L'Agneau Vérolé
Lire le chapitre 3: A Wealth of Graves
La nuit était une gueule ouverte, et Blencarn y glissait ses morts.
Thomas suivit le chariot à distance, les semelles de ses bottes amorties par la terre grasse du chemin. Les deux porteurs — le même homme et la même femme que la veille, il en était certain à la manière dont leurs épaules se soulevaient à l'unisson — ne firent halte qu'aux grilles du cimetière. Ils déposèrent la bière de planches brutes devant le porche de l'église Saint-Cuthbert, sans un regard derrière eux, puis disparurent dans l'ombre entre deux maisons. La porte de l'église resta close.
Thomas attendit. Il compta jusqu'à cent, puis deux cents. Le froid de la nuit d'octobre s'insinua sous son manteau, dans ses articulations, dans ses poumons. La lourde fumée qui montait du cœur du village — cette cheminée centrale qu'il n'avait pas encore localisée — empestait le suif et quelque chose d'autre, quelque chose de douceâtre qu'il refusait d'identifier.
Rien ne bougea.
Il s'accroupit derrière le muret du cimetière et observa la tombe fraîche. On l'avait creusée l'avant-veille, à en juger par le monticule de terre encore sombre et humide. Le registre d'Agnès était précis : les morts de Blencarn se succédaient tous les trois jours, comme les battements d'un cœur malade. Cette tombe-ci attendait son occupant.
Sauf que l'occupant, d'après le corps trop rigide qu'il avait vu passer la nuit dernière, était probablement déjà dans la bière posée devant l'église.
Thomas patienta encore une heure. L'aube commençait à blanchir le ciel derrière les toits de chaume lorsqu'il se décida. Il rampa jusqu'à la tombe, s'arma d'une pelle empruntée — non, volée, qu'il avait prise dans la remise de l'infirmerie avant de sortir — et commença à creuser.
La terre était meuble, facile. Le travail aurait dû être pénible, mais elle cédait sous ses coups comme si elle avait été retournée encore la veille. Six couches, pas plus. Puis un bruit sourd, un son de vide.
Thomas écarta la dernière pelletée et découvrit une fosse tapissée de chaux vive. Blanche, aveuglante dans l'aube naissante. Un linceul de poudre qui aurait dû contenir un cadavre.
Elle était vide.
Pas même une trace de cercueil, pas même un os. De la chaux fraîche, tassée, lisse comme la surface d'un étang mort. Quelqu'un avait creusé, rempli, refermé. Sans enterrer personne.
Thomas resta là, à genoux dans la terre, les mains tremblantes moins de froid que de rage contenue. Le registre d'Agnès était un mensonge. Les tombes étaient des décors. Les morts — tous ces morts aux bubons trop mûrs, aux corps trop rigides — allaient ailleurs.
Il se releva lentement, brossa la chaux de ses mains, et se retourna.
Le fossoyeur se tenait à dix pas, un râteau à la main, les yeux aussi blancs que son visage dans la lumière grise.
« Vous n'auriez pas dû, maître le médecin. »
Thomas ne bougea pas. « Expliquez-moi pourquoi cette tombe est vide. »
L'homme — il s'appelait Cobb, Thomas s'en souvenait maintenant, il l'avait vu au registre des vivants — regarda tour à tour la fosse ouverte et l'église derrière lui. Ses lèvres remuaient sans émettre de son.
« On a brûlé le corps. Pour la maladie. Tout le monde sait que le feu purifie. »
« On ne creuse pas une tombe large et profonde de six pieds pour brûler un corps ensuite. On creuse une fosse à feu, plus large que profonde. Vous auriez aussi laissé des traces de cendres. Il n'y a que de la chaux. Et une chaux récente, remuée, pas une chaux qui a dissous un cadavre. »
Cobb fit un pas en arrière. Son regard glissa encore une fois vers l'église — un tic nerveux, incontrôlé, comme un homme qui détourne les yeux de ce qu'il craint le plus.
« Le père Aldous a ordonné la crémation, dit-il. Toutes les tombes récentes sont ainsi. C'est la loi du village, décrétée par le conseil. Je ne fais qu'obéir. »
« Vous obéissez si bien que vous creusez des tombes vides pour des corps brûlés. »
Cobb ne répondit pas. Il se mit à combler la fosse mécaniquement, pelletée après pelletée, la tête basse, le dos rond.
Thomas le laissa faire. Il marcha lentement vers le porche de l'église, comme s'il allait prier. La bière de planches avait disparu. La porte de l'église était close, toujours, et le verrou — un verrou neuf, lui aussi, comme celui du barricadement — était tiré de l'intérieur.
Personne n'était entré. Personne n'était sorti. Et pourtant la bière n'était plus là.
Il appuya son oreille contre le bois épais de la porte. Rien. Pas un chant, pas une prière, pas le grincement d'un pied de banc. Un silence total, aussi artificiel que la mort de la veille.
Thomas retourna à l'infirmerie dans la lumière pleine de l'aube, l'esprit bouillonnant de questions. Les morts ne restaient pas dans leurs tombes. Les corps arrivaient à l'église et n'en ressortaient pas. La cheminée du centre du village crachait une fumée grasse qui ne ressemblait à aucun feu de bois.
Et la chaux — de la chaux fraîche, de la chaux préparée la veille ou l'avant-veille, en quantité suffisante pour une fosse de six pieds. On avait préparé cette tombe avant que le mort ne soit même déclaré. Avant qu'Agnès n'écrive son nom dans son registre régulier.
Quelqu'un savait à l'avance.
Dans sa chambre, Thomas s'accroupit devant son sac de cuir pour ranger ses instruments. La main s'arrêta au contact d'un objet qu'il n'y avait pas mis.
Un scalpel. Manche d'argent, lame d'acier fin, gravé d'un motif discret — une croix entrelacée de lierre.
Thomas le porta à la lumière, et le temps se déchira.
Frère Anselme. Le moine mourant, ce soir de juin 1347, dans le prieuré de Shrewsbury. Les bubons déjà noirs à l'aisselle, le souffle court, il avait glissé ce scalpel dans la main de Thomas en murmurant : « Un médecin ne doit jamais rester sans outil, Thomas. Même lorsqu'il croit avoir tout perdu. »
Thomas avait pleuré ce soir-là. Il avait pleuré ce scalpel quand on avait brûlé le corps d'Anselme avec les autres, dans la fosse commune, sous un ciel jaune. Il avait cru l'objet perdu dans l'incendie du prieuré, trois semaines plus tard. Il avait cru Anselme mort sans testament, sans trace, sans rien que sa mémoire.
Mais Anselme n'avait jamais tenu ce scalpel. Le moine aveugle des écritures n'avait jamais touché de lame de sa vie. Thomas le savait — il l'avait pansé des années durant.
Ce scalpel n'avait jamais appartenu à Anselme.
Quelqu'un l'avait placé dans son sac. Cette nuit, ou hier, pendant qu'il creusait, pendant qu'il était distrait. Quelqu'un qui voulait qu'il sache qu'il était observé. Quelqu'un qui le connaissait suffisamment pour savoir qu'il reconnaîtrait la gravure, pour savoir que ce symbole — la croix de lierre, l'insigne de ceux qui savaient — lui parlerait.
Il retourna le scalpel et lut l'inscription gravée sur la lame, à peine visible contre l'acier :
*Il n'est pas trop tard, Thomas.*
Thomas resta longtemps immobile, le scalpel entre les doigts. Le village se réveillait autour de lui — des volets qui s'ouvraient, des pas sur le pavé, une voix d'enfant qui appelait. La vie qui reprenait après la nuit.
Mais lui ne bougeait pas.
Car la plume d'Anselme n'avait jamais été droite, et la voix qui avait écrit ces mots-là connaissait une chose que seuls les morts pouvaient savoir : que Thomas Blackwood n'était pas son vrai nom.
Quelqu'un, dans ce village maudit, appelait le fantôme qu'il avait enterré il y a des années.
Et ce quelqu'un savait creuser.