L'Agneau Vérolé
Lire le chapitre 29: The Lie Unravels
La salle du conseil sentait la cire et la peur. Thomas se tenait devant Sir Robert, les jambes lourdes de fatigue, le cuir de sa besace usé par trois semaines de route. Margery se tenait à sa droite, muette comme une tombe, et Éléanor se cachait à moitié derrière lui, le capuchon relevé sur sa nuque.
« Un village entier vendu comme porteurs de peste, répéta Sir Robert d’une voix qui se voulait calme. Vous comprenez ce que vous avancez, maître Blackwood ? Vous accusez un médecin du roi — le médecin personnel de Sa Majesté — d’avoir organisé le meurtre de centaines de sujets pour étendre une épidémie. »
Thomas posa le registre sur la table. Les pages étaient tachées de sang séché, certaines gondolées par l'humidité des cryptes, mais les entrées restaient nettes. Des noms. Des villages. Des sommes.
« Ce n'est pas une accusation, messire. C'est une comptabilité. »
Sir Robert ne toucha pas le livre. Il croisa les bras, le menton baissé, l’œil d’un homme qui a vu trop de faussaires pour croire un inconnu poussiéreux surgi de nulle part.
« Un homme a déjà été pendu pour moins que ce registre, si ce registre se révèle faux. Et s'il se révèle vrai ? Je tiens un fil qui mène directement au trône, et je ne suis pas sûr de vouloir tirer dessus. »
Margery cracha presque sa réponse. « Il y a des femmes et des enfants morts dans ce village, messire. Morts pour que ce Whitfield empoche des deniers d'or. Vous voulez peser la politique contre leurs os ? »
Sir Robert la toisa — une paysanne, un chiffon, pas digne d'une réponse — puis reporta son regard sur Thomas. « Vous n'avez que ce registre. Pas de témoins fiables. L'homme qui vous a capturé est mort. Le prêtre a fui. Et Whitfield est encore à mon service nominal, car aucune accusation formelle ne pèse contre lui. »
Et c'est là que la pire chose du monde arriva : la porte s'ouvrit, et une voix familière résonna dans la salle.
« Sir Robert. Vous avez reçu ma lettre, j'espère ? »
Thomas pivota. Whitfield se tenait sur le seuil, en manteau de soie noire, un sourire froid aux lèvres. Deux gardes royaux se tenaient derrière lui, armes croisées sur la poitrine. Il n'avait pas la moindre égratignure. Il n'avait même pas l'air fatigué.
« Le village est tombé, je le sais, continua Whitfield en entrant comme s'il possédait la salle. J'ai perdu des hommes. Ce n'est pas grave — j'ai l'habitude des pertes. Mais je me demandais qui avait réussi à revenir pour porter des contes ? » Il s'arrêta, et son regard tomba sur Éléanor. Son sourire se fissura à peine. « Ah. La marquée. J'avais espéré qu'elle brûlerait avec les autres. »
Thomas sentit Éléanor serrer le tissu de son manteau derrière lui.
Whitfield se tourna vers Sir Robert, qui avait les mâchoires serrées, visiblement indécis entre deux allégeances. « Messire, je vous avais prévenu qu'un imposteur tenterait de me noircir. Cet homme est un charlatan, qui fuit sa propre ville pestiférée — j'ai les documents. Il tue, il vole, et il invente des complots pour se rendre intéressant. »
Sir Robert regarda Thomas. Puis le registre. Puis Whitfield. Le silence de la salle était si épais qu'on y étouffait. Thomas comprit que rien de ce qu'il pouvait dire ne pèserait plus que le témoignage du médecin du roi. Un mot de Whitfield valait mille registres.
Alors Éléanor fit un pas en avant.
Elle baissa son capuchon — et avant que quiconque puisse l'en empêcher, elle déchira le col de sa robe. La manœuvre était brutale, presque animale. Le tissu se déchira jusqu'aux omoplates, révélant la peau blanche de son dos, et la marque — ce losange rouge, cicatrisé en creux, large comme un écu — qui lui brûlait la nuque basse.
« Vous cherchez la preuve, messire ? » Sa voix était posée, merveilleusement calme, comme si elle parlait de la pluie ou du prix du pain. « Regardez mon dos. Chaque lot de chair vendu par l'homme qui me tient en face était marqué de ce fer. On faisait ça de nuit, à la chandelle, pour qu'on garde la preuve en cas de litige. » Elle tourna légèrement la tête, et ses yeux croisèrent Whitfield, devenu livide, blanc comme la craie. « Le docteur Whitfield lui-même a tenu le fer brûlant quand j'avais douze ans. »
Whitfield recula d'un demi-pas. Ses gardes hésitèrent. Sir Robert s'approcha d'Éléanor, examina la marque sans la toucher, puis se tourna vers Whitfield avec un regard qui changea de nature.
« Vous avez marqué une enfant ? »
Whitfield ne trouva rien à répondre. Il regarda autour de lui, cherchant une issue, un prétexte, un mensonge — et ne trouva que le registre ouvert sur la table et le dos nu d'une fille qu'il avait vendue à mort.
Sir Robert laissa tomber son poing sur la table. « Gardes. Emparez-le. »
Whitfield tenta de fuir, mais les gardes royaux étaient plus proches que les siens. L'un d'eux empoigna le médecin par le bras. Whitfield se débattit, et dans la lutte, ses yeux horriblement lucides restèrent fixés sur Thomas. Il murmura, assez fort pour traverser le bruit de la salle :
« Vous croyez avoir gagné, Blackwood ? Je connais votre histoire. J'ai lu les dépositions de votre vieille ville. Vous ne l'avez pas sauvée. Vous ne l'avez pas avertie à temps. Vous l'avez fui. Que dira le conseil de roi quand saura que son héros porte sur les épaules la peste et la désertion de toute une communauté ? »
Les gardes tirèrent Whitfield dehors, mais ses derniers mots restèrent suspendus dans l'air comme une brume infecte. Thomas ne bougea pas. Margery posa une main sur son bras. Éléanor ne dit rien, baissa la tête, et remit son capuchon sur la marque — maintenant devenue une preuve et une blessure à la fois.
Le silence dura jusqu'à ce que Sir Robert se racle la gorge. Il regardait le registre, puis Thomas, avec une expression nouvelle : une considération dure et sans pitié.
« Vous allez rester à Londres, maître Blackwood. Ce n'est plus une requête. »
Thomas ne répondit pas. Les mots de Whitfield tournaient encore dans sa tête comme des rats dans une cave.
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