L'AILE ET LA CLEF
Lire le chapitre 19: UNE NOUVELLE HIRONDELLE
Trois jours après la suspension de l'enquête, l'escadrille reprit les vols.
La guerre ne suspendait pas ses opérations pour laisser la justice finir les siennes.
Un commandant provisoire arriva : Lucien Favre, quarante et un ans, presque chauve, peu sensible aux légendes de l'aviation.
— Vous avez eu trop de drame, dit-il à l'unité. À partir d'aujourd'hui, je préfère les Allemands. Ils sont plus simples.
Un nouveau SPAD fut attribué à Vautrin.
Luc le détesta d'abord parce qu'il était neuf.
— Une machine neuve cache les erreurs d'usine, expliqua-t-il.
— Et une ancienne ?
— Elle a déjà avoué.
Luc démonta des panneaux, vérifia les commandes, la tension des câbles, les raccords, les magnétos et la circulation d'huile. Il trouva une fixation mal alignée, une commande trop tendue et un guide de bande de mitrailleuse monté de travers.
— Trois aveux, dit Vautrin. Elle parle beaucoup.
Un peintre devait reproduire l'hirondelle noire sur le fuselage.
Vautrin l'arrêta.
— Moreau le fera.
— Pourquoi moi ?
— Parce que vous avez ramené l'autre plus souvent que moi.
L'hirondelle peinte par Luc eut une aile un peu plus longue que l'autre.
Vautrin la contempla.
— Catastrophe aérodynamique.
— J'efface.
— Touchez-y et je vous fais arrêter.
Besson revint à l'escadrille.
— Vous m'avez soupçonné, dit-il à Luc.
— Oui.
— Vous pourriez mentir pour être poli.
— Mauvaise manière de s'excuser.
Besson réfléchit puis tendit la main.
— D'accord.
Chardin choisit finalement de travailler dans une école de pilotage, loin du front. Valette reçut son certificat de huitième victoire et s'en servit pour caler une table.
Adrien partit pour une unité d'instruction.
Avant de monter dans la voiture, il demanda à Vautrin :
— Vous me pardonnez ?
— Non.
Adrien baissa la tête.
Vautrin ajouta :
— Mais je préfère que vous passiez le reste de votre vie à devenir quelqu'un à qui on pourra pardonner.
Adrien hocha la tête.
Luc n'avait jamais entendu Vautrin parler ainsi.
— Presque sage, dit-il ensuite.
— Je nie.
Le 15 mai, de nouvelles patrouilles furent ordonnées au-dessus de l'Aisne.
Vautrin cessa peu à peu de parler de son total de victoires. Il rentra un soir sans avoir tiré, alors que deux Albatros avaient traversé son secteur.
— Vous auriez pu les poursuivre ? demanda Luc.
— Oui. Au-dessus de leurs lignes, avec du carburant pour vingt minutes. Mauvais marché.
— Vous comptez autre chose maintenant ?
Vautrin regarda les avions alignés.
— Les atterrissages.
Luc commença à modifier le nouveau numéro 6 pour la survie plutôt que pour la performance : protection renforcée autour d'une tringlerie, accès plus simple au robinet d'essence avec des gants, tamis supplémentaire dans une partie du circuit d'huile, marquage des fixations critiques.
Aucune amélioration ne ferait la une d'un journal.
C'était précisément ce qu'il voulait.
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