L'Agneau Vérolé
Lire le chapitre 20: The Graveyard's Oath
La pluie martelait les pierres de l’église comme un millier de doigts accusateurs. Thomas Blackwood pressa son dos contre la porte de la sacristie, la respiration rauque, le goût du sang et de la boue encore sur les lèvres. Margery Whitelaw s’effondra sur un banc, les mains tremblantes, les yeux secs mais brûlants d’un feu que Thomas connaissait trop bien — celui qui consume quand il ne reste plus rien à pleurer.
— L’église, murmura-t-elle. Tu nous as menés dans l’église. Ils vont fouiller chaque recoin de ce village, Blackwood. Chaque pierre, chaque poutre.
— Pas la crypte, dit une voix grave, venue des ombres.
Thomas fit volte-face, la main sur le manche de son scalpel d’argent. Un homme se tenait dans l’embrasure de la porte menant aux degrés de pierre — grand, osseux, vêtu d’un tablier de cuir maculé de terre sombre. Derrière lui, une femme plus petite, le visage en partie masqué par une capuche de laine brute, tenait une lanterne sourde.
— Qui êtes-vous ? demanda Thomas, sans relâcher sa garde.
— Le fossoyeur. Et ma femme.
L’homme s’avança d’un pas lent, les mains ouvertes, paumes offertes.
— On vous a vus courir. On a vu les chiens. On a vu Sir Richard en personne, avec ses hommes, traquer des innocents dans son propre village.
— Innocents ? ricana Margery, la voix brisée. Il n’y a plus d’innocents ici. Il n’y a plus que des morts.
Le fossoyeur la dévisagea un long moment, puis hocha la tête, comme si cela confirmait quelque chose qu’il savait déjà.
— Les morts, répéta-t-il. Vous parlez des prisonniers. Ceux qu’on a sortis de la grange, il y a trois nuits.
Thomas sentit son sang se glacer.
— Comment le savez-vous ?
— Parce que c’est moi qui creuse leurs tombes.
La femme à la lanterne s’approcha enfin, révélant un visage marqué par la variole ancienne, des cicatrices pâles semblables à des larmes de cire.
— Chaque fois qu’ils en amènent un, c’est nous qu’on appelle. Toujours la nuit. Toujours loin du cimetière du village. Sir Richard ne veut pas de pierres tombales, pas de croix. Il veut de la terre, du silence et de l’oubli.
Margery se leva d’un bond, les poings serrés.
— Vous avez enterré mon mari ? Vous avez creusé sa fosse sans dire un mot ?
La femme ne baissa pas les yeux.
— On n’avait pas le choix, ma dame. On a des enfants.
— Et pourtant vous êtes là, maintenant, dit Thomas lentement. Dans une église, à l’heure où la milice quadrifie le village. Vous risquez la corde en nous parlant.
Le fossoyeur échangea un regard avec sa femme, puis sortit de sa poche un objet que Thomas reconnut immédiatement : la bourse de cuir du vieux charpentier, celle qu’il portait toujours à la ceinture. Le sang de Thomas ne fit qu’un tour.
— C’est lui qui nous l’a donnée avant que Sir Richard ne l’emmène.
— Avant ? répéta Thomas.
— Le charpentier vit encore, dit la femme. On l’a traîné au manoir, pas à la potence. Sir Richard veut le faire parler. Il veut savoir qui a organisé le coup à la grange. Le vieux Thomas tiendra peut-être jusqu’à l’aube. Peut-être pas.
Thomas ferma les yeux un instant. Le visage du charpentier lui apparut — ses mains calleuses, sa peur âpre, sa fille morte dans la grange. Et maintenant, il mourait pour avoir osé l’aider.
— Pourquoi me raconter tout ça ? demanda-t-il.
Le fossoyeur replaça la bourse dans sa poche et s’approcha encore. Sous la poussière de terre et la fatigue, ses yeux étaient vifs, intelligents, et terriblement las.
— Parce que je veux que vous fassiez quelque chose pour moi, l’médecin. Pour nous.
La femme posa la lanterne sur un prie-Dieu. La flamme vacilla, projetant des ombres dansantes sur les voûtes basses de la sacristie.
— On vous a vu arriver, y a des semaines, dit-elle. Un étranger qui fouille, qui pose des questions, qui rôde autour des tombes. On s’est dit : celui-là, il cherche quelque chose. Peut-être qu’il est comme nous.
— Comme vous ?
Le fossoyeur cracha par terre, geste de dégoût brut.
— On est de ce village depuis trois générations, l’médecin. Mon grand-père a creusé ses fosses, mon père aussi. Et moi, j’ai continué, parce qu’un homme doit bien nourrir les siens. Mais toutes ces morts — tous ces enterrés d’la nuit, ces gens qu’on nous amène vivants la veille et morts l’aube d’après — ça pèse. Ça pèse sur l’âme, comme une terre grasse sur un cercueil de pin.
Il s’essuya la bouche du revers de la main.
— J’ai enterré des innocents, l’médecin. J’ai couvert leurs péchés d’un mètre de terre, et ça, le bon Dieu le voit. Il le voit, et Il le compte.
Margery s’approcha lentement, les yeux plissés.
— Vous voulez vous racheter ? Le temps de la confession est passé.
— On ne vous demande pas l’absolution, ma dame, dit la femme. On vous demande de faire la chose juste. De défaire ce que Sir Richard trame. Et si vous le faites, vous nous dites que notre part est faite. Que nos morts nous sont pardonnés.
Thomas les regarda tour à tour. Il avait vu trop de visages de ce genre dans les villages qu’il traversait — des gens qui avaient choisi le compromis, la survie, et qui en portaient le poids chaque nuit, quand le sommeil ne vient pas. Il savait qu’ils n’étaient pas des saints. Mais il savait aussi que des saints, il n’en restait plus dans ce pays.
— Je ne peux pas absoudre vos péchés, dit-il. Je ne suis pas prêtre.
— Vous êtes autre chose, dit le fossoyeur. Un guérisseur. Un homme qui répare.
Thomas resta un instant silencieux. Dehors, les chiens aboyaient dans le lointain — toujours trop près.
— Je ne peux rien vous promettre pour les âmes, reprit-il. Mais je peux vous promettre ceci : si je sors vivant de cette église, je ne m’arrêterai pas. Je déferai ce que Sir Richard a construit. La vérité sortira, fosse par fosse, pierre par pierre.
La femme du fossoyeur retira sa capuche, découvrant des cheveux gris mal noués. Quelque chose dans ses yeux se relâcha, comme une corde trop tendue depuis des années.
— Alors venez, dit-elle. On va vous montrer les tunnels.
Thomas cligna des yeux.
— Les tunnels ?
Le fossoyeur hocha la tête, un sourire torve aux lèvres.
— Ce manoir, il est vieux. Plus vieux que le village, plus vieux que l’église, même. J’crois qu’y étaient là avant les Normands. Les moines y ont creusé des galeries, y a bien longtemps, pour passer d’une église à l’autre sans se faire prendre par les raiders. Après, les gens d’ici ont creusé leurs propres trous, pour survivre à la guerre, à la famine, à tout le reste. Sir Richard croit qu’il possède le manoir. Mais le manoir cache des choses qu’il ne connaît pas.
Il traversa la sacristie et souleva une dalle de pierre près de l’autel — une dalle que Thomas avait remarquée plusieurs fois, trop propre, trop bien scellée. En dessous, un gouffre noir, une échelle de fer rouillé, et une odeur de terre et de calcaire.
— Par là, dit-il. Vous ressortez à trente pas de la cave du manoir.
— Et le vieux charpentier ? demanda Margery, la voix dure.
Le fossoyeur hésita.
— La cave à prison est entre les deux. Passé les tunnels, faut remonter deux étages. C’est là qu’ils l’ont mis, j’suis sûr.
Thomas regarda Margery. Son visage était de marbre, mais ses yeux — ses yeux disaient tout. Elle voulait croire encore. Elle voulait trouver une chose à sauver, une seule, pour que le reste ne soit pas entièrement vain.
— Vous venez ? demanda-t-elle, sans en attendre de réponse.
Thomas glissa la main dans sa poche et sentit le scalpel d’argent, encore lisse, encore froid. L’instrument de son père. L’instrument d’un homme qui n’avait jamais réussi à sauver personne non plus.
— Je viens, dit-il. Mais avant, dites-moi une chose, vous deux.
Le fossoyeur s’immobilisa au sommet de l’échelle.
— Oui ?
— Il y a des jours, ici, Sir Richard reçoit des morts qui ne sont pas morts de maladie. Des blessures, des traces de corde, des visages qu’on n’a pas envie de voir. Vous les avez tous enterrés. Vous n’avez jamais rien noté ? Rien gardé ?
La femme tira de sous son tablier un rouleau de parchemin, sale et plié tant de fois qu’il menaçait de se déchirer.
— Chaque tombe, chaque corps, chaque emplacement, dit-elle. On n’était pas sûrs qu’un jour ça serve. Mais on savait que ces hommes-là finiraient par tomber, et qu’alors il faudrait des preuves.
Elle tendit le parchemin à Thomas, qui le prit avec une révérence involontaire.
— Gardez-le, dit-elle. Si vous mourez, on le retrouvera. Mais si vous vivez — si vous faites tomber Sir Richard — alors il faudra poser ces noms sur sa tombe, un par un.
Thomas roula le parchemin soigneusement et le glissa dans sa chemise, contre sa peau.
Un roulement de tonnerre traversa l’église. Dehors, les aboiements se rapprochaient — rapides, précis. Ils sentaient la piste.
— Allons-y, dit-il en s’engageant dans le trou noir, laissant Margery le suivre de près.
La dalle de pierre se referma au-dessus d’eux, et l’obscurité les avala tout entiers.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.