L'Agneau Vérolé
Lire le chapitre 27: Ashes to Atonement
La poutre s'abattit dans un grondement de fin du monde, soulevant un nuage de braises et de poussière. Sir Richard n'eut pas le temps de crier. Un instant, il était là, les yeux écarquillés, la main tendue vers les flammes qui dévoraient ses registres. L'instant d'après, le bois calciné l'avait enseveli, et son corps n'était plus qu'une silhouette confuse sous un linceul de feu.
Thomas recula d'un pas, le souffle coupé par la chaleur. La clé de voûte du tunnel s'était effondrée avec la poutre, bloquant l'issue par laquelle l'apothicaire et Margery étaient passées. Il ne restait que la grande entrée de la crypte, derrière lui, mais les flammes rampaient déjà le long des murs, cherchant les tentures et les archives entreposées.
Il n'avait que quelques instants.
Il jeta un regard au corps de Sir Richard, à demi consumé. Justice sommaire, pensa-t-il. Le père de la jeune fille méritait mieux, mais il n'avait pas le temps de s'attarder sur les morts quand les vivants avaient encore besoin de lui.
Il se baissa, fouilla dans les débris. Des parchemins s'envolaient en spirales de cendre. Les registres, les comptes, les preuves – tout partait en fumée. Il toussa, les yeux irrités, et chercha à l'aveugle sous un amas de planches calcinées.
Ses doigts rencontrèrent le cuir épais d'une reliure.
Il tira. Le volume était lourd, les pages noircies sur les bords mais le cœur encore lisible. Le grand livre. Les comptes de Sir Richard avec Whitfield.
Il le serra contre lui, puis jeta un dernier regard à la crypte en flammes. Les arches s'effondraient une à une, le plafond se fissurait. Le tombeau de la famille d'Abernon devenait un four crématoire. Il devait sortir.
Il courut vers la porte, mais la trouva partiellement bloquée par une poutre descendue du plafond. Derrière lui, le feu rugissait, avide. Il poussa, s'arc-bouta, sentit ses muscles protester. Le bois céda d'un pouce. Puis d'un autre.
Il passa de côté, se brûlant l'épaule contre une braise, et déboula dans la cour du manoir juste comme le toit de la chapelle s'effondrait dans la crypte.
L'air frais de la nuit le gifla. Il s'accroupit, les mains sur les genoux, la poitrine brûlante de fumée. Autour de lui, le manoir était en émoi. Les villageois avaient envahi la cour, certains avec des seaux, d'autres avec des torches, mais personne ne semblait savoir s'il fallait éteindre l'incendie ou le regarder consumer le domaine de leur tyran.
Margery surgit de la foule, le visage barré de suie. Elle tenait la jeune apothicaire par le bras.
— Thomas ! Tu es vivant !
— À peine, dit-il en se redressant, le grand livre toujours serré contre sa poitrine. Sir Richard ne passera pas la nuit. Le plafond l'a pris.
Margery regarda les flammes qui léchaient les fenêtres du manoir, puis elle hocha lentement la tête.
— Que Dieu lui fasse miséricorde, murmura-t-elle. Nous, nous n'en avons pas.
La fille de l'apothicaire s'écarta, le visage pâle. Elle ne pleurait pas. Ses yeux secs regardaient fixement le brasier qui dévorait son bourreau.
— Il mérite pire, dit-elle d'une voix sans timbre.
Thomas ne répondit pas. Il n'avait ni le temps ni le cœur pour la philosophie de la vengeance. Il ouvrit le grand livre, tourna les pages calcinées avec précaution.
Le papier était mince, l'encre encore lisible par endroits. Des noms. Des villages. Des dates. Des sommes d'argent.
Le corps d'un homme vendu quarante shillings à Halesworth, Suffolk, marqué comme « fiévreux ».
Une femme et ses deux enfants livrés à Blythburgh, dans le Norfolk, « porteurs de contagion ».
Un vieillard, presque centenaire, vendu à Eye, Suffolk, comme « source probable ».
Thomas leva les yeux. La sueur coulait dans son cou, mais ce n'était pas la chaleur du feu qui la provoquait.
— Ce n'est pas un registre de serviteurs, murmura-t-il.
— Que veux-tu dire ? demanda Margery en s'approchant.
Il lui tendit le livre, pointa une ligne.
— Ils ne vendaient pas ces gens comme domestiques. Whitfield les achetait pour les transporter dans d'autres villages. Des villages qui n'avaient pas encore la peste. Pour la propager.
Margery regarda fixement les lettres, mais elle ne savait pas lire. Elle regarda néanmoins, comme si elle pouvait déchiffrer le mal par la seule vue de l'encre.
— Propager la peste... volontairement ?
— Whitfield est le médecin du roi, dit Thomas à voix basse. Il ne traite pas la maladie. Il la distribue. La question est : pourquoi ?
Il tourna les pages, chercha les entrées par année. Cinq ans. Dix ans. Le livre remontait plus loin que la mort de son frère, plus loin que son propre séjour en Angleterre. Les entrées se succédaient, toutes dans la même écriture régulière de Sir Richard :
Preston, Northumberland — trois corps. Warwick, Warwickshire — deux corps, un enfant vivant. Taunton, Somerset — quatre corps.
Des dizaines de villages. Des centaines de personnes, peut-être des milliers, condamnées par la plume d'un homme de Norwich et d'un autre quelque part à Londres, portant le titre de médecin du roi.
— Nous pensions qu'il s'agissait d'une aberration, dit Thomas, la voix serrée. Un seigneur corrompu qui vendait ses propres gens. Mais regarde. Partout. Il y a des années que cela dure. Whitfield ne s'arrête jamais. Et maintenant, il vient ici...
— Dans trois jours, dit la fille de l'apothicaire.
Elle avait parlé sans détacher les yeux des flammes. Puis elle tourna son visage vers lui, et il vit ce qu'il avait manqué dans la pénombre du tunnel : une blessure profonde, une fureur tranquille, mais aussi une détermination sans faille.
— Il vient chercher des corps et une femme vivante, dit-elle. Il ne sait pas que le village est libre.
Thomas referma le livre. Le cuir craqua, l'âme des pages trembla.
— Il saura bientôt. Le temps que la nouvelle lui parvienne, il changera ses plans. Nous ne pouvons pas rester ici à l'attendre.
— Où irons-nous ? demanda Margery.
Thomas regarda les flammes qui s'élevaient du manoir, les villageois qui formaient une chaîne de seaux depuis l'étang, les fenêtres qui s'embrasaient une à une. Le village était libre, mais pour combien de temps ? Sans le manoir, sans la protection d'un seigneur – même corrompu –, Abernon était vulnérable. La peste rôdait toujours. Et Whitfield viendrait, avec ses hommes et ses questions.
— Nous ne pouvons pas rester ici à l'attendre.
Il leva le livre.
— Ceci doit aller à Londres. Entre les mains du roi, ou au moins entre celles de son chancelier. Whitfield a abusé de sa position pour empoisonner le royaume. Si nous pouvons prouver son crime, alors...
— Le roi croira-t-il un médecin errant ? demanda doucement la jeune femme. Contre un médecin de sa cour ?
Thomas se tut. Elle avait raison. Il n'était personne. Un homme sans foyer, sans lettres de recommandation, sans réputation. La parole d'un inconnu contre celle d'un médecin royal.
— J'ai le livre, dit-il. Et j'ai la clé de voûte d'une conspiration qui traverse le royaume. Je trouverai un moyen.
La jeune femme le regarda longuement.
— Whitfield sait qui vous êtes, dit-elle. Il vous connaît de Londres. Il sait d'où vous venez. Ce que vous fuyiez.
Thomas serra les mâchoires.
— Et que fuyais-je, selon vous ?
— Vous le savez mieux que moi, dit-elle simplement. Mais si vous voulez que Londres vous écoute, vous devez d'abord affronter ce que vous avez laissé là-bas.
Margery s'interposa. Sa carrure massive semblait bloquer la lumière du feu.
— Elle a raison, l'un et l'autre. Allons parler à l'intérieur, à l'abri de la fumée. Il nous faut un plan et de l'eau, dans cet ordre.
Elle les conduisit à l'écart du brasier, vers le presbytère que le père Aldous avait déserté. Mais quand ils poussèrent la porte, la pièce était vide. Le feu de l'âtre était éteint depuis des heures, les affaires du prêtre rangées. Son manteau avait disparu du crochet près de la porte.
Thomas s'arrêta sur le seuil.
— Aldous est parti.
Margery le rejoignit et jeta un coup d'œil dans la pièce vide.
— Il avait peur de quelque chose, dit-elle. Depuis le début. Il savait ce qui se passait sous le manoir ?
— Il savait, dit Thomas. Il savait, et il n'a rien fait. Maintenant il sait que nous le savons. Il a fui.
Il regarda la pièce vide, les meubles poussiéreux, le crucifix accroché au mur qui jetait des ombres déformées dans la lumière vacillante.
— Tant pis, dit-il enfin. Il paiera ses dettes un jour. Nous avons plus urgent.
Il s'assit à la table du presbytère, posa le grand livre devant lui. Margery et la jeune femme le rejoignirent, tirant les chaises de bois.
— Au matin, dit Thomas, je pars pour Londres. Seul. Je serai plus rapide à cheval, et moins visible qu'une troupe.
— Non, dit la jeune femme. Je viens avec vous. J'ai été promise à Whitfield. Je veux voir son visage quand il apprendra que sa proie a survécu.
— Et moi, dit Margery, je retourne au village. On ne les laisse pas sans nouvelles. Mais je viendrai aussi. Une femme seule sur les routes vous fera moins remarquer que deux hommes ou un homme et une femme qui n'a pas l'air d'être sa femme.
Thomas la regarda. Margery avait l'air de ce qu'elle était : une veuve robuste, habituée au travail des champs, qui n'avait pas froid aux yeux.
— Margery, dit-il doucement, vous n'êtes pas obligée...
— Thomas Blackwood, chaque jour où je suis restée dans ce village, j'ai vu des innocents mourir pour que des coupables restent riches. Je ne vais pas arrêter de voir maintenant que je peux enfin regarder en face. Je viens.
Il n'essaya pas de la convaincre. Il savait que c'était en vain.
Il regarda le livre ouvert, les noms des villages qui s'étalaient comme des mauvaises herbes sur les pages jaunies. Norwich, Bury, Ely, Colchester, Ipswich — la mort avait voyagé avec méthode.
Au matin, la lumière grise rampait sur les toits du manoir encore fumants. Villageois silencieux, épuisés de la nuit, se rassemblèrent dans la cour pour regarder le médecin partir. Certains retinrent Margery par sa manche, lui demandant quand elle reviendrait. Elle répondit qu'elle reviendrait quand Londres aurait entendu sa voix.
Thomas attacha son sac au cheval qu'on lui avait donné, un poney robuste qu'un fermier avait sorti de l'étable du manoir. Il monta, le grand livre calé dans sa besace, contre son cœur.
La jeune fille de l'apothicaire montait un alezan nerveux. Elle ne dit rien, mais son regard allait de la colonne de fumée à la route qui s'éloignait vers le sud.
Thomas se tourna une dernière fois vers le village. Le feu s'était éteint, laissant une coque calcinée du manoir. Abernon respirait librement, mais la pestilence de l'agitation sociale ne guérirait pas en un jour.
Il tira doucement sur les rênes. Le poney s'ébranla, et derrière lui, les deux femmes lui emboîtèrent le pas. Le chemin quittait le village entre les haies noircies par l'hiver, en direction de Londres.
Il n'y avait rien d'autre à faire que marcher vers le sud, porter la vérité comme on porte un mort, et prier qu'elle ne pourrisse pas avant l'arrivée.
La colonne de fumée diminua derrière eux, puis disparut derrière la ligne des collines.
Thomas ne se retourna pas.
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