L'Agneau Vérolé
Lire le chapitre 8: A Crack in the Wall
La pluie avait enfin cessé, mais l’air de la cellule restait lourd de moisi et de terre humide. Thomas passa deux doigts sur le mur de torchis derrière lui, là où Agnes lui avait dit que l’eau de la rivière avait rongé la terre pendant des décennies. Le sol était dur, mais le bas du mur, à hauteur de ses genoux, cédait légèrement sous la pression. Avec le clou qu’elle lui avait laissé, il creusa.
Trois heures. C’est ce que cela prit pour ouvrir un trou assez large. Il travailla en silence, brisant ses ongles, emplissant sa bouche de poussière pour étouffer ses respirations. Les pas du garde, là-haut, passaient toutes les vingt minutes. Le temps d’un pas, il s’arrêtait, retenait son souffle, écoutait. Puis il reprenait.
Le trou donnait sur les fondations de l’église, un passage étroit entre les piliers de pierre et le sol de terre battue. Il s’y glissa à plat ventre, le visage râpé par les gravats, et rampa vers la lumière grise du petit matin qui filtrait du côté de la sacristie. L’odeur d’encens et de cire le prit à la gorge. Il attendit.
Personne. La sacristie était vide. Il se redressa, épousseta sa tunique, et sortit par une porte latérale que l’on utilisait pour les enterrements rapides. Le village était gris, encore endormi. Un coq chanta quelque part, puis se tut.
Le moulin abandonné se dressait sur le tertre au nord, sa roue cassée depuis un incendie qu’on disait ancien. Il y arriva avant que le jour ne soit pleinement levé, grimpa par l’échelle branlante jusqu’à la chambre haute. De là, il voyait tout le village comme sur une carte : la grand-rue, la place, l’église, et le manoir de Sir Richard, plus loin, derrière ses ifs taillés.
Le corps lui criait son épuisement. Il dormit par à-coups, le dos contre le mur de pierre noircie, réveillé par le moindre bruit. Il rêva de la femme morte de Hedington, des bubons sous ses doigts, du scalpel d’argent dans sa besace.
À midi, le soleil dépassa le toit du manoir. Thomas vit Agnes traverser la place, un panier au bras. Elle s’arrêta devant la fontaine, but, puis laissa sa cruche remplie d’à peine un doigt d’eau. Un signe. Il sortit la tête par l’ouverture du moulin et elle leva brièvement le menton avant de repartir vers la maison du tisserand.
Le reste de la journée, il observa.
Trois patrouilles passèrent, menées par Andrew, le colosse aux dents jaunes, et deux autres hommes de Sir Richard. Ils frappaient aux portes, soulevaient les volets, jetaient quelques questions. Chaque fois, les villageois baissaient les yeux. Chaque fois, ils répondaient non, rien à déclarer, aucun mort, personne n’a bougé.
Thomas nota leurs itinéraires. Après chaque patrouille, les hommes revenaient au manoir, puis ressortaient vers la fin de l’après-midi pour une ronde plus courte, limitée à la grand-rue et au portail nord. L’ouest – le chemin du cimetière, l’église et le champ juste derrière – restait libre.
Mais le plus étrange, ce n’était pas les patrouilles. C’était ce qui se passait juste après la tombée de la nuit.
Vers huit heures, les torches du village furent éteintes une à une, alors que le couvre-feu était théoriquement à neuf. Thomas compta trois ombres qui traversaient la place sans torche. Elles portaient quelque chose. Un brancard. Un corps, ou ce qui en tenait lieu, enroulé dans un drap sale. Il les suivit des yeux jusqu’à l’église, puis jusqu’au fond du cimetière, là où le vieux four à pain de la paroisse s’adossait au muret.
Le four à pain.
Thomas fronça les sourcils. Depuis sa cellule, la veille, il avait vu la fumée sortir du clocher, mais c’était de celle-ci qu’il s’agissait, du conduit du four qu’on avait détourné vers la nef. Une cachette. Un crématorium.
Les trois hommes s’arrêtèrent, écrasèrent leur départ un instant, puis s’évanouirent derrière le four. Pas de cercueil, pas de prêtre, pas de prière. Ils disparurent dans le mur.
Thomas retint son souffle. Il compta. Une minute. Deux. Trois. Puis les ombres ressortirent, plus rapides, les bras vides. Elles retournèrent au manoir.
Il attendit encore une demi-heure. Personne d’autre.
Alors il redescendit de son perchoir, contourna les maisons par les jardins et se dirigea vers la lisière des ifs qui bordaient le manoir. Si les corps allaient au four, la source du mystère était autre part. Qui ordonnait, qui payait, qui tenait les comptes ? Sir Richard. Son manoir était une forteresse, mais même les forteresses avaient des failles.
La petite porte du cellier donnait sur le chemin des cuisines. Thomas la trouva fermée à clé, mais le bois était vieux et la serrure rouillée. Il utilisa le clou d’Agnes, tourna, sentit céder la gâche avec un bruit mouillé.
Il entra.
L’odeur de la graisse et du vin l’enveloppa. Des jambons pendaient des poutres. Des tonneaux alignés se devinaient dans la pénombre. Un escalier de trois marches menait à la cour intérieure. Il allait monter, quand un bruit de voix lui parvint de l’autre côté du mur.
— Il a tenu sept jours. C’est tout.
Thomas reconnut la voix d’Andrew, l’enforcer, un ton dédaigneux.
— Sept jours pour un homme en bonne santé, c’est long, répondit une autre voix, plus fine, plus jeune. La fille a duré moins.
— La fille, c’est pas pareil. Elle avait le mal. Lui, il l’a attrapé en creusant la fosse.
Thomas s’immobilisa contre le mur, le souffle court.
— Marcus Sewell, le narrateur enchaîna. On aurait dit un vieux rat. Il a creusé sa propre tombe sans rien dire.
— Et elle ? demanda Andrew.
— Le père a parlé pour elle. Elle est dans le livre, marquée « transférée » comme les autres.
Le silence retomba, puis la voix plus fine reprit avec un petit rire sec.
— Sir Richard a envoyé une lettre à Londres hier. Le marchand est content. Encore deux ou trois et il rachète toutes nos dettes.
Thomas sentit la bile lui monter à la gorge. Il posa une main sur le mur pour s’empêcher de trembler.
Ce n’était pas la peste qu’ils cachaient. La peste était le prétexte. Ils vendaient des corps. Et Marcus Sewell, l’apothicaire disparu, avait compris, et il avait tué pour enterrer le fait.
Thomas remonta l’escalier, prit une lanterne éteinte accrochée au mur, et se glissa dans la cour intérieure. Le manoir s’élevait devant lui, ses fenêtres éclairées au premier étage. S’il pouvait atteindre la salle d’étude de Sir Richard avant qu’Andrew ne revienne, il aurait ses réponses.
La porte de la salle était entrebâillée. Il la poussa du dos de la main.
À l’intérieur, sur un pupitre, un grand livre ouvert, relié de cuir rouge. Thomas s’en approcha et ses yeux coururent sur les colonnes.
Chaque nom du village y était, avec des signes méticuleusement apposés : « mort », « disparu », « transféré ».
Sous « Sewell, Margaret », il lut : *transférée, Londres, 1 livre à la mère*.
Pas de tombe. Pas de reconnaissance.
Pas de peste.
Il ferma le livre et le glissa sous sa tunique. Il n’avait plus besoin de comprendre. Il lui fallait rendre cette écriture publique, et le seul endroit où tout le village regarderait demain, c’était la table du banquet de Sir Richard.
Mais comme il tournait pour sortir, un mouvement derrière la porte le fit se figer.
La porte claqua. Une clé tourna dans la serrure. Et une voix de femme murmura à travers le bois :
— Vous leur avez volé leur faux miracle, docteur. Alors je vous volerai votre fausse vie.
Thomas reconnut la voix. Elle avait le même timbre que celle d’Agnes, la veille, en bas de la cellule. Mais elle était plus dure, plus froide.
Et ce n’était pas Agnes qui parlait. C’était quelqu’un qui l’avait suivi depuis le moulin.