L'Agneau Vérolé
Lire le chapitre 34: The Marsh Lanterns
La pluie s'était tue depuis Douvindale, remplacée par un brouillard épais qui s'accrochait aux saules comme des linceuls. Thomas marchait en tête de la colonne, Margery sur ses talons, Éléanor à sa droite. Derrière eux, le chariot bringuebalait, transportant les trois survivants qu'ils avaient trouvés dans les ruines de Douvindale — un forgeron nommé Cuthbert, une femme muette que l'on appelait Sœur Silence, et un garçon de douze ans aux yeux trop vieux, qui n'avait pas dit son nom.
Le brouillard se densifia à mesure qu'ils approchaient de Blencarn. Les contours du village se dessinèrent enfin, fumées timides au-dessus des chaumes. Mais Thomas ralentit. Quelque chose clochait.
Les traces de pas dans la boue, fraîches, ne correspondaient à aucune des bottes du groupe. Elles venaient des marais, depuis l'est.
« Nous sommes suivis depuis la dernière butte », murmura Éléanor, qui avait remarqué les mêmes marques.
Thomas hocha la tête sans se retourner. « Je l'ai vu. Trois fois, au loin. Une silhouette qui ne s'approchait jamais, mais qui allumait des lanternes dans les roseaux. »
Margery frissonna. « Des feux follets, mon père disait. Ceux qui les suivent se noient. »
« Des lanternes, pas des feux follets », corrigea Thomas. « Une lanterne de corne, comme celles des bergers. Allumées puis éteintes, en séquence. Un signal, pas une malédiction. »
Ils passèrent la porte nord de Blencarn. Le village avait repris des couleurs depuis leur départ : des enfants couraient entre les maisons, un porc rôtissait sur une broche, et la forge de Margery — la sienne, désormais — crachait son étincelle rythmée. Le père Aldous n'était pas au village. Une lettre punaisée au mât du milieu disait qu'il était parti à pied vers l'abbaye de Marewick, pour chercher la déposition de Frère Anselme.
« Il se croit obligé », souffla Thomas en décachetant la missive. « Il veut tout réparer seul. »
Éléanor posa une main sur son bras. « Il avait besoin de faire ce pèlerinage. Pour son âme. »
Thomas plia la lettre et la glissa dans sa ceinture. Il avait fait ce calcul rapidement : Marewick était à deux jours de marche. Blencarn était en sécurité. Le roi l'avait nommé médecin itinérant, mais il n'était pas encore prêt à repartir — pas sans savoir qui les suivait dans les marais.
Cette nuit-là, Thomas ne dormit pas. Il s'assit près de la fenêtre de la grange où il avait établi sa chambre, le scalpel d'argent posé devant lui. Des bougies brûlaient au sud, dans la plaine fangeuse. Une, deux, puis trois, allumées à intervalles réguliers. Puis éteintes.
Il sortit seul.
Le brouillard était glacé, presque liquide. Ses bottes s'enfoncèrent dans la tourbe. Il suivit les lanternes, non pas vers les feux eux-mêmes, mais vers les traces de pas qu'il avait repérées plus tôt dans la journée. Elles menaient à une butte basse, dissimulée par des roseaux coupés à hauteur d'homme.
C'est là qu'il vit les ombres. Six ou sept personnes, enveloppées dans des couvertures grossières, accroupies autour d'un feu mourant. Un homme se leva lorsque Thomas approcha, une faux levée.
« Arrête », dit l'homme. « Un pas de plus et je t'ouvre le ventre. »
Thomas leva les mains. « Je suis le médecin du roi. Je viens de Douvindale. Je cherche ceux qui ont survécu. »
L'homme hésita. Une femme s'approcha derrière lui, les cheveux gris, des cicatrices aux poignets. Elle examina Thomas comme on examine une bête à la foire.
« Tu es celui dont parle le prêtre disparu ? Celui qui a dénoncé Whitfield ? »
« Oui. Je m'appelle Thomas Blackwood. »
La femme serra les lèvres. Puis elle hocha la tête et poussa l'homme à la faux. « Baisse ton arme, Rowan. C'est lui. »
La femme s'appelait Maud et elle était sage-femme de Thornwick, un village balayé du cadastre après la première peste. Rowan était un bûcheron de Grasmere, vendu comme les autres. Sœur Silence venait d'un village dont plus personne ne se souvenait du nom, et le garçon — on l'appelait Pierrot — venait de Hemsford.
« On nous a vendus », dit Maud, les dents serrées. « Whitfield disait que nous étions des morts en sursis, que notre chair servirait mieux la science du roi. On nous a fait marcher de nuit, dans des cages. Mais on s'est échappés quand les gardes sont tombés malades de la fièvre pourprée. »
« Comment ? »
« La femme muette, dit Rowan en désignant Sœur Silence. Elle connaissait les plantes. Elle a empoisonné leur vin avec du datura. On s'est enfuis dans les bois. On marche depuis trois semaines. »
Thomas les écouta, puis posa une question qui lui brûlait la langue. « Combien de villages ? »
Maud réfléchit. « Thornwick, Grasmere, Hemsford, et deux, peut-être trois autres dont je n'ai jamais entendu les noms sur les registres. Trois cents personnes, peut-être plus. Vendu jusqu'au dernier, à l'exception de ceux qui sont morts sur la route. »
La nuit se referma sur eux. Thomas retourna à Blencarn et parla à Éléanor et Margery. Il fut décidé — sans grande discussion — qu'ils amèneraient les survivants au village. Margery prépara la grande grange au nord, celle qui avait été dédiée aux malades. Éléanor organisa les repas et les couvertures. Thomas, lui, s'assit devant le feu et posa ses questions auxquelles il connaissait déjà presque les réponses.
« Whitfield vendait les corps des morts pour les dissections. Mais vous n'étiez pas morts, n'est-ce pas ? »
Maud baissa les yeux. « Certains l'étaient. Les plus âgés, les infirmes. On les tuait la veille de la vente. Les médecins de Londres achetaient des corps frais, disait-on. Mais nous, les plus jeunes... nous étions vendus comme... »
Elle n'acheva pas. Sœur Silence dessina quelque chose dans la cendre : une cuve, des chaînes, une roue.
Thomas comprit. Des expériences. Des vivisections. Des tests de remèdes.
Il ferma les yeux un instant. L'ampleur du crime dépassait encore ce qu'il avait documenté dans le registre volé. Whitfield et Reynard n'avaient pas seulement trafiqué les morts : ils avaient fabriqué la maladie elle-même, sélectionnant les faibles pour nourrir le marché.
Les semaines passèrent. Blencarn s'agrandit. Les survivants retrouvèrent des forces, certains des métiers. Le forgeron Cuthbert s'installa près de la forge de Margery. Sœur Silence, qui pouvait écrire mais non parler, tint le registre des malades. Rowan devint garde-chasse.
Thomas reçut une lettre de Sir Robert de Londres, l'informant que Whitfield avait été jugé, condamné et pendu à Tyburn. Reynard, écroué à la Tour, attendait son sort. Mais la missive contenait aussi cette phrase, écrite d'une plume nerveuse : "D'autres se cachent. Des alliés de Whitfield restent dans les ordres ou dans les officines. Votre mission n'est pas terminée."
Thomas médita ces mots pendant la nuit. Le lendemain matin, il réunit les habitants de Blencarn — anciens et nouveaux — sur la place. Margery, Éléanor, Cuthbert, Maud, Rowan, Sœur Silence et Pierrot, tous debout devant lui.
« Whitfield est mort », dit-il. « Reynard est enchaîné. Mais nous savons, tous ici, que le mal était plus grand que deux hommes. Nous avons vu des villages vidés, des gens vendus comme du bétail. La Couronne nous a nommés témoins, mais la Couronne a besoin de nous comme guetteurs. »
Il tira de son manteau un exemplaire de la déposition d'Aldous, recopiée de sa main.
« Je pars demain pour Marewick, pour chercher la déposition de Frère Anselme. Il me faut une preuve qui ne dépende plus de ma parole. Après, je suivrai les registres de Whitfield vers l'ouest, là où il restait des villages inscrits mais jamais inspectés. »
Un murmure parcourut la foule. Maud s'avança. « Nous venons avec toi. »
Thomas secoua la tête. « Vous restez ici. Vous êtes la preuve vivante de ce qu'ils ont fait. Si quelqu'un arrive avec les ordres royaux et vous trouve dans un camp au bord des marais, il pourra douter. Vous trouver ici, en village reconstruit, vous voilà indéniables. »
Margery prit son poignet. « Et l'alchimiste ? Celui qui fabriquait la fièvre pourprée ? Tu sais qu'il est toujours libre. »
Thomas ne répondit pas tout de suite. Il avait remarqué, dans les registres de Whitfield, des débits réguliers — petites sommes, payées à un certain "Frère Corvus", dont l'adresse indiquait une abbaye abandonnée au cœur des marais de l'ouest. Il avait pensé à la salle de cuves que Sœur Silence avait tracée dans la cendre.
Il laissa ses doigts effleurer le scalpel d'argent sous son pourpoint.
« Nous en reparlerons. Mais d'abord, il faut fermer les comptes ouverts. »
Il lança une dernière lanterne depuis le mât du village, vers les marais, vers les survivants lui répondant par un éclat de lumière timide — une seule lanterne, là-bas, au milieu des roseaux. Puis plus rien.
Mais le village était éclairé. Le village était habité. Et pour la première fois depuis des mois, Thomas regarda l'aube se lever sur une place pleine de visages qui n'étaient ni morts ni vendus.
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