L'AILE ET LA CLEF
Lire le chapitre 27: LES DEUX CÔTÉS DU CIEL
La vie reprit encore une fois.
Luc découvrit que le mot « reprendre » ne signifiait jamais revenir à l'état précédent. Chaque crise laissait quelque chose : une règle, une cicatrice, une méfiance, parfois une compétence.
Le carnet de Vignal fut envoyé à Paris sous trois copies séparées. Barrès refusa désormais tout transport unique de documents importants.
— Vous devenez mécanicien, observa Luc.
— Non. J'ai seulement compris que la redondance est parfois une vertu.
— C'est exactement ce qu'un mécanicien dirait.
Les SPAD S.XIII remplacèrent progressivement les VII. Plus puissants, plus rapides, plus lourds aussi, ils changeaient la manière de se battre. Vautrin insistait sur la vitesse, l'altitude, le choix du moment.
— Un bon pilote ne gagne pas parce qu'il tourne mieux, répétait-il. Il gagne parce qu'il refuse la situation où l'autre peut utiliser son avantage.
Luc appliquait la même logique à l'entretien.
Ne pas attendre la panne.
Ne pas croire qu'une pièce est sûre parce qu'elle a tenu hier.
Ne pas confondre absence d'accident et preuve de fiabilité.
Il vola de plus en plus souvent comme ailier de Vautrin.
Leur relation changea encore.
Au sol, Luc restait celui qui connaissait le moteur. Dans le ciel, Vautrin possédait une compréhension instinctive de l'espace, de la lumière, de la position relative des appareils. Luc pouvait calculer et apprendre, mais Henri voyait parfois une situation avant qu'elle ne prenne forme.
Une matinée de février, ils escortèrent deux reconnaissances au-dessus du front.
Vautrin fit brusquement signe de monter.
Luc ne vit rien.
Puis quatre points apparurent très haut dans le soleil.
Albatros.
— Comment vous les avez vus ? demanda Luc après le vol.
— Je ne les ai pas vus d'abord. J'ai vu les deux reconnaissances allemandes changer légèrement de direction. Elles savaient que quelqu'un arrivait au-dessus de nous.
— Donc vous avez regardé ce que regardaient les autres.
— Exactement.
Luc pensa aux signatures falsifiées. Là aussi, il avait compris le danger en observant non seulement la pièce mais la manière dont les hommes autour d'elle se comportaient.
Les deux métiers n'étaient pas si différents.
Son deuxième combat sérieux eut lieu quelques jours plus tard.
Un biplace allemand réglait le tir d'une batterie qui frappait une position française. Sorel força l'observateur à se tourner vers lui. Luc arriva sous le ventre, remonta légèrement et tira dans le moteur.
Le biplace commença à fumer, puis descendit côté français.
Les deux Allemands survécurent.
Luc les vit à un poste de secours.
Le pilote avait le poignet cassé. L'observateur, très jeune, une côte fêlée.
Le pilote allemand remarqua les ailes sur l'uniforme de Luc.
— Vous… nous ? demanda-t-il dans un français hésitant.
— Oui.
L'homme regarda son observateur.
— Bon tir. Pas trop bon.
Luc comprit et sourit malgré lui.
— Mon mécanicien a mal réglé la mitrailleuse.
L'Allemand rit puis grimaça de douleur.
Le soir, Luc resta silencieux au mess.
Vautrin le remarqua.
— La première fois que j'ai rencontré vivant un homme que j'avais abattu, j'étais presque en colère contre lui.
— Pourquoi ?
— Parce qu'il était normal. J'aurais préféré un monstre. Un monstre simplifie le travail.
Luc regarda sa tasse.
— Il réglait l'artillerie sur nos soldats.
— Oui.
— Je devais l'arrêter.
— Oui.
— Et pourtant…
— Et pourtant il rit quand on plaisante. Les deux choses sont vraies.
Luc pensa à Delorme écrivant aux familles des morts tout en fermant les yeux sur les fraudes. À Cazeneuve capable de peur, d'affection familiale et de lâcheté mortelle. À Savarin finançant peut-être des œuvres patriotiques tout en enterrant des rapports d'essai.
Les hommes refusaient de rester dans les catégories qu'on leur préparait.
Quelques jours plus tard, une cérémonie fut organisée pour Fabre.
Son dossier militaire avait été rectifié. La cause officielle de sa mort n'était plus « rupture accidentelle d'une commande », mais « défaillance consécutive à une intervention volontaire non autorisée ».
Claire Fabre avait demandé que cette correction soit lue devant l'escadrille.
Chardin revint pour la cérémonie.
Il resta à côté de Perrin et Besson.
Après, il donna à Luc une vieille clé plate.
— Fabre me la volait toujours. Elle allait bien pour une fixation de miroir sur son Nieuport.
— Pourquoi me la donner ?
— Je l'ai gardée parce que j'étais en colère. Maintenant, je crois qu'elle doit servir à quelqu'un qui comprend que les outils ne se souviennent de rien à notre place.
Luc rangea la clé dans sa caisse.
Le soir, les rumeurs d'une grande offensive allemande circulèrent.
Les cartes furent ressorties. Les dépôts vérifièrent les réserves. Les commandants commencèrent à repérer des terrains de repli.
Luc passa devant le numéro 6 avant de dormir.
Il posa une main sur le capot froid.
Il n'y avait plus de fausse signature sur la fiche. Plus de rondelle volontairement coincée. Plus de saboteur payé dans l'ombre.
Il restait l'usure, le gel, la fatigue, les erreurs, les balles, les obus et les décisions humaines.
Autrement dit : assez de danger.
Luc avait longtemps cru que la sécurité signifiait enlever le danger.
Il comprenait maintenant autre chose.
La sécurité consistait à ne pas ajouter de risque évitable à ceux que la guerre imposait déjà.
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