L'AILE ET LA CLEF
Lire le chapitre 3: LES SIGNATURES
Perrin enferma la fiche dans un tiroir.
— Tu ne dis rien.
— Vautrin doit savoir.
— Un pilote monte dans un avion parce qu'il croit que nous avons fait notre travail. Si tu lui annonces que quelqu'un imite nos signatures, chaque vibration deviendra une tentative de meurtre.
— Peut-être que certaines le sont.
— Peut-être n'est pas une preuve.
Luc détestait cette réponse parce qu'elle était juste.
En inspectant le carburateur, il trouva pourtant la butée de richesse réglée plus pauvre d'un tour par rapport à son réglage. À haute altitude, le moteur pouvait chauffer ou perdre de la puissance.
Il corrigea la position et déposa un point minuscule de peinture rouge sous la tringlerie.
Deux jours passèrent sans incident.
Au nord, l'offensive du Chemin des Dames avalait des hommes. Les routes se remplissaient d'ambulances, de batteries, de colonnes d'infanterie couvertes de craie. L'escadrille volait davantage.
Le 17 avril, Lemaire obtint sa première victoire.
Il atterrit trop vite, rebondit deux fois, puis sauta presque du cockpit.
— Je l'ai vu tomber ! cria-t-il. Un biplace ! En feu !
Cazeneuve lui serra l'épaule. Delorme le félicita.
Luc eut une pensée qu'il n'aimait pas : Lemaire venait de devenir un concurrent.
Le soir, Vautrin trouva Luc près du numéro 6.
— Vous avez touché à la richesse.
— Je l'ai remise correctement.
— Ma fiche disait que vous l'aviez réglée.
Luc leva les yeux.
— Ma fiche disait que quelqu'un l'avait réglée en utilisant mon nom.
Vautrin ferma la porte du hangar.
— Expliquez.
Luc parla du raccord desserré, du filtre de Girard et de la signature imitée.
Le lieutenant écouta sans l'interrompre.
— Besson ?
— Son nom est sur deux fiches. Ça prouve seulement que son nom est sur deux fiches.
Vautrin sortit une cigarette sans l'allumer.
— Il y a deux mois, le lieutenant Fabre est mort. Son câble de profondeur a cédé pendant un piqué.
— Usure ?
— C'est ce qu'a conclu l'enquête.
— Besson travaillait sur son avion ?
— Non. Un mécanicien nommé Chardin. Il a été muté après l'accident.
— Où ?
— Je ne sais pas.
Vautrin se tut, puis ajouta :
— Fabre et Delorme étaient en compétition pour prendre le commandement d'un nouveau groupe. Fabre avait de bons appuis. Delorme avait plus de victoires.
Luc sentit le problème changer de taille.
— Et après la mort de Fabre ?
— Delorme est resté le candidat évident.
— Girard tombe, Lemaire prend sa place. Si Lemaire tombe, qui prend la sienne ?
Vautrin répondit tout de suite :
— Le cousin de Cazeneuve arrive la semaine prochaine. Adrien Cazeneuve.
Ils se regardèrent.
— À partir de maintenant, dit Vautrin, personne ne touche au numéro 6 après votre inspection.
— Impossible. Il y a les armuriers, l'essence, les contrôles…
— Alors on note chaque personne.
Luc réfléchit.
— Non. Si quelqu'un fait ça, protéger votre avion ne suffira pas. Il faut le pousser à agir là où nous regardons.
Vautrin eut un sourire sombre.
— Vous commencez à penser comme un pilote.
Ils préparèrent un piège avec un Nieuport qui devait rester au sol pour un changement de moteur. Sur le tableau, Luc le fit apparaître comme prévu pour Lemaire au petit matin. Un fil très fin fut placé dans le verrou du capot. Une marque de craie scella le bouchon d'essence.
À minuit, Luc et Vautrin se cachèrent derrière des fûts.
Une heure passa.
Puis une silhouette sortit du côté des bureaux.
Manteau de mécanicien.
Elle alla directement au Nieuport.
Ouvrit le capot.
Vautrin se releva.
Au même instant, la sirène hurla.
— Bombardiers !
Les projecteurs s'allumèrent.
La silhouette disparut entre les avions.
Luc courut derrière elle quand les premières bombes tombèrent sur le terrain.