Lumen Reads

L'Agneau Vérolé

Lire le chapitre 7: The Unseen Enemy

L’humidité gouttait quelque part dans les ténèbres, un rythme régulier qui aurait pu être le cœur de la terre elle-même. Thomas avait perdu la notion du temps. Les chaînes mordaient ses poignets, et le froid de la pierre avait fini par s’installer dans ses os comme une maladie sourde.

Un grattement le tira de sa somnolence. Non pas un rat — un bruit plus délibéré, presque humain, à la limite de la porte de sa cellule. Thomas retint son souffle et fixa l’obscurité. Un pan de bois grinça, une silhouette se glissa à l’intérieur, plus mince et plus féminine que le colosse qui l’avait assommé.

« Ne parlez pas trop fort. »

La voix d’Agnes. Elle tenait une chandelle cachée sous son châle, dont la flamme vacillante révélait son visage tendu, creusé par une inquiétude qu’il ne lui connaissait pas. Elle posa la bougie sur le sol et s’accroupit hors de portée de ses chaînes.

« Vous étiez censé partir, » murmura-t-elle. « Tout le village le pensait. »

« La petite fille est malade. Je ne pars pas. »

Agnes détourna les yeux. Ses doigts tordaient le bord de son tablier, un tic qu’il avait appris à lire chez les mères qui s’apprêtaient à lui mentir sur la mort d’un enfant. Mais elle ne mentait pas, elle cherchait les mots.

« Vous croyez que vous êtes le seul à connaître la vérité ? » souffla-t-elle enfin. « Vous croyez que les morts, ici, se comptent sur le registre ? »

Thomas ne répondit pas. Il attendit.

« J’en ai vu disparaître, » dit-elle, la voix plus basse encore, presque avalée par l’humidité de la crypte. « Des gens bien portants le matin, malades le soir, et emportés avant que le coq n’ait chanté deux fois. Pas de registre. Pas de prière. Rien — juste le bruit des roues sur les pavés. »

Il sentit le sang battre plus vite dans sa gorge. « On les amène ici ? »

« À la chapelle. À la crypte. Et vous l’avez trouvée, la crypte, hein ? » Elle hocha la tête, comme pour se confirmer à elle-même. « Ils ont eu raison de paniquer. Personne n’était censé la voir. »

« Le prêtre m’a dit que vous ne saviez rien. Il m’a dit que vous étiez… une simple gardienne du registre. »

Agnes laissa échapper un rire bref, sans joie. « Aldous est un bon homme, mais il croit que la vérité se compartimente. Il me disait assez pour me faire obéir, pas assez pour me faire parler. » Son regard se fit plus dur. « Jusqu’à cette nuit. Quand ils t’ont porté ici, j’ai compris que les compartiments étaient percés. »

Thomas tira doucement sur ses chaînes, histoire de tester leur jeu. Elles cédèrent de quelques centimètres, pas plus. « Qu’est-ce qui vous fait venir maintenant ? »

Agnes se tut un long moment. Les flammes de la bougie dansaient sur son visage et projetaient des ombres mouvantes qui semblaient porter des masques de cire.

« L’apothicaire, » dit-elle enfin.

Thomas cligna des yeux. « Son nom. Vous ne l’avez jamais prononcé devant moi. »

« Marcus Sewell. Vous ne l’avez pas connu. Disparu il y a trois semaines, une nuit sans lune. Le lendemain, Aldous a annoncé qu’il était parti chercher des remèdes à la ville — qu’il reviendrait avec du laudanum et de la poudre de quinine. » Elle marqua une pause. « Ma fille l’a vu, la veille. Elle est servante chez Sir Richard. »

« Votre fille… »

« Elle a vu la fille de Marcus tomber malade. Une fièvre, des bubons. Et cette nuit-là, Marcus a été appelé au manoir pour « consulter ». On ne l’a jamais revu. Ni lui. Ni sa fille. »

Thomas sentit son cœur se serrer. Il pensa à sa propre réputation, à sa fuite de Londres, au scalpel d’argent glissé dans son sac par une main anonyme. Le village était plus petit qu’il n’y paraissait, plus entrelacé. Il y a toujours un fil de plus à tirer.

« Vous pensez qu’il est mort ? »

« Je pense qu’il a appris quelque chose qu’il n’aurait pas dû apprendre. Exactement comme vous avez failli apprendre ce qui se trouve sous cette église. » Agnes se releva. Elle gardait une distance prudente, comme si la vérité qu’elle venait de déverser était un liquide contagieux. « Sir Richard tient le village par la dette, oui. Mais c’est la peur qui le rend fort. La peur de la maladie, la peur de la famine, la peur d’être le prochain à disparaître dans la nuit. »

« Et maintenant il organise une fête pour déclarer le village sain. »

« Une fête. Des tonneaux de vin. Un bûcher de joie. Et tout le monde y croira, parce qu’on a envie d’y croire. » Elle le regarda avec une intensité nouvelle. « Sauf ceux qui savent compter. »

« Vous comptez bien, Agnes. »

« Je fais mieux que compter. » Sa main s’ouvrit et laissa tomber quelque chose sur le sol : un clou tordu, long comme un doigt, la tête écrasée comme si on l’avait arraché d’une poutre avec un outil de fortune. « Le colosse qui vous a frappé — il s’appelle Andrew, il boit trop et il ne verrouille jamais cette porte qu’avec une clé qu’il garde sur lui. Mais il vient de la laisser tomber en portant un tonneau, il y a une heure. Je l’ai vue. »

Thomas saisit le clou, sentit le métal froid et grossier sous ses doigts. Il ne demanda pas pourquoi elle faisait cela — pourquoi elle risquait sa propre vie. Il regarda simplement ses yeux, et il y vit la même colère sourde qui le consumait depuis Londres.

« La fille, dit-il. La petite que j’ai examinée avant qu’ils ne m’arrêtent. Elle est où ? »

« Encore vivante. Sa mère la garde cachée dans une grange, à l’orée des bois. Elle m’envoie des nouvelles par une servante de confiance. Si vous arrivez à sortir d’ici, je pourrai vous conduire jusqu’à elle — mais une fois dehors, vous serez seul. Je ne peux pas quitter le village, ils surveillent mes allées et venues comme ceux d’un oiseau en cage. »

« Le prêtre, Aldous — il m’a proposé de fuir cette nuit. Il m’a laissé le choix. »

Agnes sourit pour la première fois, un sourire triste et mince. « Et vous avez choisi de rester. Je m’en doutais. Vous avez trop de questions pour un homme qui veut vivre vieux. » Elle recula vers la porte, son ombre immense sur le mur de pierre. « Andrew fera sa ronde dans moins d’une heure. Il passera devant cette porte sans la vérifier, parce qu’il est ivre et qu’il a confiance en ses chaînes. Quand vous entendrez son pas traînant, vous saurez que la voie est libre. »

Elle s’arrêta sur le seuil, la main sur le bois. Un dernier regard en arrière, chargé de quelque chose qu’il ne sut nommer — pas tout à fait de la méfiance, pas tout à fait de l’espoir.

« Thomas Blackwood, » dit-elle doucement, prononçant son nom comme si elle en testait le poids. « Ce n’est pas votre vrai nom, n’est-ce pas ? »

Le silence s’étira entre eux. Thomas ne répondit pas.

« Je m’en doutais aussi, » dit-elle. « Quand vous serez dehors, ne venez pas tout de suite me chercher. Allez au moulin abandonné, à l’est du village. Il y a un chemin de porchers que personne n’emprunte plus. Vous pourrez y observer la place sans être vu. » Elle souffla la bougie, et les ténèbres les engloutirent à nouveau. « Et surveillez la lune. Vous verrez que je ne mens pas. »

La porte grinca, se referma. Les pas d’Agnes s’éloignèrent dans le couloir de pierre, avalés par le silence.

Thomas resta immobile, les yeux ouverts sur le noir. Le clou était lourd entre ses doigts. Il pensa à la petite fille, à sa fièvre qui ne faiblissait pas pendant qu’il moisissait ici. Il pensa à Marcus Sewell et à sa fille, disparus dans la nuit. Il pensa au scalpel d’argent, au nom qu’il avait fui, à la main qui avait glissé cet objet dans son sac pour lui murmurer : je sais qui tu es.

Il retourna le clou dans sa main et commença à gratter le mortier entre deux pierres du mur.

Il avait peut-être une heure. Peut-être moins. Mais une heure suffisait à un homme qui savait compter, et qui commençait enfin à comprendre ce qu’il devait dénombrer.