elle s'approcha du bureau, fit glisser le registre vers elle. « Je suis la fille d'Agnes, Eleanor. Et je sers dans cette maison depuis six mois. »
Thomas recula d'un pas, l'esprit s'emballant. La servante. Celle qui avait vu l'apothicaire disparaître. Celle qui savait.
« Vous avez vu Marcus Sewell, » dit-il.
Eleanor hocha la tête. « La nuit où sa fille est tombée malade. Ce n'était pas la peste, docteur. C'était un poison. Lent, silencieux. Quelqu'un voulait qu'ils disparaissent sans questions. Ma mère a vu le cadavre—ou ce qu'elle croyait être le cadavre. Mais moi, j'ai vu les hommes de Sir Richard charger une charrette à l'aube, deux formes enveloppées de laine, encore vivantes. »
Thomas regarda la lettre. « Vivantes, vendues. Margaret Sewell a été "transférée". »
« Comme les autres, » dit Eleanor. « Mais il y a quelque chose que vous ignorez encore. »
Elle ouvrit une armoire secrète dans le mur—un panneau coulissant dissimulé derrière une tapisserie poussiéreuse. Des rouleaux de parchemin, reliés par des rubans rouges. Elle en tira un et le lui tendit.
« Les certificats de mort. Signés par Father Aldous. Mais regardez leur date. »
Thomas lut. Une écriture tremblante, presque illisible. Les signatures étaient récentes—des semaines après que certains noms soient marqués « transférés ».
« Il signe après coup, » dit-il. « Pour couvrir le trafic. »
Eleanor acquiesça. « Le père est piégé. Sir Richard le tient par la dette de l'église—et par autre chose. Sa servante, la petite. C'est une parente de Sir Richard, mais personne ne le sait. Elle est l'otage qui garantit la coopération du prêtre. »
Thomas plongea son regard dans celui d'Eleanor. « Et la petite fille malade que sa mère m'a amenée ? La véritable peste ? »
Eleanor détourna les yeux. « Elle est dans la crypte pendant jour. La vraie peste s'est déclarée dans le village il y a trois semaines. Sir Richard la cache parce qu'elle menace son affaire. Si les gens découvrent qu'il y a réellement une épidémie, ses "décès" ne seront plus invisibles. Les autorités viendront, poseront des questions—et verront que la moitié des morts n'ont jamais eu de peste. »
Thomas se passa une main sur le visage. Tout s'assemblait :
« Mais vous êtes restée, » dit-il doucement. « Vous êtes restée malgré ce que vous saviez. Pourquoi ? »
Le silence s'épaissit. Eleanor se tourna vers la fenêtre, regardant la nuit.
« Parce que la personne qui a empoisonné Margaret Sewell—ce n'était pas Sir Richard seul. Il y a un autre homme, inférieur dans la hiérarchie. L'intendant de Sir Richard, un homme nommé Whitfield, qui vient de Londres chaque mois apporter les paiements et repartir avec les listes. Il a demandé à me connaître personnellement. Il veut m'emmener ailleurs après la fête. »
Elle marqua une pause. « Il a laissé la même marque sur mon cou que celle qu'il a gravée sur la paume de Margaret. »
Thomas ne vit rien, mais la colère lui serra la gorge. « Vous êtes sur sa liste. »
« Plus que sur la liste. J'ai vu trop de choses. » Eleanor se tourna vers lui, résolue. « C'est pourquoi je vous ai conduit ici. Vous pouvez exposer le registre, mais vous ne pouvez pas sauver la petite fille malade sans la faire sortir de la crypte. Et vous ne pouvez pas faire sortir la malade sans neutraliser Whitfield. Vous avez besoin d'une preuve vivante—quelqu'un qui a vu le trafic de l'intérieur. »
Thomas regarda les documents. Le registre. Les certificats. La lettre de Londres.
« Votre mère m'a dit de me cacher au vieux moulin. Elle m'a dit qu'elle me conduirait à la malade quand le moment sera venu. »
Eleanor secoua la tête. « Ma mère se trompe. La malade n'est pas chez elle. Elle est sous la garde de l'homme de main de Sir Richard, Andrew—celui qui boit trop. C'est lui qui monte la garde cette nuit. Il est ivre mort dès les vêpres. »
Thomas se souvint des paroles d'Agnes, les clés tombées, la faiblesse d'Andrew.
Un plan se forma. Un plan fragile.
« La fête est à l'aube, » dit-il. « Sir Richard veut me tuer avant que je parle. Mais si je me montre à la fête avec le registre, il ne pourra pas m'arrêter sans se condamner. »
Eleanor secoua la tête, une lueur d'anticipation dans les yeux. « Vous ne connaissez pas Sir Richard. Ce n'est pas un homme, c'est une muraille. Il ne cédera pas au scandale. Il cédera seulement à la peur. »
Thomas la fixa. « Quelle peur ? »
Eleanor sourit pour la première fois—un sourire qui ressemblait à celui d'Agnes, mais plus acéré. « Le nom de James Harrow était célèbre avant que vous ne le changiez. Vous avez exposé un trafic d'indulgences à Londres. Vous avez fait pendre un évêque corrompu. Sir Richard vous craint, non pas parce que vous êtes Thomas Blackwood, mais parce que vous êtes l'homme qui a osé défier l'Église et en vivre. »
Elle marqua une pause. « Mais il y a une seule chose que Sir Richard craint davantage qu'un homme, docteur. Il craint que son commerce ne soit découvert par le seigneur de la région. Et le seigneur de la région est le cousin de votre femme morte. »
Le monde de Thomas vacilla. Il ouvrit la bouche, aucun mot n'émergea.
Eleanor laissa la révélation s'installer. « Vous connaissez le nom de son domaine. Highgate. Sept lieues à l'ouest. C'est là que je vous emmènerai si nous survivons jusqu'à l'aube. »
Thomas regarda le registre, puis la lettre, puis les yeux d'Eleanor. Dans le lointain, une cloche sonna—le dernier appel avant la nuit éternelle.