L'Agneau Vérolé
Lire le chapitre 15: The Weeping Widow
La lumière du matin était encore grise quand Thomas quitta l’auberge par la porte de derrière, son capuchon de mendiant rabattu sur le front. La veuve Whitelaw n’était pas au marché, ni à la fontaine, ni dans la petite échoppe où elle achetait son pain. Il la trouva enfin au cimetière, agenouillée devant une tombe fraîche, une fleur de bruyère entre les doigts.
Il resta en retrait, adossé au tronc d’un if, la regardant murmurer des mots que le vent emportait. Ses épaules tremblaient, mais ce n’était pas le chagrin d’une veuve. C’était autre chose. Une peur qui la tenait droite, comme si elle avait peur que la terre se rouvre sous elle.
Elle se releva, fit le signe de croix, puis se retourna. Ses yeux le trouvèrent aussitôt, et elle marqua un arrêt. Pas de cri, pas de fuite. Elle le dévisagea, cherchant quelque chose dans son visage.
— Vous n’êtes pas d’ici, dit-elle.
Thomas s’approcha lentement, les mains ouvertes en signe de paix.
— Vous venez ici toutes les nuits, madame.
Elle serra la fleur contre sa poitrine.
— Et vous me suivez ? Vous n’êtes pas un mendiant.
— Je suis quelqu’un qui cherche la vérité. Votre mari n’est pas dans cette tombe, n’est-ce pas ?
Elle blêmit. Ses doigts tremblèrent, et la fleur tomba dans la terre meuble. Elle jeta un regard autour d’elle, comme si les pierres tombales avaient des oreilles.
— Qui êtes-vous ? demanda-t-elle, la voix serrée.
— Je m’appelle Thomas Blackwood. Médecin. On m’a enfermé dans une charrette de morts pour m’empêcher de parler. Je me suis échappé.
Le nom sembla la frapper comme une gifle. Elle recula d’un pas.
— Le médecin. Celui qui a disparu. Sir Richard vous cherche partout. Et l’intendant arrive aujourd’hui.
— C’est pour cela que je dois savoir. Votre mari. On l’a emmené, n’est-ce pas ? On a signé un faux certificat de décès.
Les yeux de la veuve s’embuèrent. Elle porta la main à sa bouche, étouffant un sanglot.
— Il n’était pas malade, dit-elle dans un souffle. Il était charpentier. Le plus habile du village. Ils l’ont pris une nuit, trois hommes, avec des torches. Ils ont dit qu’il avait la peste, qu’il fallait l’isoler. Mais je l’ai vu se débattre. Je l’ai entendu crier mon nom.
Thomas s’accroupit près d’elle, abaissant sa voix.
— Madame Whitelaw, je sais que votre mari est vivant. Ou du moins, qu’il l’était quand ils l’ont emmené. On l’a vendu. Comme d’autres. Des gens sains, qu’on fait passer pour morts afin de les vendre en servitude sur le continent.
Elle le regarda, les lèvres tremblantes.
— Vous mentez.
— Je l’ai entendu de la bouche même de Sir Richard. Votre mari est parti sur un navire, madame. Ou il attend quelque part. Vous savez où ils gardent les gens, n’est-ce pas ? C’est pour cela que vous venez ici. Vous cherchez une trace. Un signe.
Elle se tut. Son visage était livide, mais ses yeux, eux, ne mentaient pas. Ils étaient secs, brûlants.
— Il y a un endroit, dit-elle enfin. Sur les terres de Sir Richard. Une grange, au-delà des champs, cachée dans un bosquet de hêtres. On y voit des lumières la nuit. Des bruits. Des pleurs parfois. Mais les gardes empêchent quiconque d’approcher.
— Vous y êtes allée ?
Elle hocha la tête.
— Une fois. Il y a deux semaines. J’ai suivi les torches qui partaient du manoir. Il y avait une charrette couverte. Je me suis cachée dans le fossé, et je les ai vus descendre un homme dans la grange. Un homme qui marchait seul, enchaîné.
— Votre mari ?
— Je ne suis pas sûre. Il faisait nuit noire. Mais il avait la même allure. La même carrure. Et lorsqu’ils ont refermé la porte, j’ai entendu une voix. Une voix que j’aurais reconnue entre mille. Elle chantonnait. Il chantonnait toujours quand il avait peur.
Thomas sentit son cœur battre plus vite. Une grange. Une charrette. Des hommes enchaînés. Tout convergeait. Sir Richard ne les vendait pas immédiatement ; il les gardait quelque part, en attendant le navire.
— Madame, il faut que vous me montriez où se trouve cette grange.
Elle hésita, les mains tordues dans son tablier.
— Si je vous montre, ils me tueront. Et si mon mari est encore vivant, ils le tueront aussi.
— Si je ne fais rien, il sera vendu comme les autres, et vous ne le reverrez jamais plus. J’ai besoin de savoir qui est gardé dans cette grange. L’apothicaire a une fille. Une jeune femme. Elle a disparu, mais son père refuse de parler. Croyez-vous qu’elle soit là-bas ?
Les yeux de la veuve s’écarquillèrent.
— La fille de l’apothicaire ? Eleanor ? On disait qu’elle avait embarqué sur le navire de Londres.
— Elle ne l’a jamais fait. Je me suis renseigné. Elle est encore ici, quelque part. Si votre mari et elle sont retenus dans la même grange, alors Sir Richard complote à plus grande échelle qu’on ne le pensait.
La veuve resta silencieuse un long moment. Le vent jouait dans les herbes folles du cimetière. Un corbeau croassa au loin.
— Le charpentier, dit-elle enfin. Vous devriez parler au charpentier.
Thomas fronça les sourcils.
— Le charpentier ? Mais votre mari était charpentier.
— L’autre. Thomas, le vieux. Pas mon mari. Mon mari était son apprenti. C’est le vieux Thomas qui a construit cette grange pour Sir Richard, qui a fabriqué les barreaux et les verrous. Quelques mois avant que mon mari soit pris, il a dit que ce bâtiment le rendait malade. Il a vu des choses. Des choses qu’il n’aurait pas dû voir.
— Quelle genre de choses ?
La veuve se pencha, baissant la voix jusqu’à un murmure.
— Des marques. Dit-il. Des marques gravées sur les poutres, à l’intérieur. Des noms. Il a dit que c’était les noms des gens qu’on avait enfermés là avant de les envoyer. Il a tenté d’en parler à Sir Richard, mais on l’a menacé. Depuis, il ne dit plus rien à personne. Il a peur.
Thomas se releva, regardant la tombe fraîche aux pieds de la veuve. Une pierre récente. Sans épitaphe.
— Qui est enterré ici ? demanda-t-il.
Elle baissa les yeux.
— Personne. C’est une tombe vide. Je la fleuris pour lui, pour qu’il sache que je ne l’oublie pas.
— Mais quelqu’un d’autre pourrait venir voir cette tombe. Quelqu’un qui ne sait pas qu’elle est vide.
La veuve le regarda, soudain inquiète.
— Que voulez-vous dire ?
— Une tombe fraîche attire l’attention. S’ils vérifient, ils verront qu’elle n’a jamais contenue de corps. Et ils sauront que quelqu’un sait.
Elle pâlit.
— Je n’y avais pas pensé.
— Il faut la remplir. Rien qu’une couche de chaux. Si quelqu’un vient creuser, il trouvera la terre, mais pas de cadavre. Et la rumeur voudra que votre mari ait été enterré dans la fosse commune. C’est ce qu’ils veulent croire, n’est-ce pas ?
L’idée semblait la révulser, mais elle acquiesça.
— Je m’en occuperai.
— Celui qui a creusé cette tombe vous aidera. Qui est-ce ?
— Le vieux Thomas, dit-elle. Le charpentier.
Thomas resta immobile. Le nom tournait dans sa tête comme une clé cherchant sa serrure.
— Il a construit la grange. Il a creusé la tombe. Il connaît tous les secrets, n’est-ce pas ?
La veuve hocha lentement la tête.
— Oui. Il connaît tous les secrets. Et il a peur, monsieur. Une peur qui mangera son âme avant que Sir Richard n’en ait besoin.
Thomas regarda le soleil monter au-dessus des toits du village. Whitfield arrivait aujourd’hui. Il n’avait peut-être que quelques heures avant que la chasse ne commence.
— Où puis-je le trouver ?
— À l’église. Il répare le banc de chœur pour le prêtre. Il y est tous les matins.
Thomas se tourna vers le clocher qui pointait au-dessus des arbres. Sa respiration se fit plus régulière. Le prêtre était prisonnier. Le charpentier était à l’église. Whitfield arrivait. Chaque pièce du plateau se mettait en place.
— Madame, dit-il, retournez chez vous. Ne sortez pas. Et surtout, ne venez plus ici la nuit. Désormais, c’est moi qui veillerai.
— Et si vous trouvez mon mari ? demanda-t-elle, la voix brisée.
Thomas hésita. Il ne pouvait pas lui promettre ce qu’il n’était pas sûr de pouvoir tenir.
— S’il est dans cette grange, madame, je ferai tout pour le sortir. Mais il faut d’abord que j’y entre. Et pour cela, j’ai besoin du vieux Thomas.
Elle le dévisagea longuement, puis elle ramassa la fleur tombée à terre, la porta à ses lèvres, et la laissa retomber sur la tombe vide.
— Allez, dit-elle. Le Seigneur vous protège.
Thomas ne répondit pas. Il s’éloigna à travers les pierres tombales, son capuchon remonté, ses yeux fixés sur la flèche de l’église. Le vieux charpentier avait les plans d’une prison où l’on gardait les innocents avant de les vendre. Et Eleanor y était peut-être.
Il pressa le pas. Whitfield n’attendrait pas jusqu’à la tombée de la nuit.
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