L'AILE ET LA CLEF
Lire le chapitre 21: CEUX QU'ON NE PEUT PAS SAUVER
Le premier mort après le complot fut Béraud.
Aucun câble coupé. Aucune signature falsifiée. Aucun industriel derrière un bureau.
Un Albatros se plaça simplement derrière lui au mauvais moment.
Son SPAD tomba au nord des lignes françaises.
Luc attendit le retour d'un camion de récupération comme il avait attendu tant d'autres réponses. Les hommes ramenèrent quelques pièces, mais pas l'avion entier.
— Rien à examiner, dit Perrin.
Luc resta devant l'emplacement vide.
— C'est ça qui me gêne.
— Quoi ?
— Il n'y a rien à résoudre.
Perrin comprit.
Quand les sabotages avaient commencé, chaque mort cachait peut-être une cause humaine précise. Luc avait appris à chercher la vis, le filtre, la signature, le bénéficiaire. La mort de Béraud ne proposait aucune énigme. Seulement un pilote allemand qui avait tiré plus juste.
Vautrin ne vola pas l'après-midi.
Il s'assit derrière le hangar avec Luc.
— Béraud m'a demandé hier comment savoir quand quitter un combat.
— Qu'est-ce que vous avez répondu ?
— Quand vous ne contrôlez plus la situation et que vous ne faites que réagir.
— C'est juste.
— Il est resté quand même.
Luc regarda le sol.
— Vous ne l'avez pas tué.
— Non. Mais les pilotes expérimentés enseignent aussi par leurs mauvais exemples. Je fais un piqué trop raide et je reviens. Un jeune voit seulement que je suis revenu. Je me bats contre trois avions et je survis. Il apprend que trois contre un est acceptable.
Vautrin avait longtemps été fier de ce que les autres imitaient chez lui. Il commençait à comprendre la responsabilité cachée dans l'admiration.
— Alors enseignez les fois où vous êtes parti, dit Luc.
Le lendemain, Vautrin changea son briefing. Au lieu de raconter comment il avait gagné ses combats, il expliqua trois occasions où il avait rompu l'engagement.
Une fuite de carburant.
Une position défavorable par rapport au soleil.
Un adversaire qui cherchait volontairement à l'attirer vers l'est.
Certains jeunes pilotes semblèrent déçus.
Valette, lui, sourit.
— Enfin les chevaliers apprennent à rentrer à la maison.
Peu après, une lettre de Paris arriva pour Luc.
Barrès l'informait que les procédures d'inspection mises en place à N.127 avaient été envoyées à trois autres groupes de chasse.
En marge, l'inspecteur avait écrit :
NE PRENEZ PAS CELA POUR UNE AUTORISATION À DEVENIR INSUPPORTABLE.
Perrin lut la phrase.
— Trop tard.
Luc reçut aussi des nouvelles de Chardin. L'accusation de vol avait été abandonnée. Il travaillait désormais dans un centre d'instruction et disait préférer les élèves maladroits aux officiers ambitieux.
Vautrin reçut une proposition de commandement d'une patrouille permanente, avec promotion temporaire au grade de capitaine.
— Vous allez accepter, dit Luc.
— Vous donnez des ordres maintenant ?
— Seulement quand les officiers hésitent trop longtemps.
— Delorme aussi pensait qu'il devait commander parce qu'il savait mieux que les autres.
— Alors ne faites pas comme Delorme.
— Conseil précis.
— C'est mon métier.
Vautrin accepta.
Sa première demande officielle fut que Luc devienne le mécanicien principal de la patrouille.
Perrin protesta pendant une heure.
— Il me vole mon meilleur homme !
— L'armée me l'affecte, répondit Vautrin.
— L'armée nous affecte aussi du bœuf en boîte. Ça ne rend pas la décision intelligente.
Luc eut désormais quatre SPAD sous sa responsabilité, plusieurs mécaniciens et quatre pilotes. Il découvrit qu'un homme était plus difficile à régler qu'un carburateur.
Un jeune mécanicien, Étienne Ravel, laissa une goupille mal écartée après remontage.
Luc lui ordonna de recommencer.
— Elle aurait tenu.
— Probablement.
— Alors pourquoi ?
Luc allait répondre sèchement, puis se souvint de ses propres disputes avec Perrin.
— Montrez-moi pourquoi vous pensez qu'elle aurait tenu.
Ils examinèrent ensemble la pièce.
Ravel comprit le risque et refit le montage sans autre ordre.
Ce jour-là, Luc apprit qu'un mécanicien qui obéit sans comprendre n'est fiable que lorsque quelqu'un le regarde.
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