L'Agneau Vérolé
Lire le chapitre 33: The Apothecary's Daughter
La route de Douvindale était un ruban de boue sous un ciel de plomb. Thomas menait sa jument d'une main ferme, l'autre posée sur le pommeau de sa selle où pendait la lancette d'argent qu'Éléanor lui avait rendue à Londres. Derrière lui, la fille de l'apothicaire chevauchait en silence, son capuchon relevé contre la bruine persistante.
« Vous croyez vraiment que Father Aldous est là-bas ? » demanda Éléanor en serrant les rênes.
« Whitfield tenait des registres de chaque village contaminé par sa fraude. Douvindale était le seul où aucun nom ne figurait en face du sien. Cela veut dire qu'il y avait quelqu'un qu'il voulait protéger — ou cacher. »
Le village leur apparut au détour d'un bois de frênes : une douzaine de chaumières basses autour d'une église de pierre grise, les toits de chaume dégoulinants, les fenêtres closes. Aucune fumée ne montait des cheminées. Thomas arrêta sa monture à l'orée du village.
« Pas un chat, murmura Éléanor. Ils ne sont peut-être plus là. »
Thomas secoua la tête. « Les registres disaient trois épidémies survécues. Mais ces fenêtres sont barricadées de l'intérieur. »
Ils mirent pied à terre et s'avancèrent à pied, laissant les chevaux attachés à un poteau de barrière. La porte de l'église était entrouverte. Thomas poussa le battant et pénétra dans une nef froide où la lumière tombait en rais gris à travers les vitraux.
Au fond, près de l'autel dépouillé de ses ornements, une forme recroquevillée était enchaînée à un pilier de pierre. Un homme en soutane noire, la barbe hirsute, les yeux caves. Il leva la tête quand ils approchèrent et laissa échapper un son étranglé.
« Père Aldous, dit Thomas.
— Thomas Blackwood… Vous êtes venu. Mon Dieu, vous êtes venu. Je vous croyais mort à Londres, ou pire. »
Éléanor s'accroupit près de lui pour examiner les fers. « De l'acier ordinaire. Nous pourrons les briser avec un outil de maréchal-ferrant dans une des granges. »
Thomas resta debout, les bras croisés. « Pourquoi vous ont-ils retenu ici ? Vous avez fui Blencarn sans avertir personne. Margery vous cherchetait encore là-bas. »
Aldous baissa les yeux, des larmes traçant des sillons dans la crasse de ses joues. « J'ai fui parce que je ne pouvais plus porter le mensonge. J'ai marché trois jours pour atteindre Douvindale, pour avertir ces gens de ce que Whitfield et Reynard avaient fait à Blencarn. Mais quand je suis arrivé, les hommes de Whitfield m'attendaient déjà. Ils ont tué le reste du village — ils l'avaient déjà tué. Les registres étaient faux. Douvindale n'a jamais eu trois épidémies. Il n'a eu qu'un massacre. »
Thomas sentit le sol se dérober sous ses pieds. Il s'assit lentement sur un banc de bois, le souffle court.
« Les registres étaient conçus pour vous attirer, murmura-t-il.
— Je le sais, maintenant. Ils voulaient me capturer pour m'empêcher de témoigner contre Whitfield. Et quand Whitfield est mort, ses hommes ont fui. Ils m'ont laissé enchaîné ici à mourir de faim. Sept jours… peut-être davantage. »
Éléanor se releva et brisa la chaîne d'un coup de pierre bien placée. Aldous tomba en avant, mais elle le rattrapa par l'épaule.
« Vous êtes faible. Nous devons vous nourrir avant de reprendre la route.
— Non, dit Aldous d'une voix brisée. Avant que vous ne me nourrissiez, il faut que je vous dise tout. Vous devez comprendre ce que j'ai fait. »
Thomas le regarda. Le prêtre était un homme brisé, les mains tremblantes, les yeux rougis par les larmes de jours entiers. Cette confession, il la portait en lui comme une blessure purulente.
« Blencarn. C'était moi. J'ai vu les enterrements de nuit, Thomas. J'ai vu les porteurs sortir les corps de la chapelle des morts quand le village dormait. J'ai vu Whitfield acheter les morts aux familles en pleurs et les vendre à Reynard pour ses dissections. J'ai vu tout cela, et je n'ai rien fait. Pire — j'ai signé les certificats de décès. J'ai béni les corps avant qu'ils ne soient profanés. J'ai prêché le dimanche en disant que Dieu veillait sur les âmes de ces défunts, alors que je savais que leurs enveloppes charnelles étaient charcutées sur une table de pierre dans un château à vingt lieues de là. »
Sa voix se cassa. Éléanor regarda Thomas, qui resta impassible.
« Pourquoi avez-vous accepté ? » demanda Thomas.
Aldous leva vers lui un regard noyé de honte. « Whitfield avait découvert quelque chose sur moi. Pas une dette d'argent. Pas une faiblesse de chair. Quelque chose de plus ancien — une accusation selon laquelle j'avais, dans ma jeunesse, détourné l'argent de la quête d'un monastère. C'était faux, mais il avait témoigné. Il avait une preuve. Il disait qu'il la détruirait si je signais. »
« Et vous avez signé.
— Chaque jour, pendant deux ans. Chaque corps, chaque certificat. Je me disais que je protégeais le village de la disgrâce. Mais je protégeais mon propre nom. Une lâcheté ordinaire, aggravée par la répétition. »
Thomas se leva et fit face au prêtre. Le silence dans la nef était si profond qu'on entendait la pluie s'égoutter du toit sur les dalles.
« Moi aussi, dit Thomas lentement, je porte un mensonge. À Lambton, j'ai fui quand les premiers cas sont apparus. J'ai abandonné des malades qui me tendaient les mains. J'ai laissé un homme derrière moi — un fermier nommé Grisward — dont j'aurais pu soigner la fièvre si j'étais resté trois jours de plus. Je me suis dit que je partais chercher des remèdes. Mais je suis allé bien plus loin que la ville la plus proche. Je suis allé jusqu'à la mer, et je me suis caché pendant trois mois dans un couvent où personne ne me connaissait. »
Aldous le dévisagea. « Vous… avez vraiment fait cela ?
— Oui. Je vis avec cette chose tous les jours. Et je ne crois pas que Dieu m'ait jamais pardonné. Mais je sais que la seule manière de rendre ce fardeau un peu moins lourd est de le porter de face, en racontant la vérité à ceux qui ont le droit de l'entendre. Vous avez signé des certificats falsifiés. Vous avez béni des corps destinés à être profanés. C'est un crime. Mais vous n'avez jamais vendu personne, jamais tué personne de vos mains. Vous avez fui pour avertir quand vous avez enfin trouvé le courage de le faire. Ce courage ne pardonne pas votre passé — il le rachète peut-être un peu. »
Aldous resta un long moment silencieux. Puis il s'agenouilla lentement, les mains jointes, et dit d'une voix ferme :
« Je vous demande, non pas en tant que médecin, mais en tant que frère chrétien, de m'entendre en confession. Et si vous refusez de me donner l'absolution — et vous en avez le droit — je vous demande au moins de me laisser dire l'ampleur complète de ma faute devant un homme honnête. »
Thomas aurait pu refuser. Il n'était pas prêtre. Mais il regarda Éléanor, qui hocha la tête, et il s'agenouilla en face du vieil homme.
« Dites ce que vous avez à dire, Father Aldous. Et si je ne peux pas offrir la grâce de Rome, je peux offrir la grâce de quelqu'un qui a fait pire que vous et qui a choisi de continuer à vivre malgré cela. »
Aldous parla. Il parla longuement, avec des mots entrecoupés de sanglots. Des noms, des dates, des tombes entrouvertes au clair de lune. Des pièces d'argent glissées sous des portes. Des mensonges prononcés devant des veuves en noir, des mains d'enfants tenant la sienne dans le cimetière. Quand il eut terminé, il était vidé, affaissé sur les dalles, la tête entre les mains.
Thomas posa une main sur son épaule.
« Vous avez confessé votre faute à voix haute, devant témoin. Vous avez risqué votre vie pour prévenir d'autres villages. Vous êtes allé aussi loin que votre force pouvait porter votre conscience. Allez maintenant avec cette absolution : je vous tiens pour responsable de vos actes, mais je ne vous tiens pas pour damné. Reprenez ce fardeau et portez-le en marchant vers l'avant. »
Aldous pleura longtemps. Éléanor s'approcha et lui tendit sa gourde d'eau. Il but lentement, le visage ruisselant de larmes.
Thomas se releva et jeta un regard par la fenêtre de l'église. La pluie s'était calmée, mais le soleil était encore bas.
« Nous ne pouvons pas le laisser ici dans cet état. Nous devrons le porter à cheval jusqu'au prochain village où nous trouverons de la nourriture et des soins. »
Aldous leva la main, soudain plus assuré. « Il y a une grange à mi-chemin de Blencarn — le fermier y est mort l'an dernier, mais il garde encore des racines de navets et des jarres de miel dans sa cave. Je connais le chemin de mémoire. Nous pourrons y passer la nuit.
— Et après ?
— Après, dit Aldous avec un calme teinté de fermeté nouvelle, je retournerai à Blencarn. Je dirai à Margery ce que j'ai fait. Et je me tiendrai devant la congrégation pour que chacun sache que leur prêtre était complice du mensonge. S'ils me chassent, peut-être. S'ils me lapident, peut-être aussi. Mais je ne fuirai plus jamais devant la vérité. »
Thomas se tourna vers Éléanor. Il y avait une question dans ses yeux, et elle y répondit d'un signe de tête presque imperceptible.
« Alors, dit Thomas, nous y allons ensemble. »
Ils aidèrent le prêtre à marcher jusqu'aux chevaux. La route les attendait, boueuse et longue. Une route qui menait vers Blencarn, vers un confessionnal public, vers des accusations qui pourraient briser encore plus de choses que le mensonge n'avait brisé.
Mais au moins, elle menait quelque part.
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