L'AILE ET LA CLEF
Lire le chapitre 26: L'HIVER DES MOTEURS
L'hiver 1917-1918 transforma le terrain en plaque de boue gelée.
Le matin, les moteurs refusaient de prendre. L'huile devenait épaisse comme du miel. L'eau gelait dans les radiateurs. Les mécaniciens réchauffaient des conduites avec des chiffons chauds, protégeaient les carburateurs, surveillaient les batteries et les magnétos avec une attention presque superstitieuse.
Luc volait désormais deux ou trois fois par semaine et travaillait le reste du temps au sol.
Son statut d'officier technique n'existait vraiment que parce que Favre l'avait décidé et que Barrès l'avait défendu. Le ministère envoyait parfois des circulaires contradictoires sur ce qu'il devait signer, commander ou porter. Perrin proposait de conserver toutes les circulaires pour allumer le poêle.
— Enfin une fonction claire pour l'administration, disait-il.
Les semaines de froid apprirent à Luc que les leçons du complot étaient utiles même en l'absence de criminels.
Une escadrille voisine signalait des pertes de puissance au-dessus de deux mille cinq cents mètres. Luc s'y rendit en SPAD, essaya lui-même deux appareils et remarqua que le problème apparaissait surtout lors des longues montées. Les mécaniciens avaient modifié l'entrée d'air pour améliorer le fonctionnement au sol par temps froid. En altitude, le nouveau montage favorisait le givrage du carburateur.
Personne n'avait saboté les avions.
Ils étaient devenus dangereux parce qu'une amélioration locale avait été appliquée sans penser à la situation en vol.
Dans une autre unité, plusieurs collecteurs d'échappement se fissuraient. Les équipes resserraient systématiquement les fixations afin de supprimer les vibrations. En réalité, elles empêchaient le métal de se dilater correctement lorsqu'il chauffait.
Luc rédigea des notes courtes.
CE QUE LE PILOTE RESSENT. CE QUE LE MÉCANICIEN DOIT VÉRIFIER. CE QU'IL NE FAUT PAS « CORRIGER » AVANT D'AVOIR COMPRIS POURQUOI ÇA BOUGE.
Vautrin ajoutait des remarques dans les marges.
À la phrase « Une perte de puissance en montée ne signifie pas nécessairement une magnéto défectueuse », il écrivit :
PEUT AUSSI SIGNIFIER QUE LE PILOTE MONTE COMME UN IDIOT.
Luc raya la phrase.
La version imprimée par l'état-major la conserva.
— Vous avez des amis haut placés, dit Luc.
— Le bon sens trouve toujours un chemin.
Les bulletins circulèrent. Des pilotes les lisaient parce qu'un as y parlait sans héroïsme. Des mécaniciens les appréciaient parce que le même as reconnaissait que certains défauts venaient de la manière de piloter.
— Notre grande œuvre, dit Vautrin, c'est d'insulter équitablement tout le monde.
Luc obtint sa première victoire homologuée en décembre.
Il n'en fut pas fier de la manière qu'il avait imaginée avant de devenir pilote.
Un Albatros attaquait Néron depuis le soleil. Luc arriva sur le côté, tira une courte rafale et vit l'appareil allemand tomber derrière les lignes françaises. Deux témoins confirmèrent la chute.
Le secrétaire de la nouvelle escadrille lui remit le formulaire.
— Félicitations, mon sous-lieutenant.
Luc regarda la feuille.
Il pensa aux signatures copiées, aux victoires achetées, à Adrien Cazeneuve photographié devant un prototype qui aurait peut-être tué le pilote chargé de le promouvoir.
— Merci.
Il rangea le certificat dans sa caisse à outils.
Valette le découvrit plus tard.
— Vous faites comme moi maintenant ?
— La caisse ferme mieux avec.
— Excellent usage de la gloire.
Vautrin, lui, comptait quinze victoires. Il parlait davantage d'autre chose : aucun pilote de sa patrouille n'avait été perdu depuis six semaines.
Sorel avait commencé à écrire un petit manuel destiné aux nouveaux arrivants. Il l'intitulait CHOSES QUE LE CAPITAINE VAUTRIN OUBLIE DE VOUS DIRE.
Vautrin protesta.
Puis il corrigea secrètement le manuscrit.
Néron apprenait enfin à rompre un combat avant qu'il ne soit trop tard. Ravel était devenu obsédé par les goupilles fendues. Perrin avait été promu adjudant-chef et déclarait que le galon supplémentaire ajoutait du poids sans augmenter suffisamment la solde.
Pendant quelque temps, l'escadrille trouva un équilibre.
Puis Barrès arriva un soir sans prévenir.
Il ne demanda ni café ni lit.
— Nous avons un problème.
Luc et Vautrin le suivirent dans le bureau de Favre.
Un ingénieur ayant travaillé sur le prototype de Savarin, Pierre Vignal, avait disparu. Il détenait, selon l'inspection, un carnet personnel où figuraient des instructions directes données par Savarin avant la mort de Gervais. Ce document pouvait établir que l'industriel avait personnellement ordonné la dissimulation des défauts et demandé à ses intermédiaires d'obtenir des « preuves opérationnelles favorables » dans les escadrilles.
— Pourquoi viendrait-il ici ? demanda Vautrin.
— Parce qu'il a écrit qu'il remettrait le carnet à vous deux et à personne d'autre.
— Il nous connaît ?
— Non. Mais il connaît l'histoire.
Vignal avait été vu dans un train vers Reims, puis à Épernay. Un ancien employé de Savarin avait parlé avec lui sur le quai.
Cet ancien employé fut retrouvé mort le soir même au bord d'une route, apparemment renversé par un camion.
Un accident.
Luc sentit le mot rouvrir une vieille blessure.
Ils cherchèrent Vignal dans les hôpitaux, les hôtels, les gares, les postes de gendarmerie.
Aucun résultat.
À la tombée de la nuit, un garçon de douze ans arriva au terrain avec une enveloppe graisseuse. Un homme dans un café lui avait donné quelques sous pour la remettre « au capitaine avec l'oiseau noir ».
Le message disait :
ANCIEN TERRAIN D'ESSAIS. MINUIT. VENEZ AVEC LE MÉCANICIEN. PAS DE POLICE.
Barrès voulait encercler l'endroit.
Vautrin refusa.
— S'il a vraiment peur, il disparaîtra au premier uniforme.
Ils trouvèrent un compromis. Luc et Vautrin iraient seuls. Les gendarmes resteraient à deux kilomètres et n'interviendraient qu'après un signal.
À minuit, les anciens hangars de Savarin étaient noirs, fenêtres cassées, herbes hautes autour de la piste.
Vignal sortit d'un bâtiment avec une sacoche serrée contre lui.
Il était maigre, mal rasé, épuisé.
— Moreau ?
— Oui.
— Celui qui a trouvé le filtre à huile ?
— Entre autres.
Vignal lui tendit la sacoche.
À l'intérieur se trouvait le carnet.
— Savarin savait, dit l'ingénieur. Il savait pour le vilebrequin. Il savait pour la pression d'huile. Gervais voulait prévenir le ministère. Après sa mort, Savarin a demandé à Fournier de modifier le registre d'essai. Ensuite il a dit que des escadrilles de combat fourniraient assez d'heures et assez de victoires pour rendre nos objections ridicules.
— Des héros, murmura Vautrin.
Vignal acquiesça.
— C'était son mot. « Les héros donnent une apparence de certitude. »
Un moteur démarra derrière le hangar.
Luc se retourna.
Deux phares s'allumèrent.
Un camion fonçait vers eux.
— Bougez !
Ils se jetèrent sur les côtés.
Le camion traversa une porte de hangar dans un fracas de bois et de tôle. Vignal tomba. Luc le tira derrière un banc d'essai en béton.
Un homme descendit du véhicule avec un pistolet.
Luc ne le connaissait pas.
Un deuxième apparut de l'autre côté.
Le réseau de Savarin avait des prolongements que personne n'avait encore identifiés : anciens employés, hommes payés, intermédiaires qui n'avaient jamais figuré dans les registres principaux.
Vautrin échangea deux tirs avec le premier.
Le réservoir du camion avait été percé. L'essence coulait sous le châssis pendant que le moteur tournait encore.
Luc pensa à l'échappement chaud.
Une flamme suffirait.
Il rampa jusqu'à la cabine, ouvrit la portière et coupa le contact.
Un des hommes entendit le claquement.
Il se retourna vers Luc.
Luc n'avait pas d'arme.
Il saisit une cale de roue en bois et la lança de toutes ses forces.
La cale frappa l'avant-bras du tireur. Le coup partit dans le plafond.
Vautrin lui sauta dessus.
Le second homme courut vers la piste.
Luc remonta dans la cabine et appuya trois fois sur le klaxon.
Le signal.
Les gendarmes arrivèrent quelques minutes plus tard. L'homme en fuite fut arrêté au barrage routier.
Vignal avait la cheville cassée, mais vivait.
Le carnet aussi.
Barrès le lut sous une lampe.
Cette fois, les instructions étaient directes. Dates. Noms. Réunions. Ordres de suppression de rapports. Demandes de promotion de pilotes associés au prototype. Mention explicite de Gervais et de la nécessité de « présenter l'accident comme perte en contexte opérationnel ».
— Voilà, dit Barrès. Savarin ne pourra plus prétendre qu'il ignorait.
Luc regarda le hangar éventré.
— On dit souvent que quelque chose est fini.
Barrès referma le carnet.
— Alors soyons précis. Son déni est fini. La justice, elle, travaille plus lentement.
Cette réponse convenait à Luc.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.