L'AILE ET LA CLEF
Lire le chapitre 4: ONZE MINUTES
Le bombardement dura onze minutes.
Luc n'en conserva que des fragments : une silhouette entre deux SPAD, une explosion qui le jeta au sol, un camion d'essence en flammes, des hommes courant avec des extincteurs, la terre projetée jusque dans sa bouche.
Quand il revint au Nieuport, le capot était ouvert.
Le fil avait disparu.
La goupille qui retenait une tringle de commande des gaz avait été tirée de plusieurs millimètres.
Encore un peu, les vibrations l'auraient libérée. Le moteur aurait continué à tourner, mais le pilote aurait pu perdre le contrôle des gaz pendant l'atterrissage.
Pas une mort certaine.
Seulement une chance offerte au hasard.
Vautrin arriva avec une coupure sur la joue.
— Vous l'avez vu ?
— Pas le visage. Taille moyenne. Manteau de mécanicien.
— Donc la moitié du terrain.
Le lendemain, on parla uniquement du bombardement. Un cuisinier, Martin, était mort sous un mur. Deux hommes avaient été blessés. Deux avions étaient détruits.
Luc montra la goupille à Perrin.
Le sergent ne plaisanta pas.
— Tu avais raison.
— Ça ne me fait pas plaisir.
Ils interrogèrent Besson. Il jura avoir dormi au moment de l'inspection prétendument signée par lui. Son compagnon de tente confirma.
Quelqu'un utilisait donc au moins deux écritures : celle de Besson et celle de Luc.
Le capitaine Delorme annonça une double inspection de tous les appareils.
— Le lieutenant Cazeneuve supervisera désormais les fiches de maintenance.
Luc sentit un froid qui n'avait rien à voir avec la météo.
Cazeneuve obtenait officiellement accès à tous les documents.
Vautrin le rejoignit après la réunion.
— Trop pratique ?
— Beaucoup trop.
Ils commencèrent à tenir un second registre secret. Luc nota chaque réglage, chaque pièce changée, chaque personne ayant approché le numéro 6. Il marqua les écrous critiques d'un trait de peinture. Il mesura le carburant avant et après remplissage.
Vautrin, lui, écouta les pilotes.
Il apprit que Cazeneuve avait eu des dettes avant la guerre. Que Delorme entretenait des relations dans plusieurs états-majors. Que deux pilotes avaient demandé leur mutation après des disputes sur l'homologation de victoires.
Et surtout, que Fabre avait rédigé une plainte avant sa mort.
— Où est-elle ? demanda Luc.
— Introuvable.
Le 23 avril, Lemaire décolla à l'aube.
À quatre-vingts mètres, son SPAD partit brutalement sur l'aile gauche.
Luc comprit immédiatement que ce n'était pas un virage voulu.
L'appareil entra presque en vrille, trop bas pour une véritable récupération. Il frappa un champ au-delà de la route.
Lemaire survécut, coincé dans la cellule brisée.
— Aileron… bloqué… souffla-t-il avant de perdre connaissance.
Luc examina la commande.
Le câble était intact.
Mais la plaque qui empêchait le câble de sortir de sa poulie avait perdu deux vis. Une gisait sur le plancher. La dernière était desserrée.
Une minute suffisait pour provoquer ce défaut.
Cazeneuve se tenait quelques mètres plus loin.
— Qu'est-ce qui s'est passé ? demanda-t-il.
Luc leva la vis.
— Un accident.
Pour la première fois, il vit de la peur dans les yeux du lieutenant.