L'Agneau Vérolé
Lire le chapitre 32: The Queen's Decree
La cellule sentait encore le sel des larmes et le fer des barreaux, mais Thomas Blackwood la quitta sans se retourner. Ses bottes claquèrent sur les pavés humides de la Tour, et l'air de Londres, chargé de fumée et de poisson, lui parut soudain d'une douceur inouïe.
Dans la cour, Margery l'attendait, les mains crispées sur son tablier. Éléanor se tenait à ses côtés, le capuchon relevé sur sa marque, les yeux rouges mais le menton fier.
— Vous êtes libre, murmura Margery en s'élançant.
— Pas libre, corrigea une voix grave derrière eux. Assigné.
Sir Robert de Canteloup descendit les marches de la Tour, un parchemin scellé de cire rouge à la main. Le conseiller du roi était un homme maigre, au visage coupé comme une lame, et son regard ne laissait rien passer.
— Sa Majesté a entendu votre témoignage, ainsi que celui de la fille. Les registres de Whitfield ont été examinés par la cour.
Thomas serra la mâchoire. Il avait appris à se méfier des promesses des puissants.
— Et ?
— Le commerce des corps pestiférés est désormais interdit par décret royal. Quiconque sera pris à transporter, vendre ou utiliser des cadavres de victimes de la peste — pour quelque usage que ce soit — sera pendu.
Éléanor eut un frisson que Thomas ne remarqua pas. Il fixait le parchemin.
— C'est tout ?
Sir Robert s'approcha, baissant la voix.
— Le roi sait que vous avez failli être victime d'un complot. Il sait aussi que Whitfield et Reynard avaient des appuis dans plusieurs comtés. Des hommes qui se taisent aujourd'hui mais qui n'ont pas oublié. Le roi a besoin d'yeux sur les routes, de quelqu'un qui connaît les villages, qui sait reconnaître les signes.
Thomas croisa les bras.
— Des yeux qui rapportent à Londres.
— Des yeux qui protègent. Vous êtes nommé médecin itinérant de Sa Majesté. Vous inspecterez les villages touchés, recenserez les morts, signalerez toute pratique suspecte.
Margery s'avança, indignée.
— Après ce qu'il a traversé, vous l'envoyez encore sur les routes ?
— Le roi donne avec une main ce qu'il retire de l'autre. Il ne poursuivra pas Thomas pour la désertion de Lambton, pas tant qu'il servira la couronne. En échange de votre silence sur certaines affaires… délicates.
Éléanor releva la tête.
— Et moi ? Et ma marque ?
Sir Robert la toisa longuement.
— Vous êtes sous la protection du roi, fille. Votre témoignage restera scellé dans les archives de la chancellerie. Personne ne vous poursuivra, ni vous ni votre famille. Mais si vous retournez à Lambton, Whitfield n'est peut-être plus en mesure de vous atteindre… ses hommes, eux, pourraient chercher à venger leur maître.
Thomas s'approcha du conseiller.
— Que voulez-vous que nous fassions ?
— Quoi que vous fassiez, faites-le loin de Londres pendant quelques mois. Puis revenez avec des rapports. Des villages en quarantaine, des charlatans, des prêtres qui vendent des indulgences contre des prières pour les morts. Vous savez ce qu'il faut chercher.
Il tendit le parchemin à Thomas, qui le déroula. Le sceau royal pendait, lourd et rouge comme un caillot.
— Le décret entrera en vigueur à la Chandeleur. Mais dans les comtés, les nouvelles voyagent par la peur. Vous serez le messager.
— Et si je refuse ?
Sir Robert esquissa ce qui aurait pu être un sourire.
— La Tour a des chambres confortables, pour un homme qui a des amis au conseil. Pour ceux qui n'en ont plus… elles sont plus humides.
Thomas rangea le parchemin dans sa besace.
— Où devons-nous commencer ?
— Rentrez dans le Nord. Il faut surveiller les villages qui ont survécu. Blencarn, surtout — vous y trouverez peut-être des réponses que Lambton ne vous a pas données.
Il se tourna pour partir, puis s'arrêta.
— Un dernier conseil. Whitfield a parlé de votre passé avant d'être emmené. Des rumeurs courent déjà dans les tavernes. Le roi ne vous protégera pas de l'opinion. Prouvez votre valeur, et les murmures s'éteindront d'eux-mêmes.
Il disparut dans l'ombre de la Tour.
***
Ils quittèrent la ville aux premières lueurs de l'aube, par la porte nord, sous la pluie fine qui rendait les pavés glissants comme des miroirs brisés. Thomas marchait en tête, le col de son manteau relevé, la main gauche toujours posée sur le scalpel d'argent que Frère Anselme lui avait donné autrefois.
Margery chevauchait une mule qu'ils avaient achetée avec l'argent de leurs économies. Éléanor allait à pied à côté d'elle, refusant de monter.
— Vous n'auriez pas dû me suivre, dit Thomas sans se retourner.
— Je n'ai pas suivi un homme. J'ai suivi une cause.
— La cause est entre les mains du roi, maintenant.
— Le roi est à Londres, répliqua Éléanor. La peste est partout.
Margery les laissa parler, ses doigts effilés tournant une herbe sèche qu'elle avait cueillie en chemin.
Ils marchèrent ainsi pendant trois semaines, s'arrêtant dans les villages où la mort avait frappé, recensant les décès, soignant les survivants. Thomas notait tout dans un petit carnet de cuir — les noms, les dates, les odeurs, les types de lésions. À chaque étape, il montrait le décret royal, laissait une copie faite par les scribes locaux.
Les nouvelles se répandaient plus vite qu'eux. À Darnford, un marchand fut arrêté avec trois cadavres dans un chariot à foin. À Ashcombe, un moine fut fouetté pour avoir vendu des « reliques » de pestiférés à des paysans crédules. Thomas supervisa les destructions de corps, les fosses communes, les bûchers pour les affaires contaminées.
Il ne rêvait plus de Lambton. C'était pire : il rêvait de visages sans noms, de mains tendues que la mort emportait avant qu'il ne puisse les toucher.
Éléanor, elle, semblait puiser une force nouvelle dans le voyage. Elle parlait peu de sa marque, mais parfois, quand ils campaient près d'un ruisseau, elle se lavait dos tourné, et il voyait la cicatrice blanche sur sa peau mate, dessinée comme un diamant, marque d'un commerce qu'il ne pouvait oublier.
Blencarn les accueillit par un froid de novembre, le ciel bas et gris comme le plomb fondu. Le village qui avait brûlé se reconstruisait à peine. Des charpentes neuves s'élevaient à la place des maisons calcinées, et l'odeur du chaume frais remplaçait celle du feu.
Le vieux forgeron les reconnut du premier coup d'œil. Son visage s'illumina quand il vit Thomas.
— Vous êtes vivant ! On disait que vous aviez été pendu à Londres.
— Pas encore, répondit Thomas en serrant la main calleuse. Le village se porte mieux ?
— On survit. La moitié des maisons sont encore debout, et celles qui sont tombées seront rebâties au printemps. Mais le père Aldous, lui, n'est jamais revenu.
Thomas s'arrêta net.
— Vous ne l'avez pas revu ?
— Il a fui comme vous le savez, à l'aube, sans rien emporter. Certains disent qu'il s'est retiré dans un monastère du Sud. D'autres qu'il est mort en route, seul, sans les sacrements.
Éléanor s'approcha, baissant la voix.
— Il savait. Il faisait partie du système. S'il est vivant, il peut témoigner.
— Ou il peut craindre pour sa vie, répliqua Margery.
Thomas regarda les maisons se reconstruire, les enfants jouer au bout de la rue, le forgeron retourner à son enclume. Il y avait une paix fragile ici, conquise au prix du sang et des mensonges.
Il ouvrit son carnet et nota : « Blencarn — survivants : 87. Rien de suspect. Le prêtre est absent. »
Puis il releva la tête et regarda vers l'est, là où les routes s'enfonçaient dans les collines.
— Si Aldous est encore vivant, dit-il lentement, il ne se cache pas. Il s'est enfui pour une raison. Il savait que Whitfield avait des complices ailleurs.
Éléanor suivit son regard.
— Il faudrait vérifier les autres villages du réseau. Les registres mentionnaient des noms. Des lieux.
Thomas rangea son carnet. Le scalpel d'argent pesait dans sa poche, tiède contre sa cuisse.
— Alors nos routes ne s'arrêtent pas ici.
Margery soupira, mais elle ne protesta pas. Elle défit son paquet et tira une carte usée aux bords déchirés.
— Par où commence-t-on ?
Thomas laissa son doigt courir sur le parchemin, s'arrêtant sur un nom peu lisible, tracé d'une encre pâle.
— Il y a un village au nord-est. Douvindale. Trois épidémies en deux ans, mais aucune trace de monde qui meurt autrement que de vieillesse. Trop propre pour être vrai.
Il plia la carte et la rangea.
— Nous partons demain à l'aube.
Il marcha vers l'église, poussa la porte lourde. L'intérieur sentait l'encens ancien et la poussière. Près de l'autel, une chapelle latérale gardait une porte close. Avec un soin qu'il ne reconnaissait pas tout à fait, il déposa une pièce dans la trémie des pauvres et murmura une prière pour les morts de Lambton.
Éléanor le rejoignit, silencieuse.
— Vous priez pour un homme dont vous craignez qu'il vous ait abandonné ?
Thomas ouvrit les yeux.
— Je prie pour ceux que j'ai assistés avant ma chute. Pour ceux qu'ils disaient que j'avais laissés.
— Et entrez-vous en paix avec cela ?
— Non, dit-il en sortant. Mais je l'ai appris : la paix n'est pas une destination. C'est une route qu'on accepte de suivre malgré les ronces.
Dans la lumière du couchant, Blencarn semblait plus petite qu'avant. Les toits fumaient doucement. Les enfants riaient quelque part derrière une grange.
Le décret du roi était une victoire. Mais les mensonges qui avaient tissé la trame de Lambton ne s'étaient pas tous éteints dans les flammes de la crypte, pas plus que le nom de celui qu'il avait laissé derrière lui dans son propre village dévasté, trois ans plus tôt.
Thomas se tourna vers la route.
Il savait qu'il marcherait jusqu'à ce que le sol lui-même rende ses comptes.
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