L'AILE ET LA CLEF
Lire le chapitre 6: LE MARCHÉ DU CIEL
Luc commença par les registres de victoires.
Il les emprunta au secrétariat en prétendant devoir comparer les heures moteur aux dates de combat. Roche lui remit les cahiers sans difficulté particulière, mais son regard resta sur Luc un peu trop longtemps.
Les chiffres racontaient une histoire différente de celle des journaux.
Fabre avait atteint dix-sept victoires. Delorme dix-huit au moment de sa mort. Un pilote nommé Roussel avait neuf victoires et contestait l'autorité de Cazeneuve lorsqu'un incendie moteur l'avait forcé à se poser. Il avait survécu, puis demandé sa mutation. Valette avait vu deux demandes d'homologation refusées en mars ; trois jours plus tard, sa magnéto avait lâché en patrouille.
— Qui entretenait son appareil ? demanda Luc.
— Chardin, répondit Vautrin.
Toujours Chardin autour des incidents, ce qui faisait de lui un coupable idéal après son arrestation.
Luc compara ensuite les témoignages servant aux homologations. Les victoires de Cazeneuve recevaient souvent une validation rapide, même avec peu de preuves. Celles de Valette ou de Roussel étaient examinées avec une rigueur beaucoup plus grande.
— Qui rédige les formulaires ?
— Roche, dit Vautrin. Les pilotes dictent, il met en forme.
— Et Delorme signe.
— Oui.
Deux jours plus tard, une automobile civile arriva sur le terrain.
Une Panhard sombre aux plaques parisiennes.
L'homme qui en descendit portait un manteau trop propre pour le front. Luc le reconnut sur une photographie publiée dans L'Illustration : Émile Savarin, directeur d'Aéro-Moteurs du Nord, entreprise qui cherchait à obtenir plusieurs contrats de fourniture pour l'aviation militaire.
Savarin resta une heure avec Delorme et Cazeneuve.
Roche porta sa serviette jusqu'à la voiture.
— Les industriels viennent parfois consulter les unités, expliqua Perrin.
— Pendant une offensive, en voiture privée ?
Perrin ne répondit pas.
Le soir, Luc suivit Roche.
Le secrétaire quitta les bureaux et marcha vers une grange près de la route. Luc contourna les haies, puis s'approcha d'une planche fendue.
À l'intérieur, il vit Roche, Cazeneuve et un civil qu'il ne connaissait pas. Des billets étaient posés sur une caisse.
— Deux homologations avant juin, disait le civil. C'était l'accord.
— Je ne commande ni la météo ni les Allemands, répondit Cazeneuve.
— Les journaux ne parlent pas de météo. Savarin veut un visage. Un jeune as lié à sa société. Un nom de famille convenable. Le ministère retient les visages.
Roche compta l'argent.
Luc comprit enfin.
Un as pouvait servir de publicité vivante. Une photographie d'un pilote couvert de décorations devant un moteur suffisait parfois à influencer des gens qui ne connaissaient rien à la mécanique. Les victoires devenaient des arguments commerciaux.
Puis le civil dit :
— Vautrin devient gênant.
Luc se figea.
Cazeneuve répondit trop bas.
Roche, lui, fut clair :
— Son mécanicien est plus gênant encore.
Luc recula.
Une branche craqua sous sa botte.
Silence dans la grange.
La porte s'ouvrit.
Luc courut.
Un coup de feu éclata. La balle frappa du métal près de son épaule. Il se jeta derrière des bidons, rampa sous un camion et rejoignit le hangar.
Vautrin revenait du mess.
— Qu'est-ce que…
— À l'intérieur.
Luc lui raconta tout.
Vautrin serra la mâchoire.
— On va à l'état-major du groupe.
— Avec quoi ? J'ai vu de l'argent. J'ai entendu des phrases. Roche dira qu'il s'agissait de dépenses de l'escadrille. Cazeneuve dira que j'invente.
— Ils vous ont tiré dessus.
— Dans le noir. Qui prouve que c'était eux ?
Vautrin frappa le bord de l'établi.
— Toujours des preuves.
— Oui. Parce qu'ils ont les grades, les formulaires et les habitudes de la guerre de leur côté.
— Alors ?
Luc regarda le numéro 6.
— Alors on leur donne un accident qu'ils croiront réussi.