L'Agneau Vérolé
Lire le chapitre 28: The Road to London
La grisaille de l’aube pesait sur les remparts de Lambton comme un linceul mal ajusté. Thomas Blackwood marchait d’un pas vif, son manteau râpé claquant contre ses bottes, le registre de Whitfield serré contre sa poitrine sous trois couches de toile cirée. Margery trottinait à sa droite, son visage de pierre encore pâle de la nuit passée dans les oubliettes. Derrière eux, la fille de l’apothicaire — Éléanor, elle avait fini par donner son nom — avançait en boitant à peine, la main posée sur le couteau que Thomas lui avait rendu.
Ils franchirent la porte sud, celle que personne n’utilisait plus depuis que la peste avait scellé le village. Les planches fraîchement arrachées gisaient dans l’herbe humide. Thomas ne se retourna pas. Le silence de Lambton derrière lui ressemblait trop à celui des charniers qu’il avait laissés derrière lui toute sa vie.
« Le père Aldous a pris la route du nord », dit Margery, comme si elle lisait ses pensées. « Un fermier l’a vu filer avant l’aube, avec son calice et son encensoir. »
Thomas grogna. « Il a choisi la survie plutôt que la vérité. Il ne nous trahira pas — il est trop lâche pour se mouiller, mais trop prudent pour nous aider. »
Éléanor releva la tête, ses yeux cernés mais vifs. « Il m’a donné l’extrême-onction quand j’étais supposée mourir. Il savait que je n’étais pas malade. Il a béni mon cercueil avec de l’eau bénite et un mensonge. »
« Les mensonges ont des jambes longues », murmura Thomas. « Et celles d’Aldous courent vite. Espérons qu’elles ne le ramènent pas vers Whitfield. »
Ils suivirent l’ancienne voie romaine qui coupait les landes du Somerset, une bande de terre tassée qui semblait mener nulle part entre deux rangées d’ormes rabougris. Le vent portait une odeur de pluie et de fumée lointaine. Thomas comptait les lieues, ses yeux habitués aux horizons changeants scrutant chaque bosquet, chaque fossé.
À la mi-journée, ils s’arrêtèrent près d’un ruisseau à peine assez profond pour mouiller leurs lèvres. Margery s’accroupit, ses mains jointes autour de la gourde vide.
« La lettre de la veuve Harlow, dit-elle. Elle a promis que son frère la porterait à Londres. Mais si Whitfield est le médecin du roi, comment sais-tu que cette lettre arrivera à un homme qui ne soit pas à sa solde ? »
Thomas mordit dans un morceau de pain dur, mastiqua longuement. « Sir Robert de Fauconberg. Ancien croisé, doyen du Conseil privé. Il déteste Whitfield depuis qu’ils ont partagé une tente à Calais. Si une lettre atteint ses mains, elle y reste. »
Éléanor s’accroupit près de lui, ramassa une pierre plate et la fit ricocher sur l’eau sans éclat. « Et si elle n’y arrive pas ? »
« Alors nous y serons avant elle. Le registre est notre arme. Mais nous devons éviter les routes principales. Whitfield à trois jours de marche, mais ses hommes à cheval peuvent couvrir la distance en un jour et demi. »
Il se releva, tendit la main à Éléanor. Elle la prit sans hésiter, et Thomas nota la marque à la base de son cou — une brûlure en forme de losange, si fine qu’on aurait pu la prendre pour une veine sombre. Il ne dit rien.
Ils marchèrent encore deux heures. Le soleil déclinait derrière des collines basses quand Thomas ralentit. Quelque chose n’allait pas. Les oiseaux — ils avaient cessé de chanter. Il leva la main, et les deux femmes s’immobilisèrent.
« Margery, dit-il à voix basse. Le fourré, à droite. Trois hommes, peut-être quatre. »
Elle ne posa pas de question. Elle disparut dans les broussailles avec la fluidité d’un chat. Éléanor se colla à lui, son couteau dégainé, la lame plate contre son avant-bras.
Les cavaliers surgirent de derrière une crête, deux silhouettes massives sur des chevaux de guerre bais. Leurs capes étaient ornées d’un épervier brodé — les armes de Sir Richard. Mais Sir Richard était mort, son corps calciné sous les poutres du manoir. Donc ces hommes n’avaient pas reçu leurs ordres de lui.
L’un des cavaliers tira sa lance, l’autre dégaina une épée large. « Le médecin ! » cria le premier, une voix rauque d’ivrogne. « Le Lord a mis un prix sur ta tête, Blackwood. On t’emmène vivant ou mort. Choisis vite. »
Thomas n’eut pas le temps de choisir. Une flèche siffla, sortie d’on ne savait où, et se planta dans l’épaule du deuxième cavalier. Margery avait déjà rechargé. Le premier cavalier piqua des deux, fonçant droit sur Thomas, la lance en avant.
Thomas plongea sur le côté, et la lance lui effleura les côtes, déchirant son manteau. Il roula, se releva, et Margery surgit des fourrés, un poignard à la main. Elle coupa les jarrets du cheval — la bête s’effondra dans un hennissement, projetant son cavalier au sol. Thomas était déjà sur lui, le genou sur sa poitrine, le couteau contre sa gorge.
« Qui t’envoie ? » gronda-t-il.
L’homme cracha. « Va au diable. »
Éléanor s’approcha, son couteau rouge. Elle avait tranché la gorge du second cavalier pendant qu’il tentait de se relever, la corde de son arc encore vibrante. Elle se pencha, retourna la cape de l’homme capturé, révéla un pli de cuir cousu dans la doublure. Elle y glissa deux doigts, en tira un rouleau de parchemin cacheté d’un sceau qu’elle reconnut aussitôt.
Elle le tendit à Thomas, dont les doigts tremblaient — pas de peur, mais de rage. Il brisa le sceau. Le sceau de Whitfield — une main ouverte tenant une flamme. Le message était court, rédigé en latin serré :
« Le médecin doit être éliminé avant son arrivée à Londres. Prenez la femme aussi. Gardez la marquée pour le chargement. Elle vaut plus que son poids en or. »
Thomas regarda Éléanor. Elle soutint son regard, et pour la première fois, il vit autre chose dans ses yeux que de la peur ou de la dette. Une détermination qui allait au-delà de la survie.
« Whitfield sait que tu es vivante », dit Thomas lentement. « Et il sait que nous venons. »
« Alors nous ne venons pas », dit-elle. « Nous arrivons. Il n’y a plus de chemin sûr. La seule façon de le vaincre, c’est de franchir sa porte avant qu’il sache où frapper. »
Thomas fixa le parchemin, le plia, le glissa dans une poche intérieure. Margery se releva, essuya son poignard sur l’herbe, et regarda les deux corps qui commençaient à refroidir.
« Et lui ? » dit-elle en désignant le cavalier toujours vivant sous le genou de Thomas.
Thomas se pencha, la lame de son couteau contre la joue de l’homme. « Dis-moi combien d’hommes Whitfield a déployés entre ici et Londres, et je te laisse courir. »
« Il a des hommes à chaque relais de poste, » cracha l’homme. « Une douzaine par ville. Cartes, croquis, ton nom sur chaque bouche. Tu ne passeras pas. Personne ne passe. »
Thomas le lâcha, se releva. L’homme rampa en arrière, puis courut vers le couchant sans demander son reste.
Margery le regarda disparaître, puis se tourna vers Thomas. « Il va prévenir les autres. »
« J’ai compté là-dessus. » Thomas remonta son manteau. « Whitfield va penser que nous allons nous cacher, attendre, nous faufiler. Alors nous allons faire l’inverse. Nous allons louer un chariot, acheter des chevaux, et prendre la route la plus droite, la plus rapide, celle qu’il n’imaginera jamais — la route de poste royale. Et nous allons y arriver avant qu’il ait le temps de rappeler ses hommes. »
Éléanor hocha la tête, un sourire fragile sur les lèvres. « Tu as un plan. »
« J’ai un pari », corrigea Thomas. « Avec la mort comme enjeu. »
Ils se remirent en route. Le soleil continuait de tomber, et quelque part derrière eux, au-delà des collines, Lambton fumait encore. Mais devant eux, Londres — et Whitfield — les attendaient. Et Thomas, qui avait traversé des villages ravagés par la peste et des manoirs engloutis par le feu, savait que la course ne faisait que commencer.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.