L'AILE ET LA CLEF
Lire le chapitre 24: LE PROCÈS
En janvier 1918, Luc et Vautrin furent convoqués à Paris pour les audiences principales de l'affaire Savarin.
La capitale leur sembla presque obscène par moments : tramways, vitrines, cafés chauffés, civils pressés. Luc savait que Paris souffrait aussi de la guerre, mais il avait du mal à supporter les conversations ordinaires après des mois passés à mesurer le temps en patrouilles et bombardements.
À la Gare de l'Est, un vendeur de journaux reconnut Vautrin.
— Capitaine ! Une signature !
Le journal affichait :
L'AS QUI A TROMPÉ LA MORT DÉMASQUE LES SABOTEURS.
Vautrin regarda le titre.
— Ils n'ont rien compris.
Luc lut la ligne plus petite :
UN MÉCANICIEN LYONNAIS À L'ORIGINE DE L'ENQUÊTE.
— Ils ont compris que je suis pénible.
— Ça, tout le monde l'avait compris.
Le procès transforma les faits en vocabulaire juridique.
Les avocats de Savarin ne niaient pas les versements ; ils parlaient de soutien aux unités. Ils ne niaient pas les efforts pour favoriser certains pilotes ; ils parlaient de communication. Ils ne niaient pas la disparition de rapports techniques ; ils parlaient de confidentialité en temps de guerre.
Luc comprit qu'un mot pouvait fonctionner comme un capot fermé sur une pièce cassée.
L'ingénieur Lebrun témoigna. Vignal, autre ingénieur qui avait accepté de collaborer, remit des copies de rapports d'essai. Plusieurs documents prouvaient que Savarin savait son prototype instable : ruptures mécaniques, pertes de pression d'huile, vibrations graves.
Armand Cazeneuve entra sous escorte.
Il avait maigri.
Il raconta Fabre.
— J'ai desserré un collier de commande. Je voulais qu'il fasse demi-tour.
— Vouliez-vous sa mort ? demanda le président.
— À l'époque, je me répétais que non. Aujourd'hui je comprends que ce mensonge ne change rien. J'ai créé volontairement une panne sur un avion.
Il expliqua ensuite comment chaque silence avait rendu le suivant plus coûteux.
Luc retint cette idée.
Roche reconnut les faux formulaires et les signatures copiées.
— Pourquoi continuer ? demanda le procureur.
— Parce qu'après le premier faux document, le second protégeait le premier. Après l'argent, le mensonge protégeait l'argent. Après la première panne, il fallait empêcher l'enquête. On croit toujours que l'acte suivant va fermer le problème. Il ne fait que l'agrandir.
Delorme resta le plus difficile à écouter.
Il n'avait pas l'air d'un monstre. Il parlait avec la même maîtrise que lorsqu'il commandait l'escadrille.
— J'avais pour mission de maintenir les opérations pendant l'offensive. Les unités étaient épuisées. Les fournisseurs visitaient toutes les escadrilles. Les homologations n'étaient jamais parfaites. J'ai commis des erreurs administratives, mais je n'ai ordonné aucun meurtre.
Le procureur demanda :
— Fabre vous a-t-il parlé de sabotage ?
— De soupçons.
— Chardin vous a-t-il dit que le câble semblait coupé ?
— Il était bouleversé.
— Avez-vous signalé sa déclaration ?
— Non.
— Avez-vous signé des formulaires vierges ?
— Pour gagner du temps.
— Avez-vous reçu de l'argent lié à Savarin ?
— Pour l'escadrille.
— Avez-vous demandé d'où il venait ?
— Non.
Le procureur le regarda longuement.
— Capitaine Delorme, y a-t-il dans cette affaire une seule chose que vous considériez avoir le devoir de savoir ?
Pour la première fois, Delorme baissa les yeux.
Après l'audience, Vautrin resta devant une fenêtre donnant sur la Seine.
— Je l'admirais, dit-il. Il écrivait lui-même aux familles. Il connaissait le nom de tous les morts. Il avait du courage.
— Les gens peuvent avoir du courage dans un domaine et être lâches dans un autre.
— Ce serait plus simple s'il avait toujours été mauvais.
— Les schémas sont toujours plus simples que les machines réelles.
— Voilà votre philosophie universelle.
— Elle fait gagner du temps.
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