L'AILE ET LA CLEF
Lire le chapitre 23: LE BREVET
L'ordre officiel arriva en juillet : Luc Moreau partirait suivre une formation de pilote.
Il voulut refuser.
— L'escadrille manque de mécaniciens.
Favre secoua la tête.
— L'aviation manque surtout de gens capables de comprendre ce qui se passe des deux côtés du cockpit. Vous ne cessez pas d'être mécanicien. Vous apprenez à voler assez bien pour devenir officier technique.
— Officier ?
— Si vous réussissez. Ne prenez pas cet air inquiet. Vous continuerez à obéir à des gens moins intelligents que vous.
Perrin dissimula sa fierté en se plaignant toute une matinée.
Luc rejoignit une école près d'Avord.
Les instructeurs lui apprirent ce que Vautrin lui avait déjà montré, mais avec des mots moins dangereux : décollage, virage, panne moteur, atterrissage forcé, navigation, formation, tir.
Luc progressa vite grâce à sa connaissance des machines, puis découvrit que comprendre la cause d'un décrochage n'empêchait pas de mourir si l'on tirait trop fort au mauvais moment.
Il était prudent.
Trop, selon un instructeur.
— Vous approchez le terrain comme si vous négociiez avec lui.
— Le sol a de bons arguments.
Le soir, Luc donnait des cours improvisés sur les moteurs aux autres élèves. On se moqua d'abord de lui. Puis un pilote reconnut une baisse de pression d'essence avant un début d'incendie grâce à une explication de Luc.
Les moqueries cessèrent.
Fin août, il reçut son brevet.
Le sous-lieutenant Luc Moreau retourna à N.127 avec des galons qui donnèrent à Perrin une expression de deuil.
— Je t'ai connu utile.
— Je sais toujours tenir une clé.
— Tous les officiers disent ça avant de demander à quelqu'un de la chercher.
Vautrin le salua exagérément.
— Sous-lieutenant.
— Capitaine.
— Vous avez l'air ridicule.
— Vous aussi.
Luc ne partit pas immédiatement en combat. Il essaya d'abord les appareils réparés. Les mécaniciens finirent par redouter ses vols d'essai, car il revenait avec des listes de défauts interminables.
— L'aile gauche tombe légèrement à l'approche du décrochage, dit-il un jour à Ravel.
— Dans les tolérances.
— Oui. Corrigez.
— Pourquoi ?
Luc pensa à la sensation dans le cockpit.
— Parce que je sais maintenant à quoi ressemble une tolérance lorsqu'on est assis dedans.
Son premier vol de guerre eut lieu le 3 septembre, comme ailier de Vautrin.
Luc découvrit que la peur n'était pas le problème principal. Le problème était la quantité de choses à regarder en même temps : position, moteur, horizon, soleil, carburant, queue de Vautrin, ciel au-dessus, ciel en dessous.
Ils virent un biplace allemand revenir vers l'est.
Luc voulut presque descendre dessus.
Vautrin ne bougea pas.
Deux Albatros se tenaient très haut au-dessus du biplace.
Un piège.
Luc les avait presque manqués.
Plus tard, quatre chasseurs allemands approchèrent. Vautrin fit signe de repartir vers l'ouest.
Ils rentrèrent sans avoir tiré.
Luc atterrit les mains tremblantes.
— Aucun combat, dit-il.
— Faux, répondit Vautrin. Vous avez vu un piège et vous n'y êtes pas entré.
Luc pensa au tableau des victoires.
Pour la première fois, il comprit vraiment pourquoi Vautrin comptait désormais les atterrissages.
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