L'Agneau Vérolé
Lire le chapitre 21: The Cholera Charm
La puanteur de la merde et de l'urine remplit le tunnel comme un mur solide. Thomas plie le vêtement imbibé de son mélange et le glisse dans la besace de toile. Ses doigts tremblent moins qu'au matin. Margery, accroupie près de lui, regarde le liquide brunâtre suinter à travers le tissu.
— Tu veux simuler une épidémie, dit-elle. Avec de la fiente et du sang.
— De la fiente, du sang, du vinaigre de vin tourné et de la poudre d'os que m'a donnée le fossoyeur. Ça sent la mort, et la mort, ces gens la connaissent mieux que leur propre prière.
Il inspecte le paquet. Il a volé la fiente des poules qui grattaient derrière les dépendances du presbytère, et le sang est celui d'un vieux chien qui agonisait dans la rue, adossé contre le mur d'une grange, les yeux déjà vitreux. Il l'a saigné proprement, sans cruauté inutile, puis il l'a laissé finir en paix.
— L'orphelinat. Il faut que je le place près de l'orphelinat.
Margery attrape son poignet. Sa main est froide.
— Tu sais que Whitfield arrive demain. Cette épidémie, si elle lui parvient, il fera ce que font tous les hommes de l'Église quand ils sentent la maladie dans un village fragile. Il fermera la route.
— Il la fermera pour les morts, pas pour les vivants qui savent ramper sous terre.
Thomas indique le plan du tunnel, tracé à la craie sur la pierre du mur. Il connaît maintenant chaque coude, chaque progression de la terre ratatinée et des racines qui percent la voûte. Les fossoyeurs creusent ces passages depuis des générations, avant même que la peste ne vienne, pour le vin et pour les contrebandes. Leurs mains calleuses ont tracé des routes que le seigneur ne connaît pas.
— L'orphelinat donne sur la chapelle soutenue par des contreforts, dit-il. Ses caves communiquent presque avec ces tunnels. Il y aura des gardes à l'entrée principale, peut-être deux ou trois, qui surveillent la route. Mais ils ont été consignés pour chercher deux fugitifs, pas pour repousser une infection.
— Deux ou trois gardes qui ont l'ordre de te reconnaître, pas même de te voir. Non. Il faut mieux que ça.
Il sort le petit sachet de cuir, celui que le fossoyeur Maître Hodge lui a confié avec les registres. Il le tient quelques secondes, le referme sans en retirer le contenu. À l'intérieur, une pierre noire, un charme contre le mal que sa mère avait donné à son père, mort trop tôt, à Bayeux. Son père. Une autre vie.
— Que veux-tu que je fasse ? demande Margery. Que j'attende ici pendant que tu es mordu par ces chiens ?
— Je veux que tu fasses ce que les femmes savent faire mieux que moi : crier.
Une heure plus tard, la brume du petit matin s'épaissit et s'enroule autour des chaumières comme un linceul. Thomas se glisse hors de la cave de l'église par l'ouverture qu'ils ont dégagée sous la pierre tombale de Mathilda Rowan, la mère de Maître Hodge, morte en 1301. La stèle bascule sur des charnières de bois que les fossoyeurs maintiennent depuis des décennies pour préserver la voie.
Il porte la besace contre son torse, le paquet fétide enveloppée dans un linge de lin doublé de cire qu'il a volé dans la sacristie. Le village est silencieux, mais pas de ce silence naturel du matin : un silence tendu, celui des bêtes qui se savent traquées. Une cavalcade au loin, côté sud, puis le bruit étouffé d'un ordre.
C'est là qu'il voit le premier corps.
Une procession, silencieuse, sort de la maison des sœurs de la Charité, qui sert aussi d'orphelinat. Ils sont sept, tous jeunes, tous enveloppés dans des draps gris. Un huitième, plus petit, qu'on porte sur une civière que deux hommes tiennent. Des gardes de Sir Richard les escortent, leurs cagoules de maille baissée, ne laissant que les yeux.
Thomas s'arrête, le souffle court. Ce ne sont pas des morts. Ils les portent sur des planches, et les planches portent la moisissure des tonneaux vides. Ils les déposent près de la charrette où s'entassent les sacs de grain.
— C'est trop tôt, murmure-t-il pour lui-même. Ils déplacent leurs prisonniers avant Whitfield.
L'orphelinat. Il n'est pas seulement l'endroit où ils cachent ceux qui n'ont plus de nom. C'est le lieu de passage. Les corps déjà morts, ceux qu'il a vus dans le grangé, n'étaient qu'un prélude. Celle qu'il cherche, la fille de l'apothicaire, est peut-être encore vivante, dans ce groupe.
Il ravale le cri qu'il veut pousser. Il revient en arrière, réajuste sa course, oblique vers l'orphelinat au lieu de contourner le village comme il l'avait prévu.
Les fenêtres sont fermées. Une seule lumière à l'étage, dans la chambre de sœur Catherine, la mère supérieure, qui ne lui inspira jamais qu'une sourde méfiance. Un homme en armes se tient près de la porte, adossé au mur, ses yeux sans cesse sur la route.
Thomas ne peut pas passer par devant. Le jardin, au sud, est vide, mais la clôture de bois est neuve et le portail cadenassé.
Il fait le tour par le cimetière des enfants, où les tombes sont minuscules, et où la terre est meuble. Un mur de torchis séparé l'orphelinat du cimetière. En vingt pas, il est contre le mur, adossé aux pierres de la chapelle en ruine que rien n'a jamais réparée depuis la crue de 1341.
Il retire le paquet de sa besace et le dépose à l'angle, sous la fenêtre de l'office. Il sort une petite bouteille du cerf-volant de cuir, verse l'huile de lin qu'elle contient sur le linge ciré, puis il gratte une pierre à feu et allume la mèche de coton qu'il a préparée.
Le linge s'embrase lentement, puis la graisse recouvre le paquet. La fumée s'élève, épaisse et noire, chargeant son mélange de fiente et de sang. La puanteur est presque immédiate, profonde, une odeur de pourriture qui ne trompe personne.
Il recule de trois pas et attend.
Dans la rue, au-delà du mur, des voix s'élèvent. Quelqu'un crie. Une porte claque.
— La peste ! La peste est là ! Fuyez !
La voix de Margery, perçante et fausse, et pourtant personne ne regarde assez longtemps pour voir qu'elle n'a pas un seul bouton sur le visage.
Son cri est suivi de celui d'une femme, puis de celui d'un homme qui hurle comme s'il avait déjà la fièvre dans le sang. La panique est une maladie qu'on attrape encore plus vite que la mort.
Le garde à la porte quitte son poste. Il court vers le bruit, un bras sur son épée, criant des ordres que le vent emporte.
Thomas ne perd pas une seconde. Il traverse le jardin en courant, franchit la fenêtre de l'office dont le loquet s'ouvre avec un tour de lame, et se retrouve dans l'obscurité humide de l'orphelinat.
Il fait trois pas et s'arrête. La pièce est vide. Pas de meubles. Pas débarras. Les traces de pas dans la poussière dessinent un rectangle au sol, une forme régulière. Un panneau de bois, dissimulé.
Il s'agenouille. L'odeur du pain frais, presque imperceptible, monte d'en dessous. Il trouve une clé à l'entrée du couloir, pendue à un clou, la regarde un instant.
Le panneau s'ouvre silencieusement. Il entre dans le trou d'ombre.
Le caveau sous l'orphelinat est plus vaste qu'il ne l'aurait cru. Des cellules de bois le long d'un couloir central. Elles sont vides. Toutes. Sauf la dernière, où la porte interne est entrouverte, et où il voit un drap blanc, un bol de soupe encore tiède, et de la peau brune.
Il s'avance, déjà sûr de ce qu'il trouvera.
La gisante est jeune. Ses cheveux châtains sont tirés en arrière, et son visage semble paisible, comme endormi. Mais sa gorge est ouverte d'un seul trait net, et le sang a noirci le bois sous elle.
Thomas recule. Il connaît cette coupe. Celle du chirurgien, pas celle du boucher. Un homme qui sait.
Deux voix, au-dessus, dans l'office.
— Il est passé par là. Le panneau est ouvert.
Thomas regarde le cadavre, puis le bol de soupe tiède.
Elles ne l'ont même pas laissée finir de manger.
Il saisit à la hâte le registre sur le corps du fossoyeur, le glisse sous sa tunique, et il descend plus loin, vers les profondeurs que le panneau cache encore.
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