L'Agneau Vérolé
Lire le chapitre 4: Rules of an Outlaw
L’aube n’était pas encore levée que la main de Thomas s’écarta du scalpel d’argent, laissant le métal froid glisser entre ses doigts comme une promesse malsaine. Il l’avait retourné cent fois depuis qu’il l’avait trouvé, cherchant dans l’inscription une faille, un nom, une trace. *“Pour celui qui voit ce que les autres refusent.”* Une sentence taillée pour lui, ou pour un autre homme qu’il avait été.
La porte de l’infirmerie s’ouvrit sans prévenir. Agnes se tenait dans le chambranle, sa lanterne basse, son visage aussi fermé que les volets du village.
— Le conseil vous réclame, dit-elle. À la maison du père Aldous. Tout de suite.
Thomas ne demanda pas pourquoi. Il enfila sa tunique, laissa le scalpel au fond de sa besace, et suivit la femme à travers les ruelles mornes de Blencarn. Les maisons étaient toujours closes, mais il sentait des regards derrière les fenêtres, des rideaux qui retombaient à son passage. Le village le regardait comme une bête curieuse, un animal dangereux qu’on menait à l’abattoir.
La maison du prêtre était la plus grande du village, adossée à l’église dont les cloches restaient muettes. On le fit entrer dans une salle basse où deux hommes l’attendaient. Le prêtre, Aldous, était petit et sec, les mains croisées sur un livre fermé, l’air d’un homme qui n’avait jamais douté de lui-même. À ses côtés, Sir Richard occupait un fauteuil de chêne comme un trône. C’était un homme massif, la barbe grisonnante, les joues rougies par le vin et le froid. Ses yeux, petits et brillants, pesaient sur Thomas comme une meule.
— Maître Blackwood, dit Aldous d’une voix qui se voulait affable. Nous vous avons fait venir pour régler une affaire simple.
— Simple ? releva Thomas en restant debout, refusant l’invitation muette du siège qu’on ne lui offrait pas.
— Votre présence ici est une erreur. Vous avez franchi la barricade sans autorisation. La loi du village est claire : personne n’entre, personne ne sort. Mais puisque vous êtes là, nous avons décidé de fermer les yeux sur cette infraction à une condition.
Sir Richard prit la parole, sa voix grasse et basse :
— Vous partez à l’aube. Nous vous donnerons une escorte jusqu’à la barricade, on vous ouvrira la porte, et vous ne reviendrez jamais. Vous direz que Blencarn est mort, que la peste a tout emporté, que vous n’avez rien vu.
— Et si je refuse ? demanda Thomas.
Aldous haussa un sourcil mince comme une lame.
— Le village est en quarantaine. Un homme qui la viole, on l’attache à un arbre hors les murs et on le laisse aux corbeaux. Vous seriez mort avant la nuit, et votre mémoire avec vous.
Thomas regarda tour à tour les deux hommes. Il y avait dans la posture d’Aldous une raideur calculée, et chez Sir Richard une arrogance qui ne tolérait pas la contradiction. On ne lui donnait pas le choix. On l’expulsait comme on purgeait une fièvre.
— Et les morts ? demanda-t-il.
— Quels morts ? fit Sir Richard.
— Les corps que vos porteurs amènent à l’église chaque nuit. Les tombes creusées d’avance. Ceux que je ne trouve nulle part.
Le silence qui suivit fut épais comme le brouillard des marais. Aldous ouvrit son livre, le referma, le rouvrit. Ses doigts tremblaient légèrement.
— Vous êtes un homme imaginatif, maître Blackwood. Les morts de Blencarn sont enterrés comme il se doit, dans une terre consacrée. Ce que vous avez vu relève de votre fatigue, ou de votre peur.
— J’ai vu une fosse à la chaux, sans corps.
Sir Richard se leva. Sa masse emplit soudain la pièce.
— Vous avez vu ce que vous aviez décidé de voir. À l’aube, vous serez dehors. Si vous parlez encore une fois de ce que vous imaginez, vous ne parlerez plus du tout.
Il n’y avait pas de menace dans sa voix. Juste la certitude d’un homme qui avait déjà enterré des questions plus gênantes que celles de Thomas. Le médecin ne répondit pas. Il baissa la tête, comme un homme vaincu, et sortit.
Agnes l’attendait dehors, adossée au mur de pierre.
— Je vous avais dit de ne pas poser de questions.
— Et moi, je vous avais dit que j’étais médecin, pas mouton.
Il marcha vers l’infirmerie, le sang battant à ses tempes. Il avait une nuit devant lui. Une nuit pour trouver la réponse avant que la barricade ne s’ouvre et ne se referme sur son départ définitif. Mais dans la ruelle, un cri le fit s’arrêter. Une porte s’ouvrit, une femme en sortit en courant, portant un enfant dans ses bras. Elle s’approcha de lui, les larmes traçant des sillons sales sur ses joues.
— Vous êtes le médecin, n’est-ce pas ? Ils disent que vous êtes parti, que vous ne pouvez pas soigner. Mais elle est malade, elle a la fièvre, regardez.
Thomas prit la petite fille des bras de la femme. Elle avait peut-être huit ans, le visage brûlant, les yeux vitreux. Il écarta le col de sa robe. Et là, sous la clavicule, il vit. Trois taches rouges, sombres, gonflées, semblables à des œufs d’insectes sous la peau. Des bubons. La peste.
Il leva les yeux vers la femme, qui lisait dans son regard ce qu’il ne voulait pas dire.
— Elle est malade, dit-il. Je vais la soigner.
— Mais ils disent que vous partez à l’aube.
Thomas regarda la mère, puis l’enfant, puis le ciel gris qui pâlissait à l’horizon. Il pensa au scalpel, à l’inscription, à la fosse vide, à la fumée grasse. Il pensa au visage du petit, au corps trop raide sur la charrette. Il savait que partir, c’était survivre. Il savait aussi que la peste ne choisissait pas ses victimes selon les ordres des prêtres et des seigneurs.
— Je ne pars plus, dit-il. S’ils veulent m’attacher à un arbre, ils le feront. Mais cette enfant vivra.
Il porta la fille dans l’infirmerie. Sur le seuil, il vit la femme du conseil, Agnes, qui le regardait avec une expression indéchiffrable. Elle ne dit rien. Mais quelque chose dans ses yeux avait changé. Comme si la porte dont il venait de fermer le verrou n’était pas celle de l’infirmerie, mais celle de sa propre liberté.
Dans la pièce, il posa l’enfant sur un grabat, ouvrit sa besace, et sortit tout ce qu’il avait. Des herbes, des bandages, un minuscule couteau. Il savait que la fièvre le prendrait avant la nuit, que les bubons grossiraient, qu’il faudrait les inciser, les drainer, prier pour que le poison ne gagne pas le cœur. Il n’avait pas le temps d’avoir peur. Il avait à peine le temps de soigner.
Mais quand il releva la tête, il vit, par la fenêtre étroite de l’infirmerie, la fumée épaisse qui s’élevait toujours du cœur du village. Elle semblait plus noire qu’au matin, plus grasse. Comme si quelque chose, quelque part, brûlait sans flamme. Et il se demanda si ce qu’il venait de faire n’avait pas scellé son sort bien plus sûrement que les ordres de Sir Richard.
L’enfant geignit dans son sommeil agité. Thomas prit ses mains brûlantes entre les siennes.
— Je reste, murmura-t-il. Je reste.