L'Agneau Vérolé
Lire le chapitre 22: The Assassin's Blade
La porte du passage s’ouvrit sur une odeur de terre battue et de moisi. Thomas Blackwood s’arrêta, la main sur le bois humide, et tendit l’oreille. Au-dessus, des bottes claquaient sur les dalles — rapides, disciplinées. Les hommes de Sir Richard faisaient leur ronde dans les couloirs du manoir, inconscients des ombres qui rampaient sous leurs pieds.
Margery le tira par la manche. « Le souterrain mène sous la vieille aile. L’apothicaire logeait à l’étage, près de la chapelle. C’est là qu’ils la gardaient, j’en suis sûre. »
Il acquiesça, la gorge sèche. La jeune fille à la gorge ouverte, le pain encore chaud à ses côtés — l’image lui brûlait la rétine. Le meurtrier n’avait pas eu le temps de s’éloigner. Peut-être était-il encore ici, quelque part, entre ces murs qui sentaient la cire et le sang séché.
Ils remontèrent par une trappe dérobée derrière une tapisserie effilochée. Le corridor de service était désert, éclairé par une chandelle mourante posée sur un coffre. La porte de la chapelle était entrouverte. Thomas jeta un coup d’œil à l’intérieur — aucun garde, seulement l’autel nu et une statue de la Vierge dont la peinture s’écaillait comme une peau malade.
« L’escalier, murmura Margery en désignant une volée de marches étroites au fond du couloir. Les appartements de l’apothicaire sont au-dessus. »
Ils montèrent à pas feutrés. Le bois gémissait sous leurs pieds, chaque craquement leur labourant le ventre. Arrivé en haut, Thomas s’arrêta net : une porte était close, verrouillée par un panneau de chêne bardé de fer, ornée d’un loquet récent. De la lumière filtrait sous l’embrasure — faible, tremblotante, comme celle d’une bougie presque consumée.
Il poussa la porte sans bruit. La serrure céda — elle n’était pas fermée à clef, juste tirée.
La pièce était petite, meublée d’un lit de camp aux draps souillés de brun, d’un baquet d’eau sale, et d’une table où reposait un pain encore entier, sa croûte dorée à peine entamée. Une miche — la même qu’il avait trouvée près du cadavre de la fille. On l’avait préparé pour une autre captive. Quelqu’un avait été là. Récemment.
Thomas contourna le lit. Le sol était en pierre, et sous le rebord de la fenêtre, une tache sombre s’étalait, à peine plus foncée que la patine ancienne. Il s’accroupit et passa le doigt dessus. Encore poisseux.
« Thomas. »
La voix de Margery était étranglée. Il se releva et suivit son regard jusqu’au rideau de serge qui masquait une alcôve. Le tissu bougeait à peine — un courant d’air ? Non. Quelque chose d’autre.
Il tira le rideau d’un coup sec.
Le corps du sacristain était recroquevillé contre le mur, les jambes repliées sous lui, comme s’il avait tenté de ramper hors de sa propre mort. Sa bouche était ouverte sur un râle silencieux, et son visage — Dieu, son visage — avait viré au noir violacé, les lèvres gonflées, les yeux injectés de sang, perlés d’une écume brunâtre.
« Empoisonné », souffla Thomas.
Il s’accroupit et saisit le poignet du mort. Pas encore raidi — il était mort depuis moins d’une heure. La piste du sacristain l’avait mené trop près d’un secret. Quelqu’un l’avait suivi. Quelqu’un l’avait fait taire.
Margery se détourna, une main sur la bouche. Thomas fouilla la poche de la soutane du sacristain et en tira une clé de fer, chaude encore du contact de la peau. Elle était cruciforme, ouvragée — pas une clé de service, mais celle d’un homme qui avait accès à ce que personne d’autre ne devait voir.
« Il s’est fait prendre avec une clé qui n’était pas à lui, murmura-t-il. Et on l’a tué pour ça. »
Un bruit monta du couloir. Des pas, plus lourds que ceux des rondes précédentes, accompagnés d’un cliquetis métallique. Plusieurs hommes approchaient de l’escalier.
Margery fit un pas vers la porte, mais Thomas secoua la tête. « Pas par là. » Il se précipita vers la fenêtre. Elle donnait sur une cour intérieure déserte, mais le saut ferait du bruit, et les chiens étaient lâchés quelque part — il entendait leurs aboiements étouffés, à l’ouest. En dessous, une gouttière descartait de pierre, juste assez solide pour supporter un homme maigre.
Il glissa la clé du sacristain dans sa ceinture et tendit la main à Margery. « Par ici. On redescend dans les tunnels. »
Elle hésita, les yeux fixés sur le corps. « Il savait où étaient les autres. Tous ceux qu’on cherche — il tenait les comptes. »
« Et maintenant, c’est moi qui les tiens », répondit Thomas en enjambant le rebord.
Ils dégringolèrent le long de la gouttière, les mains écorchées, le cœur battant à se rompre. Thomas retomba dans une plate-bande de buis écrasé, roula sur l’épaule et se releva aussitôt. Margery le rejoignit, le souffle court.
Les aboiements se rapprochaient. Deux chiens, peut-être trois, et des voix qui les excitaient. « Ils ont senti le corps, ou notre trace », dit-il en poussant Margery vers une bouche d’ombre au pied du mur — l’entrée d’un conduit d’évacuation des eaux.
Ils s’y engouffrèrent. Le boyau était à peine assez large pour un homme accroupi, tapissé de lichen visqueux, parcouru d’un filet d’eau glacée. Thomas rampa en tête, la clé du sacristain lui entrant dans la paume, priant pour qu’elle ouvre ce qu’il espérait trouver.
Le tunnel bifurqua. Un côté remontait vers la lumière — il devinait des odeurs d’écurie et de fumier. L’autre descendait, plus profond, vers une obscurité dense, et montait une odeur qu’il connaissait trop bien depuis quelques jours : celle de la chair fiévreuse, de la sueur de peur, des corps entassés dans des lieux sans air.
Il prit la branche descendante.
Derrière lui, Margery chuchota : « Où vas-tu ? Les prisons sont derrière nous — tu l’as dit toi-même. »
« La clé du sacristain ne ferme pas les cellules des gardes. Elle ferme quelque chose que le sacristain ne devait pas ouvrir. » Il avançait toujours, le dos courbé sous les pierres basses. « Son corps était dans la pièce de l’apothicaire, avec une clé de maître. Il voulait ouvrir quelque chose, là, tout de suite. Et on l’a tué avant qu’il ne le fasse. »
Le conduit déboucha dans une cavité voûtée qui sentait la chaux et le vin renversé. Des caves du manoir, sans conteste. L’obscurité était totale, mais Thomas sentit sous ses doigts une porte de fer, hérissée de rivets. La clé entra dans la serrure comme une main dans un gant.
Le battant s’ouvrit sur une puanteur qui les fit tous deux reculer : sang caillé, urines, et la fade douceur de la décomposition commencée. Thomas eut un instant de recul, puis il força ses yeux à s’adapter.
Au centre de la pièce, sur une banquette de pierre, gisait un corps enveloppé d’un linceul grossier — pas tout à fait refermé. Un bras en dépassait, blanc comme l’os, les doigts recroquevillés.
Thomas s’approcha. Il n’eut pas besoin de tirer le drap pour reconnaître les mains de la fille de l’apothicaire. Le même poignet fin, les mêmes taches d’encre au bout des doigts comme en ont ceux qui écrivent beaucoup.
Mais il y avait autre chose, près du corps. Un cadavre de plus, plus petit, recroquevillé contre la banquette comme un chien fidèle. Thomas se pencha et souleva la toile.
C’était le garçon des écuries — celui qui avait guidé les chevaux vers la grange, deux nuits plus tôt. Sa gorge portait la même blessure nette, le même trait de scalpel professionnel, une ligne si fine qu’elle semblait presque un sourire.
« Ils éliminent les témoins, murmura Margery d’une voix blanche. Tous ceux qui ont vu quelque chose. »
Thomas était accroupi devant le corps, la tête baissée. Ses doigts rencontrèrent sous le linceul une feuille de parchemin souple, glissée contre la poitrine du garçon comme un suaire écrit. Il la déplia.
C’était une lettre, rédigée d’une écriture fine et régulière, datée de la veille, adressée au *très révérend Whitfield*.
« On lit, ordonna Margery.
Thomas déchiffra à voix basse les premières lignes — un échange de courtoisies ecclésiastiques — puis le texte se fit plus direct :
*Les corps ont été déplacés comme convenu. La femme sera amenée au point de rendez-vous dans trois jours. La peste fera le reste : une fois les moutons morts, personne ne s’étonnera d’un pasteur qui prêche dans une étable vide. Prévenez le frère chirurgien que son travail est presque achevé.*
Le frère chirurgien.
Thomas replia lentement le parchemin, les jointures blanchies par la tension. « Whitfield ne vient pas inspecter le village. Il vient prendre livraison de quelque chose. Et il a un chirurgien à ses ordres. »
Un aboiement éclata tout proche, à moins de vingt pieds, suivi du cri d’un homme : « Par ici ! Ils sont sous la cour ! »
Thomas glissa le parchemin dans sa chemise, à côté du registre des fossoyeurs, et saisit la main de Margery. « Il faut sortir de cette maison. Pas par les tunnels — ils les connaissent maintenant. Il faut passer par le village, et par le fleuve. »
Margery le dévisagea, le visage défait, les yeux brillants. « Et le vieux Thomas ? Le charpentier ? Il est là-haut, entre leurs mains. »
Thomas se releva, la clé encore serrée dans sa main. « Je ne le laisse pas mourir. Mais si on meurt tous les trois dans ces égouts, personne ne portera ce parchemin à Londres. Et c’est peut-être plus important que sa vie. C’est peut-être plus important que nous tous. »
Une longue seconde, Margery le fixa, puis elle hocha la tête lentement, comme on accepte un poison qu’on sait inévitable.
« Alors allons au fleuve », dit-elle.
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